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Marc Brierley, Welcome to the Citadel

Publié le 05 octobre 2009 par Bertrand Gillet
La vie du nerd est une perpétuelle course contre la montre. Un 100 mètres interminable. Et lorsqu’il s’agit de musique, de rock ou de pop, cette loi de la nature devient manifeste. Le nerd que je suis court après le chef-d’œuvre oublié, espèce assez rare et pour une raison simple. Les prétendants au titre se bousculent ainsi aux portillons de l’éternité. Merde, que m’arrive-t-il, je fais des phrases courtes. Je disais, ils sont légions ceux qui tentent d’arborer l’étiquette « One of the great archive discoveries of recent times » ou encore « A lost fucking true classics from holly sixties ! ». Marc Brierley est un folkeux du circuit anglais qui sort en 1966 un premier EP dépouillé nanti de belles et intenses compositions. Cet homme aux yeux cerclés de lunettes noires scrute le paysage musical de son temps avec cette fort légitime question pendue à ses lèvres : « Putain, vais-je arriver à percer ? Je dois marquer le coup mec ! » ou un truc dans le genre. Octobre 1968, il entre dans les studios CBS, une grosse major, pour y graver les 14 titres de Welcome To The Citadel. Tout dans ce premier opus est improbable. D’abord le nombre de morceaux. Pas de velléité conceptuelle derrière cette plantureuse tracks list. La longueur très variable des titres, sans cohérence aucune. La pochette inscrite dans la pure tradition du fantastique, quasi progressive, alors que l’album se veut un étonnant catalogue de folk songs bigarrées. L’instrumentation enfin. A la manière d’un Van Morrison avec Astral Weeks, Marc Brierley s’est entouré des cuivres de John Mayall période Barewires. D’où cette tonalité jazz que la tradition folk transforme en vision diaphane, féérique. Nick Drakienne avant l’heure. Ces choix ont sans doute contribué au statut atypique de l’œuvre. Œuvre qui aujourd’hui envoie un message au nerd, une délicate sonnette d’alarme : « Attention, chef-d’œuvre », « Attention, chef-d’œuvre ». Voilà qui est dit. De The Answer Is à Thoughts & Sounds, notre hobo anglais installe toute la singularité d’une musique moins celtique que la folk de ses confrères, pas encore pop mais déjà très produite, plus aérienne que strictement jazz. D’une richesse inouïe, les chansons s’attendent puis se révèlent en nous même telles qu’elles sont, troublantes, belles, complexes, aux confluents des styles. Ainsi, qui pourrait croire que les trompettes de Hold On, Hold On, The Garden Sure Looks Good Spread On The Floor eussent réellement influencé Arcade Fire ou Neutral Mil Hotel. Et pourtant, la parenté est évidente. Symphony et son austérité poignante, diluée dans les flaques pastelles d’une pédale wah wah, pourrait être le troisième mouvement de Moonchild, included The Dream et The Illusion de King Crimson. Le morceau titre quant à lui irradie de grâce, Marc Brierley prouvant qu’il n’est pas seulement un excellent songwriter mais aussi un interprète sobrement habité. Enrobé de trompettes pop discrètes, Welcome To The Citadel porte admirablement bien son nom, poussant pour nous les portes d’un monde qui nous était jusque là inconnu. Nous nous laissons dès lors guider par cette voix chaleureuse, confiants et transfigurés à jamais. Petite pause. On reconnaît le nerd à son épouvantable propension à se laisser aller à toute forme de subjectivité qu’un psychiatre qualifierait de « bouffées délirantes » mais ici je peux dire (je le crois profondément) que l’exemple ne se prête guère à cette théorie. En toute objectivité et bien que ce mot m’effraie, Welcome To The Citadel est un grand disque bancal et généreux. Vagabond Of Sleep et Matchbox Men se racontent sans se la raconter, avec une retenue monastique. Mais passons si vous voulez à la face B. Autograph Of Time, Sunlight Sleepers Song et Making Love ont choisi ce format improbable, étirant laborieusement les secondes au-delà de la minute. Un sentiment d’inachevé me direz-vous, je pencherais plus la brièveté haïkuesque. Quelques notes assemblées et nous caressons le céleste, la nébuleuse et le rêve qui taquinent souvent la mémoire. Time Itself renoue une fois de plus avec cette forme de mélancolie si subtilement britannique. L’inspiration trempe sa plume à la source magique d’un Moyen-Age éclairé, délicat et tourmenté : c’est une chanson de geste que nous écoutons alors. L’album se referme sur Thoughts & Sounds, unique instrumental, tapis impressionniste de guitare aux allures d’aurore frémissante à travers les dentelles florales qui ourlent l’espace. Une aurore pour clore le disque, c’est ce que l’on appellerait, en langage cinématographique, une fin ouverte. Ouverte comme un prolongement naturel, celui de nos sentiments, des émotions que tant de beauté arriva à susciter en nous. C’est cela un grand disque. Ce n’est plus le nerd qui parle, mais le poète.
http://www.myspace.com/marcbrierley

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