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Le loup des steppes

Par Lebibliomane
Le loup des steppes
"Le Totem du Loup" Jiang Rong. Roman. Bourin Editeur, 2007
Traduit du chinois par Yan Hansheng et Lisa Carducci.
En cette fin des années 1960, alors que la Révolution Culturelle bat son plein, Chen Zhen et trois autres jeunes étudiants, originaires de Pékin et fils de personnalités jugées « réactionnaires », se portent volontaires pour s'établir en Mongolie intérieure auprès d'un groupe de pasteurs nomades mongols de la steppe Olon Bulag.
Là, ils vont apprendre le mode de vie de ces descendants de Gengis-Khan, fils de la steppe, qui élèvent leurs bœufs, moutons et chevaux dans ces vastes étendues soumises à un climat des plus rudes.
C'est dans la famille du vieux chasseur Bilig que Chen Zhen va être hébergé. En compagnie du vieil homme, l'étudiant va découvrir la vie au sein de la steppe, une expérience qui transformera radicalement sa conception du monde qui l'entoure.
Il va découvrir que les pasteurs mongols partagent leur espace vital avec un autre hôte de la steppe, une créature qui s'avère être tour à tour leur adversaire mais aussi leur modèle dans les tactiques à adopter pour survivre dans cet environnement hostile : le loup.
Les loups – même s'ils sont redoutés comme partout ailleurs pour leur férocité – sont l'animal totémique des mongols. Ils sont considérés comme des protecteurs de la steppe. Grands prédateurs, ils régulent les populations d'herbivores qui, sans leur action, pulluleraient au risque de compromettre de manière irrémédiable l'équilibre naturel.
S'il faut parfois chasser et tuer les loups lorsqu'ils s'attaquent aux élevages, les mongols ne cherchent pas à les exterminer en bloc afin de mettre fin à leurs incursions. L'animal est en effet profondément respecté pour son action sur l'équilibre naturel de la steppe mais aussi pour les enseignements qu'il apporte aux hommes. Les loups sont en effet des experts en matière de stratégie et leur intelligence, leur sens de la hiérarchie, en font des adversaires redoutables pour leurs proies.
Chen Zhen apprendra du vieux Bilig que si les mongols, ce peuple de pasteurs nomades, ont réussi à conquérir des empires aussi vastes que la Chine et à déferler jusqu'en Europe, c'est en adoptant les ruses et les tactiques qu'ils avaient observées en voyant des meutes de loups traquer et piéger leurs proies.
Au contact du vieux chasseur, Chen Zhen va se prendre de passion pour les loups, ces animaux si fascinants et redoutables, au point de décider de recueillir et d'élever un jeune louveteau, malgré les mises en garde de Bilig et des autres membres de la communauté. Il sera contraint d'admettre, mais un peu tard, qu'un loup n'est et ne sera jamais un chien et que l'instinct sauvage de l'animal ne peut être muselé.
« Le totem du loup » se présente comme un récit d'une écriture sobre, sans fioritures et effets de style. On y retrouve un univers qui, même s'il est fort éloigné du Klondike de Jack London, ne manquera pas d''évoquer à certains les images rencontrées lors de la lecture de « Croc-Blanc » et « L'appel de la forêt ».
Roman sur la nature et la vie sauvage, « Le Totem du loup » est aussi un texte qui met l'accent sur la situation des cultures traditionnelles face au monde moderne, modernité ici incarnée par la République populaire de Chine, dont le productivisme désastreux sera cause de profonds bouleversements écologiques.
Entre l'extermination systématique des loups et la décision inepte de transformer la steppe en un vaste paysage agricole géré et exploité par les colons Hans, le roman de Jiang Rong, qui, on s'en doute, n'est pas une œuvre de fiction mais évoque une expérience réellement vécue, se pose ici en témoignage des excès d'une civilisation déterminée à exploiter coûte que coûte la moindre parcelle de terre dans le but de produire toujours plus.
Le résultat de ces excès s'avérera catastrophique quand, à la lecture de l'épilogue, le lecteur découvrira avec Chen Zhen ce qu'est devenue trente ans plus tard la steppe Olon Bulag, livrée aux errements des décisions arbitraires émanant du pouvoir central de Pékin.
Un très beau roman initiatique qui se charge de nous rappeller que la nature n'est pas au service de l'homme, mais que celui-ci se doit de la respecter s'il veut éviter à plus ou moins long terme de générer les causes de sa propre extinction. La rencontre, relatée dans cet ouvrage, entre un jeune citadin chinois et la culture des nomades mongols de la steppe nous délivre un message de portée universelle : l'homme se doit d'être humble devant la nature car il a tout à apprendre de celle-ci. Le manque d'observation et le non-respect des lois naturelles, l'exploitation à outrance des richesses naturelles, ne peuvent conduire qu'à des bouleversements et à des catastrophes irréversibles.
C'est en observant le comportement des loups de la steppe et en suivant les conseils de Bilig, le vieux chasseur mongol, que Chen Zhen, l'étudiant venu de Pékin pour échapper aux excès de la Révolution Culturelle, comprendra que le monde repose sur un fragile équilibre et que l'homme n'est pas le centre d'un univers destiné à son seul profit.
Passionnant de bout en bout, le roman de Jiang Rong nous délivre une grande leçon de vie et nous rappelle que certaines cultures ancestrales détiennent de précieux enseignements qu'il nous serait profitable d'appliquer d'urgence.
Le loup des steppes
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