Magazine Beaux Arts

Weegee, sans cadavres

Publié le 15 octobre 2007 par Marc Lenot

au Musée Maillol, dernier jour aujourd’hui, désolé.

Bien sûr, comme on peut s’y attendre, dans cette exposition de photos de Weegee, on voit des cadavres, des policiers, des délinquants arrêtés cachant leur visage, des badauds qui regardent la scène du crime, des victimes éplorées, toute cette Amérique de film noir, de crime story. Et aussi des incendies, des accidents, des noyades, tous les faits divers d’une métropole.

Et lui, reporter infatigable, toujours prêt à bondir dans sa voiture, à écouter la radio de la police, à tout faire pour être le premier sur la scène du crime. Dans le coffre de sa voiture (ci-contre : Self-portrait : working at the trunk of his Chevrolet), il y a un second appareil photo, des ampoules de flash, des films prêts à être chargés, une machine à écrire, des bottes de pompier, une boîte de cigares, du saucisson, des déguisements, des vêtements chauds. Pour lui, le meurtre est son métier, sa vie, sa raison d’être. Une des photos montre un bordereau d’envoi de chèque de Time Magazine : “objet : Two Murders; montant : $35.00″. Le photographe se montre au travail, gagnant son pain quotidien, come un employé de bureau, mais son bureau c’est ce coffre, c’est la rue.  

Mais Weegee est aussi un photographe à l’humour grinçant et à la tendresse débordante. Certaines de ses photos, aussi tragiques soient-elles, sont également pleines d’ironie. Il joue avec les mots (à côté d’un cadavre, il tronque l’enseigne d’un restaurant pour qu’apparaissent seulement dans le cadre les lettres REST, repos, éternel, bien sûr); nombre de ses photos ont en arrière-plan des enseignes, des affiches de film, énonçant “Joy of Living”, “NY is a friendly town”, alors que les cadavres saignent au premier plan. Il adore les coïncidences, les jeux du destin; le clochard qu’il vient de photographier, traverse la rue, se fait renverser par une voiture et reçoit sur le champ l’extrême-onction : photo, photo, photo ! Un flic, rentrant chez lui, s’est fait descendre juste devant une chapelle funéraire : un cercueil tout prêt attendait justement là ! Parfois, il manipule, soûlant délibérément une clocharde et l’emmenant sur les marches de l’opéra où elle dévisage les mondaines (The Critic).

Si ses portraits de stars manquent souvent de profondeur (malgré un très beau jeune Sinatra),  il photographie par contre avec beaucoup de bonheur les gens des rues. Ayant lui-même, enfant pauvre dans une famille d’immigrés juifs galiciens, dormi sur les escaliers de secours dans la chaleur étouffante de l’été new-yorkais, il a capturé ici ce groupe d’enfants endormis, encastrés les uns dans les autres, avec ce petit chat blotti contre les seins découverts de cette toute jeune fille (Children on the fire escape, 23 May 1941). On ne s’y attendait pas, mais on découvre ici et là une parenté avec Helen Levitt, une même tendresse sous des dehors bourrus (plus, à mon sens, qu’avec Steichen).

Enfin, c’est un grand photographe de la ville, de son architecture, de ses formes et de son design. L’horloge du “Consolidated Edison Company Building” marque toujours six heures, trait lumineux vertical; une voiture couverte de neige semble un fauve prêt à bondir. Les marches de l’U.S. Hotel composent un motif répétitif qui annonce le pop-art, qui souvent s’inspirera de lui, Warhol le premier.

Bien plus qu’un photographe de police, c’est ce qu’on découvre dans cette exposition, très bien faite, mais où la feuille mal photocopiée distribuée à l’entrée en guise d’unique viatique fait quand même un peu radin.

Et je vous parle de Weegee sans vous avoir montré un seul cadavre ! Il y en a beaucoup ici et , mais pas seulement.

Dans ce contexte, il est intéressant d’aller aussi voir l’exposition qui commence au Musée d’Orsay sur les débuts du reportage photographique (jusqu’au 6 Janvier).


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