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Christian Poveda: une vida très loca

Par Gonzai

Comme l'a déjà noté ce cher Syd Charlus, « sortir le mouchoir spécialement repassé pour l'occasion, ce n'est pas le genre de la maison », et pourtant... Christian Poveda, photojournaliste et réalisateur du documentaire La Vida Loca (La vie Folle), est mort le 2 septembre dernier. Flash back sur un homme humble et burné que j'eus l'occasion de croiser, l'an dernier, le temps d'un Visa.

Ce matin du 3 septembre, il fait foutrement froid dans le tramway niçois et la voix langoureuse d'une animatrice radio faisant sa revue de presse n'arrive pas à me réchauffer, à m'éveiller. C'est alors qu'elle annonce l'assassinat d'un journaliste au Salvador. Ça donne à peu près ça : « Christian Poveda, photo-reporter âgé de 54 ans, basé au Salvador, s'est fait descendre le 2 du mois par trois balles dans la tête et le thorax. Il a été retrouvé mort près de sa voiture dans une banlieue de San Salvador ». C'est le 30ème journaliste tué dans l'exercice de ses fonctions depuis Janvier. L'an dernier, quasiment jour pour jour, la mort de Françoise Demulder venait plomber, elle aussi, l'ambiance du festival international de photojournalisme Visa pour l'image. Un événement mondial qui se déroule du 29 aout au 13 septembre à Perpignan.

Destination Catalogne : souvenirs, souvenirs

Le sang légèrement glacé, la mort de ce rescapé du journalisme d'investigation ne m'étonne même pas. Apprendre son meurtre entre deux allées Salvadoriennes était prévisible. Pour cause... L'an dernier, en septembre 2008, Pov' était à l'honneur à Visa afin de présenter l'avant première de son film La Vida Loca. J'avais mon invit'. Un peu à la bourre sur le boulevard Wilson de Perpignan, je pressais le pas pour éviter de louper la conférence que donnait Poveda avant la projection de son film au Palais des Congrès. « Je ne crois pas en l'objectivité », prévenait-il. «Mais, ce n'est pas pour autant que je me fais l'avocat du diable », rassurait-il. Car La Vida Loca conte la vie de gosses issus du gang salvadorien Mara 18 (Mara Dieciocho). Des gamins baignant dans la violence, les putes et les meurtres depuis leur naissance et avec qui le journaliste a passé un fragment de sa trop courte vie.


CHRISTIAN POVEDA ::: Une vida très loca

Bref, assez parlé, place au film. Christian pose son micro. Les lumières de la salle Jean-Claude Rolland s'éteignent. Après une demi-heure de problèmes techniques plutôt lourds, un coup de feu retentit. La pellicule commence à tourner.
Des taules crasseuses jusqu'aux calles délabrées, Poveda suit ces teens des Maras qui dans 10 ans seront probablement tous morts. Des ados aux gueules d'anges, mais armés jusqu'au fond du calbut, ayant chaque parcelle de peau recouverte par des « 18 » tatoués façon gothique. Dans la salle, des gémissements, voire des petits cris, sont lâchés par certains spectateurs lorsque des mareros se font descendre sèchement face à la caméra de Pov'. À l'écran, les enterrements s'enchaînent, les pleurs sont incessants, les joints s'allument, des guns se rechargent et rebelote. Une vida effectivement loca.

CHRISTIAN POVEDA ::: Une vida très loca

Après plus d'une heure de projection, les lumières se rallument, la clim aussi. Que penser de ce reportage qui explose le « politiquement montrable » ? La beauté de cette violence ainsi que l'esthétique des plans de Poveda suffisent-ils à faire oublier qu'avant d'être journaliste, Pov' est un humain qui aurait pu poser sa caméra pour tenter de sauver la vie de ses acolytes ? Bonne question. On pourrait philosopher là dessus... Mais, parmi la cinquantaine d'âmes présentes à l'occasion, certaines n'hésitent pas à gueuler un coup. D'autres, plus réservés, balancent ça et là leur respect. Christian se fait légèrement tacler. Et hop, une polémique interne à Visa voit le jour. Moi, sous le choc des images, je me tais, le cul rentré dans mon siège. J'écoute sans vraiment prêter attention au débat, me demandant si ce film n'était finalement pas une fiction.

Récurrence du funèbre pour Visa

En sortant du Palais, le soleil tape. Il est 17h. Direction le Castillet (monument symbole de Perpignan), pour aller manger un bout avant les projections photos du soir au Campo Santo. Un coup de tonnerre semble sortir du ciel. En fait, c'était le « boom » provoqué par une gamine venant de se suicider du haut du Castillet. Quelle journée pleine de vie. Le soir même, Jean-François Leroy, illustre président débraillé de Visa pour l'Image annonce la mort de Françoise Demulder, dite « Fifi ». La figure du festival est émue, sanglote et bégaye en annonçant les thèmes de la soirée. Qui l'eut cru, un an plus tard, le même scénario referait surface.
Pas une année ne se passe sans qu'un journaliste de gros calibre ne tombe en plein Visa. Alors forcément, aujourd'hui, dans les rues marbrées de Perpignan certains accrédités baissent les yeux, parlent de Christian avec nostalgie, se rappellent la projection de l'an passé et les échanges qu'ils avaient eu avec le photographe lors d'une dégustation de tapas. Jean-François Leroy quant à lui, voit son festival une fois encore meurtri par le décès d'un confrère. D'ailleurs, le président de la manifestation avait écrit en édito de la brochure du festival « le photojournalisme est en train de mourir. Il meurt. Il est mort… ». Triste prédiction.

Mais parce qu'il est quand même dur de laminer l'ambiance exaltée et unique de Visa, ça positive dans les allées catalanes. Quelques religieux de bas étage disent que Pov' continuera de filmer La Vida Loca là-haut, avec les mareros qui avaient quitté le tournage avant qu'il soit fini. Aussi, Christian était un vrai journaliste et il connaissait le dicton : Si tu te tais, tu meurs; si tu parles, tu meurs alors parle et meurs. Les plus agnostiques pensent alors qu'il n'aura probablement pas peur de mourir une seconde fois... Là-haut. D'un point de vue plus païen, on se dit que Christian a dû choper une trop forte connivence avec les maras, ce qui lui a couté la vie. Point barre. Aujourd'hui on apprend qu'un flic serait impliqué dans l'affaire... avec quatre mareros. Salopards de corrompus ai-je eu envie de crier. Se peut-il, que durant les derniers jours de sa vie, Poveda se soit fait tatouer un gros « 18 » sur la tête ? Visiblement oui. Ca et le thorax.


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