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Les grands collectionneurs de porcelaine asiatique aux XVIIème et XVIIIème siècles, quelques exemples allemands et français.

Par Richard Le Menn
Article et photographies de l'antiquaire M. Philippe Michaud : www.ph-michaud.com

Les grands collectionneurs de porcelaine asiatique aux XVIIème et XVIIIème siècles, quelques exemples allemands et français. Héritiers des premiers collectionneurs que furent Jean de Berry et son frère Louis d’Anjou à la fin du XIVème siècle, divers grands aristocrates, hommes politiques ou religieux portèrent aux XVIIème et XVIIIème siècles le goût pour les porcelaines d’Asie à un niveau exceptionnel et encore aujourd’hui inégalé. Ces ensembles furent constitués patiemment, parfois par le rachat de collections entières, souvent lors de successions, ventes aux enchères ou auprès de grands marchands merciers parisiens. Une petite vingtaine de noms, essentiellement masculins, sur ces deux siècles, peuvent aujourd’hui être retenus, tout en notant que leur collection de porcelaines de Chine (ou du Japon) n’était qu’une parmi de nombreuses et très diverses.

Le premier d’entre eux, chronologiquement, fut Armand du Plessis, cardinal de Richelieu (1585-1642), avec près de 400 pièces au Palais Cardinal (actuel Palais Royal, à Paris). Plus modestement, mais sans doute avec une grande exigence de qualité, André le Nôtre (1613-1700) offrit une garniture de 5 pièces Blanc Bleu à Louis XIV le 5 mai 1693, qui les offre à son tour au Grand Dauphin.

En ce qui concerne les collections royales françaises, Louis XIV (1638-1715), avant 1679, avait quelques centaines de pièces, secondaires, pour Versailles, Saint-Germain-en-Laye et le château du Val. De nombreuses pièces avaient été reçues comme cadeaux diplomatiques lors des ambassades de Siam en 1684 et 1686. Huit grandes urnes couvertes ornaient le Salon de Marly. En 1718 les collections comptent 2714 pièces, mais pas de cabinet de porcelaines dans les appartements royaux ou le Garde-Meuble. Les ventes de Louis XV aux Tuileries en 1752 firent chuter le nombre à 81, et dès le début des années 1780 il n’y aura plus rien. Plus passionné en ce domaine que Louis XIV, Philippe de FranceMonsieur, possédait 301 pièces dans l’arrière-cabinet du château de Saint-Cloud, un des rares cabinets de porcelaine princiers de France (1640-1701), frère du Roi, dit Sans doute le plus passionné de sa famille par les porcelaines, Louis de France, dit le Grand Dauphin (1661-1711) exposait au château de Meudon 380 porcelaines à sa mort, toutes vendues aux enchères ; certaines ont été achetées par l’ambassadeur d’Auguste le Fort à Paris, Charles-Henry de Hoym ; d’autres réapparurent dans la vente du duc de Tallard en 1756 ; aujourd’hui un vase est à Dublin.

Auguste de Saxe, dit le Fort, roi de Pologne (1670-1733), reste aujourd’hui un des plus exceptionnels collectionneurs de tous les temps, se qualifiant d’atteint de la « maladie de la porcelaine », tant sa passion devint excessive. ; il acheta en 1717 le Palais Hollandais, à Dresde Neustadt pour la mise en place des porcelaines, pui la construction du Palais Japonais commença en 1722 (inachevée à la mort du roi en 1733). Le premier inventaire et la numérotation de la collection eurent lieu en 1721. Un cabinet de porcelaines fut aussi aménagé dans la tour du château de la Résidence. À partir de 1833 le conservateur de la collection Gustav Klemm (mort en 1867) vendit les « doubles » pour financer un musée international de la céramique (4875 pièces vendues, dont beaucoup de Meissen). Son successeur Théodore Graesse (mort en 1885) arrête les ventes, mais il dépose 228 pièces au château de Pillnitz et 206 à celui de Moritzburg. À partir de 1873 la collection est installée dans le Johanneum (anciennes écuries et ancien entrepôt des carrosses). Entre 1919 et 1924 l’Etat Libre de Saxe vendit des doubles pour financer de nouvelles acquisitions puis pour payer les dédommagements à l’ancienne famille royale. La collection fut peu à peu mise en place au Zwinger à partir de 1933, où elle est toujours exposée, au cœur du quartier historique de Dresde.

Les grands collectionneurs de porcelaine asiatique aux XVIIème et XVIIIème siècles, quelques exemples allemands et français.

Deux autres grands collectionneurs de langue germanique sont à retenir : Maximilien-Emmanuel de BavièreWittelsbach; ses collections sont aujourd’hui au palais de la Résidence, à Munich. Sophie-Charlotte de Hanovre, reine de Prusse (1668-1705) créa en 1703 au château de Charlottenburg son fameux cabinet de porcelaine, réputé le plus grand d’Europe. (1662-1726), héritier de ses antécédents et transmettant son goût à ses descendants 

Philippe d’Orléans, dit le Régent (1674-1723) développa des ensembles hérités de son père au Palais Royal et au château de Saint-Cloud ; la dispersion eût lieu lors ventes ordonnées par Louis-Philippe II d’Orléans (futur Philippe-Egalité, en 1786) ; aujourd’hui divers vases Imari sont au Louvre et au musée Cerralbo à Madrid. Contemporaine du Régent, Sybille-Auguste de Saxe-Lawenbourg, princesse de Baden-Baden (1675-1733), constitua une importante collection aux châteaux de Rastatt et la Favorite ( aujourd’hui encore in situ).

Le duc de Tallard (1684-1756) réunit une importante collection dispersée en vente en le 22/03/1756 ; plusieurs pièces provenaient de la collection du Grand Dauphin. La provenance prestigieuse était bien sûr déjà très recherchée. Louis IV Henri de Bourbon Condé (1692-1740) constitua une très riche collection, surtout japonaise, au château de Chantilly ; aujourd’hui quelques pièces sont in situ. Passionné de porcelaine, il fonda comme Auguste le Fort une manufacture de renommée internationale.

Marie-Thérèse de Habsbourg (1717-1780), impératrice d’Autriche, réunit de beaux ensembles, qui sont aujourd’hui exposés diverses salles du palais de la Holfburg, à Vienne.

Au XVIIIème siècle, la grande figure féminine française dans le domaine du mécénat et des collections reste Jeanne, marquise de Pompadour (1721-1764), dans ses diverses résidences dont l’actuel palais de l’Elysée (hôtel d’Evreux), avec près de 300 pièces lors de l’inventaire après décès de 1764. Elle se fournissait en partie auprès des marchands merciers Gersaint et de Lazare Duvaux, qui ornaient souvent les porcelaines de montures en bronze doré ; aujourd’hui diverses collections (Getty, reine d’Angleterre…) possèdent des pièces de la collection Pompadour, en général monochromes.

Plus modestement, il faut aussi retenir Louis-Urbain Lefèvre de Caumartin (1653-1720), intendant des finances (achats à la vente du Grand Dauphin) et surtout Pierre-Louis Randon de Boisset (1708-1776), archétype du collectionneur du siècle des Lumières. Il fut l’un des plus célèbres d'entre eux. Issu d'une famille de banquiers, il devint avocat au Parlement de Paris avant de rentrer aux Affaires du Roi. Fermier Général en 1757, et l'un des personnages les plus riches du royaume, il posséda deux pièces provenant du Grand Dauphin, via le duc de Tallard puis via Julienne de Gaignat ; sa vente aux enchères eut lieu le 27/02/1777. La collection Julienne de Gaignat (ami de Watteau), présentait aussi deux pièces provenant du Grand Dauphin, via le duc de Tallard. Le duc d’Aumont (1709-1782) collectionna aussi quelques porcelaines exceptionnelles, dispersées lors de sa vente aux enchères le 12/12/1782, aujourd’hui au Louvre (achats de Louis XVI).

Le dernier de cette série fut probablement Louis-René de Rohan-Guéméné, cardinal archevêque de Strasbourg (1734-1803) qui réunit à la fin de l’Ancien Régime un très bel ensemble pour orner son pavillon chinois au château de Saverne. L’essentiel est aujourd’hui exposé au palais Rohan, à Strasbourg. Toutefois il se démarqua à la fois de ses contemporains par cet intérêt alors déjà démodé et de ses prédécesseurs en achetant quasi exclusivement de très grandes pièces, pour « décorer ».

Aujourd’hui l’intérêt des collectionneurs pour les porcelaines de Chine ou du Japon a beaucoup évolué. En dehors des porcelaines à monture de bronze doré d’époque ou de rares exemples tout à fait exceptionnels et en général recherchés par les asiatiques fortunés, le marché de l’art présente encore nombre de belles pièces à des prix très raisonnables. Il est donc toujours possible, sans élitisme, d’acquérir des pièces identiques à celles issues de certaines collections citées ci-dessus et exposées dans divers musées ou châteaux.

Illustrations : deux porcelaines du Japon, vers 1700 (vase 39,5 cm, plat 24,5 cm), portant la marque d’inventaire de la collection d’Auguste Le Fort à Dresde ; collection particulière.

Par Philippe Michaud - Antiquaire - Publié dans : Les Céramiques
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