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Anthologie permanente : Sereine Berlottier

Par Florence Trocmé

L'installation évoquée dans ce texte est une sculpture monumentale d'Ernesto Neto, « Leviathan Tot » (liens vers quelques images ici et là), présentée au Panthéon, à Paris, lors du festival d'automne 2006.

peau morte bientôt
décrochée
elle pliera
elle ne sera plus que pliure
des ombres glisseront le long de ses tiges
jusqu’au sommet
savants des nœuds
informés des passages
des vents
et quelle pantomime
cérémonie de chasse, de jeu, d’exécution
d’ensevelissement et quelle prière
ils mêleront à leurs gestes précis
avec le compte des pièces à plier ici
à tomber là
les cordes qui glisseront et le poids
des billes qui rejoindront la terre sur
les dalles froides
où d’autres mains
les rangeront dans des caisses de bois
vidées d’abord, pliées ensuite
comme on plie soigneusement la toile qui
accompagnera un corps dans le vide
un autre vide une autre descente
et lui sera là pour veiller à ce qu’on traite la forme avec précaution
avec tendresse
il lèvera les bras en criant
et ceux qui seront dans la pierre très haut ne verront de lui qu’une ombre qui danse
et chaque main aura une flèche à tirer dans l’un des mille ventres de la bête
et ce sera sans même s’enfuir
affalée sur le pont
dans le froissement de ses milles voiles
ses œufs vidés sans couleur
feront un bruit mat
qui les surprendra
sur le sol
plus rien ne ressemblera à ce qui était
chacune des peaux renoncera
à ses prétentions
dilapidera si vite ses formes
et ce sera
muette
comme si on avait rêvé autre chose
avant
que cette éclaboussure de lait renversé
et l’air des billes
répandu
et pas même une
même si c’est inventer un cœur
avec des yeux
et des couloirs pour faire le lien
à une forme
faite de tulle, de sable et d’air
quelle émotion on a ce jour-là
si on regarde
ce qu’il en reste
et les traces d’un autre passage
en cherchant
sur elle aussi
des traces de cette durée
cent dix jours à peser
tenir
est-ce que les billes se sont rapprochées du sol un peu à cause du poids
est-ce que la toile a été usée, salie, détendue
est-ce qu’il y a de la poussière
et des insectes
morts piégés
ou même de petits animaux
et du sable moisi au cœur des œufs
et des empreintes de mains, de doigts
ou même des choses écrites en cachette
et des déchirures incompréhensibles
les lèvres rouges d’une inconnue
cachées dans un pli
est-ce que la lavande a encore l’odeur de la lavande
pour cent dix jours défaits sans compter
on ferme les yeux
pour tout ce blanc de glacier
qui rayonne
et on marche pieds nus
comme si c’était une grande plage de sable
bousculée
ses hauts, ses bas
ou une grande
oui une très grande baleine
dont la peau tiède encore
s’aplatit de seconde en seconde et alors
il faut se dépêcher
si l’on veut parcourir
ce qu’il en reste
de plus en plus invisible à tous les regards
et on tremble
un peu de froid
en avançant
Sereine Berlottier, extrait de Décrochage, publie.net, mars 2009.
Voir ici
Sereine Berlottier a publié Nu précipité dans le vide aux Éditions Fayard, 2006, Chao Praya, collection « La rivière échappée », Apogée, 2007, Ferroviaires, éd. Publie.net, janvier 2008  et Décrochage, éd. Publie.net, mars 2009 ainsi que des textes dans différentes revues (Perpendiculaire, revue Bleue, Exit, Triages, Nouveau Recueil,  Po&sie, remue.net, D'ici là, Gare maritime...).
Contribution d’Ariane Dreyfus


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