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L'effet de présence et le besoin métaphysique

Publié le 11 août 2009 par Paule @patty0green
Lire et relire Nietzsche, c'est à chaque fois comme se faire lancer de l'eau froide à la figure!
J'ai la certitude depuis un bon moment, disons un peu avant d'avoir entamé mes études universitaires en histoire de l'art, mais j'en parle certainement avec un peu plus de vocabulaire aujourd'hui, que beaucoup d'oeuvres d'art contemporaines posent le spectateur dans un univers quasi mythique. J'emploie souvent les termes "rituel", "recueillement", "numineux", "apparition", "aura" (et bien d'autres) pour décrire l'expérience des œuvres, plus précisément pour cerner le phénomène de l'effet de présence. Mes recherches de maîtrise sur l'effet de présence pour décrire l'expérience des œuvres d'art contemporaines m'ont bientôt conduite à l'étude de l'animisme chez les peuples primitifs.
Nietzsche identifierait sans doute, dans cette posture sur l'art, le fameux besoin métaphysique. Selon le philosophe, "[...]les plus hauts effets de l'art produisent une résonance des cordes métaphysique dès longtemps muettes, brisées même [...]". L'effet de présence est, pour moi, l'un de ces "hauts effet de l'art". Je ne m'intéresse véritablement qu'aux œuvres qui me procurent cette sensation intense (ou à celles qui me font rire, mais ça, c'est une autre histoire). Selon Nietzsche, c'est en de pareils moments que notre "caractère intellectuel est mis à l'épreuve." Je crois que c'est tout à fait juste. Étudier l'effet de présence est, pour moi, un grand défi intellectuel dans la mesure où les œuvres qui procurent cette sensation ébranlent ma pensée, pour ne pas dire qu'elles l'anéantissent pour un instant. Mais par le fait même, elles l'ouvrent et la nourrissent. C'est pourquoi un mémoire de maîtrise sur le sujet n'aurait pas su me suffire. L'effet de présence est, de manière générale, le moteur de ma réflexion sur l'art.
Nietzsche dit que nous sommes si accoutumés à faire comme si les œuvres avaient surgi du sol "par un coup de magie" que nous oublions leur véritable conception humaine. Cela est, bien sûr, une illusion. Selon lui, "la science de l'art doit, cela va de soi, contredire de la façon la plus expresse cette illusion". Sur cet aspect, l'art contemporain s'en est chargé. C'est là tout le paradoxe de l'effet de présence qui, en même temps que de fournir l'illusion magique, réfléchit sur son dispositif de telle manière qu'on ne saurait s'y méprendre et croire que l'œuvre est pure magie. C'est ce qui frustre celui qui cherche seulement l'illusion magique et qui rend revêche celui qui cherche l'art conceptuel. L'effet de présence est un phénomène réversible, il offre un "antique sentiment mythologique" en même temps qu'il ouvre une réflexion sur cette expérience (réflexions anthropologiques, historiques) par la prise de conscience qu'il impose. L'effet de présence repose dans cette question posée à la rencontre d'une œuvre d'art (question instigatrice de toutes mes recherches) : "comment se fait-il que je ressente une présence tout en ayant tout à fait conscience du dispositif technologique qui est en place?" C'est pourtant la rencontre de ces deux éléments qui engendre la magie.
La pensée est tout aussi réversible, oscillante. Je ne sais si je fais de la "science de l'art", mais à la lumière de l'effet de présence, je conçois mon rôle d'"historienne de l'art" de la manière suivante : écrire une histoire pour faire durer le sentiment magique ou encore faire durer le sentiment magique afin d'écrire une histoire.

Référence : Friedrich Nietzsche, Humain, trop humain, Paris, Hachette, 1988, p.125-129


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