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Kardia, de Claude Royet-Journoud (lecture d'Anne Malaprade)

Par Florence Trocmé

 

 

Royet Journoud, Kardia
Kardia comme un lieu des signes : la femme, le cœur, l’estomac, la ville constituent certains des pôles de ce livre qui, véritable pliure sur le temps, lie le mouvement du rêve à celui du cauchemar, dans un voyage de l’Autre vers Je, de Tu vers Nous, de la « phrase offerte au tutoiement ». Le verbe, ici, s’intériorise et s’extériorise, le temps de pages souveraines qui parviennent à creuser l’espace en autant de fragilités assumées. Expression d’une vision et pourtant hors de vue, Kardia rencontre la poésie et le vers, la prose et le récit, et propose de soumettre l’expérience à la ph(r)ase aérée : mouvement, tempo, découpe, syntaxedécomposent le réel au-delà de tout désespoir, le neutralisent pour en fixer certaines lignes.
Kardia, lieu pour les signes : retranchement d’une langue qui se soustrait à certaines paroles et absorbe l’horreur sans la supprimer. Des crochets entourent les trois derniers fragments de prose, des points de suspension, des lignes de point, des italiques, des phrases nominales, des constructions syntaxiques barrées par l’urgence d’un point signalent cette condensation du pire, contenu-maintenu et cependant jamais exposé. Le texte photographie un vide peuplé d’ombres enchevêtrées à des monologues intérieurs. Ce grand creux aspire les signes puis les reconduit jusqu’à une page, cadre à partir duquel quelque chose vient à la langue. Telle une scène intime, cette dernière manifeste une lutte constante et sereine contre un silence inerte mais puissant qui pourrait gagner sur tout, emporter le passé, aussi bien individuel que collectif : « la mémoire est un damier ».
Kardia puisque le temps s’est retiré, et qu’il reste à dire le lieu malgré la raréfaction des signes. Le lieu du corps, la fonction digestive, la fin et le cadavre, le déchet que le regard humain supporte et anoblit. Or comment digérer l’horreur, la mort, le reflux ? Le lieu d’une enfance, dans la fuite du temps, subsiste à l’intérieur d’une voix, dans un regard défait, un soupir ou le désir d’ailleurs. Le lieu d’une image : théorie d’un songe lancinant, Kardia donne à voir l’existence de la cruauté sans jamais céder à sa représentation. Le lieu d’un liquide enfin qui, océan ou lac, entoure et délimite un paysage investi par une désolation sous contrôle.
Kardia puisque celui qui écrit, récitant sans récit, narrant le creux des histoires, sait qu’« il faut éteindre le nom » tout en l’articulant (le lier à l’énoncé, l’organiser en vue d’un sens à venir, le prononcer sur la page et lui donner sa respiration). Le nom d’une ville, cette cité de la Chersonèse Taurique fondée vers six cents avant Jésus-Christ par un groupe de démocrates exilés d’Héraclée pontique ? Le prénom d’une femme, celle qui parle au cœur autant qu’au corps, celle qui hante par son absence ce paysage textuel ? Le nom du corps, et de l’organe qui lui inspire le courage, l’amitié, l’amour, la colère — le cœur— comme celui qui lui permet de digérer des nourritures parfois inacceptables — l’estomac ? Éteindre l’Histoire, les sentiments, quitter le corps, faire de l’écriture le point de rupture qui, pourtant, relie le sujet au monde ? Chaque page du livre s’écrit dans une ét(r)einte paradoxale qui maintient la vie en suspens, ces textes témoignant de quelque chose que l’ét(r)einte ne sature ni ne comble. Ce quelque chose trouve sa clarification dans la légende qui se monte à partir de Kardia, fable participant d’un réel hanté par la fiction, d’une fiction elle-même assourdie par le monde mis en langue. Ce monde nous impose la blessure et le manque ; notre monde y répond par la nécessité d’un dire qui ne se contente pas de témoigner : le livre est à la croisée des sens et on y entend battre — dans tous les sens du terme (donner des coups pour la vie, frapper pour la mort) — un cœur.
Contribution d’Anne Malaprade – publiée par Florence Trocmé
Claude Royet-Journoud
Kardia,
Éric Pesty Éditeur, juillet 2009, 20 p.,
9 €
Présentation du livre dans Poezibao a reçu.


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