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Le jeu des cartes révolutionnaires

Par Memoiredeurope @echternach

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Je sais que je pourrais en reparler tous les jours pendant des semaines. Le dernier livre de Milan Kundera - Une rencontre - est fait de textes courts, souvent repris de parutions plus anciennes. Des textes qui reviennent à l’origine et sont souvent fulgurants : en particulier quand l’auteur provoque des rapprochements entre des œuvres que le temps semblait avoir disjointes. Les mots y sont toujours simples et précieux, cadencés et volontaires.

Voilà de nouveau un retour à ses propres origines et à l’origine des grands changements dans l’histoire de l’œuvre romanesque. On était habitué à ce champ de réflexion, mais on découvre avec quelle acuité il analyse cette catégorie qu’il conviendra de baptiser après lui : archi-romans, avec Malaparte en tête.

Kundera aura sans le savoir fait ré émerger chez moi un désir de relire « La Peau » ou « Kaputt » et de reprendre avec son aide la compréhension plus fine de textes qui m’avaient frappé par leur cruauté, il y a trente ans déjà ! Et puis cette reviviscence d’Anatole France, un auteur que nous continuons à laisser de côté pour l’avoir trop usé dans les écoeurements des dictées de langue française, me touche comme un bonbon qui n’était pas arrivé à fondre. 

Divine surprise, d’autres éclairages portent aussi sur les grandes césures de l’histoire de la musique : ainsi Beethoven, Janacek, Xenakis ou Schönberg alternent-ils avec les écrivains qu’ils ont parfois côtoyés.

En retournant à Bucarest seulement quelques semaines après mon dernier voyage en Roumanie, cette fois pour prendre le temps de respirer ; seulement respirer, même si c’est l’air parfois ingrat de la ville, je ne pouvais qu’être frappé de la position de « sage » que vient occuper Kundera dans un monde où la droite et la gauche ne savent plus vers quels horizons politiques ils dirigent leurs embarcations. 

Et j’ajouterais : un monde où les démocraties d’hier se font mal à vouloir mimer les démocraties d’avant-hier, quand l’utopie était encore de mise et où les nouvelles démocraties ne veulent décidemment pas se passer de traverser les phases les plus délétères d’un libéralisme violent et cynique qui a déjà en grande partie tué les courants politiques les plus originaux, les uns après les autres, dans un tourbillon d’images et de narrations héroïques quotidiennes.

Je vais de nouveau citer quelques extraits qui démontrent que le regard de l’écrivain, que les mots qu’il emploie ont une force politique superbe issue d’un temps qui précède de loin la narration politique, le story-telling.

« Quand j’avais dix-neuf ans, un ami, de quelque cinq ans plus âgé que moi, communiste convaincu (comme moi), membre de la résistance pendant la guerre (un vrai résistant qui avait risqué sa vie et que j’admirais pour cela), m’a confié son plan : éditer une nouvelle version de jeu de cartes où toutes les dames, les rois, les valets seraient remplacés par des stakhanovistes, des partisans, ou des Lénines ; n’est-ce pas une excellente idée de marier la vieille affection du peuple pour les cartes avec une éducation politique ? Puis un jour j’ai lu en traduction tchèque Les Dieux ont soif. Son protagoniste, Gamelin, jeune peintre jacobin, a inventé un nouveau jeu de cartes dans lequel aux rois, aux reines, aux valets sont substituées des Libertés, des Egalités, de Fraternités…je suis resté ébahi. L’Histoire n’est-elle qu’une longue suite de variations ? Car j’étais sûr que mon ami n’avait jamais lu une seule ligne d’Anatole France. (Non, jamais ; je ne lui ai demandé.) »

Après tout j’appartiens à une génération qui a été élevée en jouant au Monopoly et qui y a joué avec ses enfants. Et à force d’avoir popularisé un jeu où il est si aisé d’acheter et de revendre des immeubles dans les plus belles avenues de Paris ou de Neuilly, deux générations semblent en être issues : celle qui est passée de Neuilly au Faubourg Saint-Honoré et gouverne la France en parfait avocat et celle qui habite toujours Neuilly et a réussi dans les tours de la Défense à acheter le monde à crédit.

Le lifestyle de Nicolas et celui de Jérôme se mélangent aujourd’hui pour battre des cartes sur lesquelles ce sont nos figures étonnées qui remplacent celles des valets du pouvoir.

Photographie : Grutas Parkas, Lituanie.


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