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Salle 5 - vitrine 1 : l'élevage - i. considérations générales

Publié le 08 septembre 2009 par Rl1948


     De l'importance de la gent animale dans le contexte environnemental, social et cultuel des anciens habitants des rives du Nil, c'est incontestablement ce à quoi je voudrais aujourd'hui, ami lecteur, devant cette première vitrine de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, particulièrement tenter de vous sensibiliser.
SALLE 5 - VITRINE 1 : L'ÉLEVAGE - I. CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
     Il ne fait aucun doute, et vous ne pouvez l'ignorer si vous m'avez accompagné depuis l'automne 2008, soit dans la chapelle funéraire d'Akhethetep, soit dans celle d'Ounsou que toutes deux nous avons visitées dans la précédente salle, que les scènes peintes ou gravées qui les décorent constituent pour les égyptologues, mais certes aussi pour le grand public, un corpus documentaire d'une importance cardinale pour la bonne compréhension de nombre de domaines émaillant la vie quotidienne de l'Egyptien d'alors. Et ce n'est d'ailleurs pas un hasard si ces deux monuments se retrouvent l'un et l'autre  dans cette salle 4 qui, souvenez-vous, est entièrement consacrée aux travaux des champs, partant, indirectement à sa nourriture.
     Ce n'est évidemment pas un hasard non plus si l'espace qui la prolonge, la salle 5 donc, que je vous ai très succinctement présentée mardi dernier et dans laquelle, comme convenu, nous nous retrouvons aujourd'hui, met plus spécifiquement l'accent sur les différents modes d'acquisition de cette nourriture.
     Ceux d'entre vous qui, peu ou prou, se sont déjà rendus en Egypte ont évidemment noté que dans maints tombeaux de la Vallée des Rois, mais aussi - et surtout ? -, dans les mastabas de l'Ancien Empire les plus visités à Saqqarah notamment, de nombreux registres de la décoration destinée à démontrer et le rang social et la richesse du défunt font état d'importants défilés d'animaux de toutes sortes, troupeaux au chiffre exagérément démesuré, soit capturés lors de chasses dans le désert, et visiblement destinés à constituer un cheptel propre à l'élevage, soit, plus prosaïquement, menés à l'abattoir en vue de leur dépeçage.
     Un des intérêts de l'étude de la succession de ces scènes dans le décor pariétal de la tombe, et donc de leur position - après celles qui évoquent la chasse -, réside dans le fait qu'elle nous apprend que c'est bien l'activité cynégétique qui fut à l'origine de l'émergence de l'élevage tout à l'aube de l'installation des premiers "chasseurs-éleveurs" aux franges des déserts libyque et arabique, sur les rives du Nil; bien avant donc l'époque pharaonique proprement dite.
     Un autre intérêt de cette étude - mais est-il vraiment besoin de l'indiquer ? - confirme l'importance qu'eut la constitution d'un cheptel autochtone pour la survie des premières civilisations du Proche et du Moyen-Orient antiques.

     Boeufs primitivement sauvages, antilopes gambadant dans le désert, boucs, moutons, chèvres, ânes, porcs, oryx, gazelles et même des hyènes ramenées par les chasseurs de la fin de l’époque néolithique constituèrent le point de départ - que Noé n’eût certes pas renié - de rassemblements d’animaux concentrés dans des "parcs" où les paysans égyptiens allaient apprendre à les domestiquer.

     Par ce terme "parcs", il faut entendre en fait des prairies, des terrains clos délimités par des

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cordes à plusieurs noeuds servant manifestement à entraver les bestiaux, que l’on retrouve d’ailleurs dans le hiéroglyphe V 16 de la liste de Gardiner 
(qui se prononçe "sa").

     Cette corde à noeuds bordant les prairies était vraisemblablement attachée par les deux bouts à une pièce de bois percée de deux trous, enterrée à grande profondeur de manière que les animaux, même les plus forts d’entre eux, ne soient pas en mesure d’arracher leur longe nouée dans les boucles.

     Les légendes hiéroglyphiques qui accompagnent ces scènes nous donnent à connaître un certain nombre d’autres termes qui définissaient les emplacements où vivaient les animaux destinés à l’élevage : "mesout", habituellement traduit par "étables" (sans toutefois être absolument certain de la présence d’un toit), ainsi que "chetebou" et "herout", établissement où l’on élevait des volailles : les égyptologues ont en effet déterminé, notamment grâce à la décoration du célèbre mastaba de Ti, qu’existaient à l’Ancien Empire des domaines avicoles dans lesquels volailles et oiseaux aquatiques étaient rassemblés. Chasses dans le désert, donc, mais aussi, avec cette dernière précision, dans les marais. J'y reviendrai, si vous me le permettez, ami lecteur, quand, de conserve, nous détaillerons la vitrine 2, ici derrière nous.

     Avant de poursuivre cette introduction à ce que nous découvrirons prochainement dans la première des vitrines de cette salle, je voudrais rapidement ouvrir une petite parenthèse philologique pour épingler le fait que, dans l’écriture hiéroglyphique de l'époque, ces trois termes (mesout, chetebou et herout) se terminent par le déterminatif, répété trois fois - ce qui constitue, je le rappelle, la marque du pluriel en égyptien classique
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-, du terrain clos (= O 1 dans la liste de Gardiner).

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     En plus des bêtes capturées à la chasse auxquelles je viens de faire allusion, il ne faut évidemment pas négliger celles qui étaient versées à l’Egypte, à titre de tribut, par les pays soumis et celles saisies en guise de butin, suite à une campagne pharaonique victorieuse en terre étrangère. Apport non négligeable s’il en est : la tête de massue du roi Narmer (Ière dynastie, ± 3150 A.J.-C.) exposée à l’Ashmolean Museum d’Oxford ne mentionne-t-elle pas 400 000 bovins et 1 422 000 ovins, fruits d'une telle incursion guerrière?

     L'importance du bétail en Egypte antique était telle qu'indépendamment du fait que près d'un quart des hiéroglyphes qui émaillent l'écriture figuraient des animaux, on retrouve çà et là, dans la littérature, diverses allusions qui en constituent d'éclatantes preuves. Ainsi, souvenez-vous, ami lecteur, de cet extrait de la "Déclaration d'innocence", chapitre 125 A du "Livre pour sortir au jour" (plus communément, mais erronément appelé "Livre des Morts") qu'en février dernier je vous avais donné à lire : Je n’ai pas privé le petit bétail de ses herbages.
 
     Je voudrais aussi, toujours pour attirer votre attention sur la place prépondérante, tant économique qu'idéologique, acquise par l'animal à l'antiquité égyptienne, faire maintenant référence aux recensements annuels de tout ce cheptel; comptabilité qui servit de base, à tout le moins à l’Ancien Empire, aux premiers calendriers égyptiens notifiant la datation des règnes des souverains.

     Il existe en effet, ici même au Louvre, mais aussi au British Museum de Londres, au Musée du Caire et dans celui de Berlin plusieurs fragments de documents connus dans le monde égyptologique sous le nom de Papyrus d’Abousir, du nom de cet endroit entre Guizeh et Saqqarah où furent retrouvés pyramides et temples de trois souverains de la Vème dynastie (XXVème - XXIVème siècles A.J.-C). Et dans le temple funéraire de l’un d’eux, celui du roi Neferirkarê-Kakaï, des fouilleurs clandestins d’abord, puis les archéologues de la Deutsche Orient-Gesellschaft sous la direction de Luwig Borchardt - (le même qui, sur le site d’Amarna, exhuma le célèbre buste de Nefertiti, aujourd’hui à Berlin et qui, vous ne l'ignorez probablement pas, fait actuellement l'objet de nombreuses controverses) - mirent au jour, les uns en 1893, les autres en 1907, ces fragments qui, pour l’essentiel, constituent un relevé des comptes de fournitures destinées au temple, des dépenses enregistrées, des offrandes de vivres à la statue du dieu, etc.; comptes par ailleurs tenus pendant quelque deux cents ans par des scribes manifestement scrupuleux ! (Pour la petite histoire, ces documents représentent les plus anciens papyri actuellement connus.)

     Et les rouleaux de beaucoup d’entre eux de commencer, c’est à cela que je voulais en arriver, par des formules calendaires telles que : "L’année de la seizième fois de compter tout le gros et le petit bétail de Haute et de Basse-Egypte ..." ou "L’année du troisième compte (des troupeaux), quatrième mois de la saison akhet, jour vingt-cinq ..."

     L’élevage, ainsi que la domestication constituèrent donc très vite un des apports majeurs de la nourriture indispensable à la vie quotidienne des Egyptiens de l’Antiquité, mais aussi, ne l’oublions pas, nécessaire à leur vie dans l’au-delà. C’est la raison pour laquelle, j’y reviens, les peintures murales des chapelles funéraires font constamment allusion à ce moyen de subsistance avec une précision qui, pour l'heure, nous étonne encore.

     C'est ainsi que, si vous ne les aviez pas remarquées lors de votre visite, à l'automne dernier, je vous invite, avant de quitter le Louvre dès notre entretien d'aujourd'hui terminé, à retourner dans la salle précédente, dans la chapelle d’Akhethetep, et de vous concentrer cette fois plus particulièrement sur le côté nord du mur est : deux scènes gravées, très explicites, attireront inévitablement votre attention. L’une d'elles nous montre une vache en train de vêler : debout, arc-boutée sur ses pattes avant, elle courbe le dos et semble meugler de douleur. Agenouillé derrière elle, un bouvier aide à la délivrer en tirant le veau par les pattes qui se présentent en premier. Très clairement, la légende place dans la bouche du berger qui se tient à côté du bouvier, le conseil suivant : "Délivre hardiment le veau, qu’il n’étouffe pas !"

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     La précédant immédiatement, l’autre scène que je vous conseille d’aller revoir, tout aussi réaliste, figure une saillie. Et là aussi, sans équivoque aucune, les hiéroglyphes gravés au-dessus du taureau
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emploient le verbe saillir, qui se disait "nehep" et dont le déterminatif représentait un phallus émettant un liquide ( = signe D 53 de la liste de Gardiner.)
 
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     Enfin, si nous accordons crédit à des passages de textes présents dans certains tombeaux, il semblerait que beaucoup de tous ces animaux, boeufs compris, étaient gavés : ce qui serait ainsi le cas de ceux rassemblés dans les "mesout" que j'ai précédemment évoqués.
     Certes, ces quelques arguments ici avancés destinés à prouver l'immense importance qu'élevage et domestication détinrent aux yeux des Egyptiens anciens ne prétendent nullement à l'exhaustivité. J'aurais pu aussi évoquer la momification de nombre d'animaux que les fouilles ont maintenant permis de mettre au jour. Sans oublier la sacralisation dont certains firent l'objet : rappelez-vous la découverte des sarcophages de
taureaux Apis faite par Auguste Mariette dans ce qu'il est à présent convenu d'appeler le Sérapeum de Memphis.

     Mais est-il vraiment encore besoin de poursuivre une liste qui est loin d'être clôturée pour arguer du bien-fondé de mes propos ? Je préfère simplement vous convier à nous retrouver mardi prochain, 15 septembre, ici même devant la vitrine 1, vers 10 H. si cela vous agrée, pour nous pencher plus avant sur le premier des différents objets qui y sont exposés.
A mardi ?
 
 


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