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Et que le vaste monde poursuive sa course folle de Colum McCann

Par Mango

Et que le vaste monde poursuive sa course folle de Colum McCann

Et que le vaste monde poursuive sa course folle de Colum McCann

Le 7 août 1974 un funambule glisse au-dessus des gratte-ciel de New York, sur un câble tendu entre les Twin Towers, les tours détruites 27 ans plus tard par les avions du 11 septembre mais naturellement seuls les lecteurs le savent. Les habitants du Bronx et ceux de Manhattan, eux, s’étonnent et s’interrogent au sujet de cet homme vêtu de noir, si minuscule dans le ciel qu’on finit par l’observer avec des jumelles. La plupart croient à un suicide et attendent sa chute. Certains pensent à une exhibition de cirque ou à une illusion d’optique. Toute la journée, New York bruit de cette nouvelle. Toutesles actions du roman tournent autour de cette marche silencieuse, périlleuse et incongrue et finissent par se rejoindre dans cette métropole si affairée !

Au début l’auteur semble avoir choisi des personnages très opposés et très éloignés les uns des autres, sans rapports d’aucune sorte, mais un des intérêts du récit tient à la surprise de découvrir les liens qu’ils ont en réalité entre eux. Tout converge à la fin et l’on découvre que ce que l’on pensait secondaire était en réalité très bien préparé et nécessaire. Ce n’est pas pour rien que l’éditeur parle de «roman polyphonique, les narrateurs et les points de vue changentau gré des apparitions des nombreux personnages.

Le dernier mot revient à une des petites filles devenue grande : «Pas à pas, nous trébuchons dans le silence, à petits bruits, nous trouvons chez les autres de quoi poursuivre nos vies. Et c’est presque assez.Tourne le monde sous nos pas hésitants. Cela suffit.Le vaste monde».

L’auteur oppose constamment le monde vertical au monde horizontal, non seulement en ce qui concerne leslieux où se déroulent les actions humaines mais aussi quant au sens même du récit. Dans cette ville gigantesque où tout s’agite, les extrêmes se côtoient sans cesse dans un désordre apparent et scandaleux, en réalité selon des schémas rigoureux mais jamais définitifs. Ce qui est en haut devient vite le bas, le bonheur se transforme en malheur enl’espace d’une seconde et inversement, un coup de cœur ou de chance peut tout changer! Et la roue tourne et le monde va !

C’était déjà ainsi dans : «les Saisons de la nuit», où les ouvriers du métro de New York évoluaient dans les tunnels souterrains, lieux de leur travail et sous les ponts où ils demeuraient. Dans ce dernier livre cette tendance est encore plus apparente : si les prostituées déambulent dans les rues du Bronx et si la famille du juge Soderbeg vit au dernier étage d’un gratte-ciel de Park Avenue, tous ont dans la tête, toute la journée, le fil d’acier jeté entre les Twin Towers sur lequel glisse, s’allonge et danse la silhouette du funambule.

Il n’a pas fallu que je me force beaucoup pour aimer ce nouveau roman de Colum McCann . Je l’ai même préféré auxSaisons de la nuit que j’avais pourtant déjà beaucoup aimé aussi.

Ce livre vient de recevoir le Prix littéraire Lucien Barrière du Festival du Cinéma américain de Deauville, composé de Frédéric Beigbeder, Gilles-Martin Chauffier, André Halimi, Jean-Claude Lamy, Eric Neuhoff et Gonzague Saint-Bris. L’auteur sera présent à Deauville, pour recevoir son prix, le jeudi 11 septembre

Et que le vaste monde poursuive sa course folle de Colum McCann

Résumé plus détaillé, avant tout pour moi, pour ne pas oublier (Risque de trop de révélations)

"Tous mes hommages au ciel, j’aime mieux rester ici ». A l’opposé de la légèreté virevoltante de l’homme sur le fil, ce titre du premier chapitre évoque le choix de Corrigan, un prêtre-ouvrier irlandais, entré dans les ordres où il a fait vœu de pauvreté et de chasteté et entièrement dévoué aux prostituées et aux petits vieux d’une maison de retraite du Bronx où il vit. Victime d’un attentat à Dublin, son frère aîné le rejoint et c’est lui le narrateur de ce chapitre où il apprend enfin à mieux connaître ce frère étrange, un temps drogué et alcoolique, puis sur la voie de la sainteté et choisissant en fin de compte l’amour terrestreavant son stupide accident de voiture au côté de Jazzly, une des jeunes prostituées qu’il protège. Le couple d’artistes hippies qui aprovoqué l’accident s’est enfui mais Lara, la jeune femme, très culpabilisée, finit par se confier au frère du prêtre décédé. On les retrouvera une trentaine d’années plus tard, en Irlande, très heureux ensemble.

A l’opposé du prêtre et du Bronx, au dernier étage d’un gratte-ciel de Park Avenue, Claire Soderbeg, la femme de celui qui aura la charge de juger le funambule, à la fin de la journée, reçoit quatre autres mères ayant perdu comme elle des enfants au Vietnam La tension est extrême, la différence des milieux se fait sentir et l’emporte sur le chagrin commun, la vue du funambule à travers les fenêtres fait diversion et empêche Claire de parler de son fils au moment opportun. Elle se sent flouée et, très troublée et très seule, propose à Gloria qui, elle, a perdu ses trois fils, de rester chez elle comme employée, mais Gloria, petite fille d’esclave refuse par orgueil et l’abandonne à son désespoir. Elle sera à son tour la narratrice de la même réunion des mères et son point de vue métamorphose l’histoire. Plus tard, le destin les rapprocheraà travers les enfants abandonnés de la jeune prostituée, morte ce jour-là. Leur grand-mère aussi, Tillie, est une jeune prostituée d’une quarantaine d’années, condamnée à 8 mois de prison par le même juge Soderbeg, parce que son langage le choque alors qu’il graciera le funambule car il le distrait ou plutôt il ne le condamnera qu’à payer 1 cent par étage, or comme il y en a 110, il devra en tout et pour tout s’acquitter de 1 dollar 10, ce qui est ressenti comme une grande injustice par les autres condamnés ! On apprend aussi que c’est à l’aide d’une flèche et d’un arc que le câble a été lancé d’une tour à l’autre par un ami de Philippe Petit.

D’autres personnages moins importants apparaîtront encore dont Fernando Yunquez Marcano, le jeune photographe rendu célèbre par la fameuse photo de Philippe Petit sur son fil entre les deux tours. C’est celle de la couverture du livre.

Le récit se termine en octobre 2006, par une rencontre dans un avion qui se dirige vers New York où l’on retrouve les descendants de certains protagonistes et nous comprendrons enfin certaines vérités qui nous avaient échappé jusque là. Le mécanisme des rapports humains, des secrets et desnon-dits se mettra en place et le lecteur ne peut que soupirer avec l’auteur : «Et que le vaste monde poursuive sa course folle". Tant de virtuosité mêlée à tant d’émotion m’a éblouie.

Ont parlé de ce livre: Ys qui ne l'a pas aimé etPierre Mauryqui "ne regrette pas d'avoir passé quelques heures inoubliables en la compagnie des personnages".

Et que le vaste monde poursuive sa course folle de Colum McCann (Belfond, 2009, 431 pages, traduit de l’anglais (Irlande) par Jean-Luc Piningre)

Titre original : Let the great world spin


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