« Roi vierge », « roi fou », la légende a su se montrer généreuse avec Louis II de Bavière ; le destin tragique des souverains germaniques, au Nord et au Sud des Alpes, a toujours hanté l’imaginaire romantique d’une époque qui, pourtant, ne l’était plus depuis longtemps. Et le cinéma ne s’y est pas trompé qui, entre le mièvre triptyque de Sissi et les versions non moins mièvres déclinées autour de Rodolf de Habsbourg et du drame de Mayerling (par Anatole Litvak en 1936, Jean Delannoy en 1948 et Terence Young dix ans plus tard), savait pouvoir compter sur ces thèmes pour remporter des succès populaires. A l’instar de ses cousins de la Maison d’Autriche, Louis II a, lui aussi, inspiré le cinéma où l’on retiendra surtout deux titres de 1972, Ludwig, le crépuscule des dieux de Luchino Visconti et Ludwig, requiem pour un roi vierge, de Hans Jürgen Syberberg. Les visages d’Harry Baer et, surtout, d’Helmut Berger, restent gravés dans les mémoires, qui font oublier que celui de leur modèle avait depuis longtemps perdu sa beauté juvénile lors de sa disparition mystérieuse, à l’âge, pourtant peu avancé, de 41 ans.
Un tel personnage ne pouvait qu’attirer, avec des fortunes diverses, romanciers et biographes. Roi fantasque, voire dément, dandy raté et incompris issu d’une lignée où les névropathes abondent, réfugié dans ses rêves et ses châteaux improbables, mort d’une noyade suspecte, telles étaient – et demeurent encore – les multiples facettes suggérées par le mythe. Il aurait, de nos jours, réuni toutes les conditions pour attirer sur lui la presse « people », grande pourvoyeuse de voyeurisme couronné, de scandales de cour et de pleurs dans les chaumières.
Le temps permet à l’Histoire de décanter ses légendes. Cependant, il est assez surprenant de constater que l’une des meilleures biographies publiées sur Louis II fut précisément la première, écrite par Jacques Bainville alors qu’il avait tout juste dix-neuf ans – l’âge auquel son héros était monté sur le trône. Ce texte, qui vient d’être réédité (Jacques Bainville, Louis II de Bavière, Bartillat, collection Omnia, 310 pages, 12 €), n’a rien perdu de sa pertinence, peut-être justement parce qu’il s’emploie à tordre le cou au mythe et aux idées reçues. A l’époque où il fut écrit, 12 ans seulement s’étaient écoulés depuis la mort mystérieuse du souverain. Un laps de temps trop court pour que le jeune historien se vît autorisé l’accès aux archives bavaroises par un prince régent trop conscient du rôle peu reluisant qu’il avait lui-même joué dans ce drame.

On a surement tort, aujourd’hui, d’avoir presque oublié Bainville, qui fut un historien de premier plan du XXe siècle. Sans doute ses opinions royalistes et sa proximité intellectuelle avec son maître et ami Charles Maurras en furent responsables. Pour autant, renoncer à le lire revient à se priver d’ouvrages remarquables, comme son Histoire de France ou son Napoléon, faciles d’accès, généreusement documentés, écrits d’une plume élégante et dénués de tout caractère partisan. En outre, il faut garder en mémoire que Bainville mourut en 1936 et que la méfiance viscérale qu’il nourrissait envers l’Allemagne ne l’inclinait pas à la sympathie envers le régime Nazi naissant. Il avait d’ailleurs, avec une étrange lucidité, prédit sans jamais les appeler de ses vœux, dès 1920 (et à l’analyse du Traité de Versailles), les événements qui devaient entraîner la Seconde guerre mondiale.


Enfin, l’historien consacre de belles et intéressantes pages à l’énigme que constitue à lui seul le roi de Bavière, destitué pour aliénation mentale et tenu à résidence au château de Berg. Etait-il fou, et qu’est-ce que la folie ? Les rapports des psychiatres n’emportent guère la conviction des historiens. Est-ce une démence, ou une simple excentricité, de faire jouer pour soi seul un opéra ou une pièce de théâtre ? Est-ce une folie de déserter son cabinet de travail pour s’isoler dans un refuge montagnard ? Se posent alors d’autres questions, pertinentes et dérangeantes : comment Louis II est-il mort et qui avait intérêt à le faire disparaître, ce 13 juin 1886 ? Sans fioriture, de manière factuelle et précise, Bainville apporte des éléments de réponse. Qui, cependant, peut aujourd’hui assurer détenir la vérité sur ce monarque atypique et sur sa fin tragique ? Ne le disait-il pas, d’ailleurs, en médecin légiste de sa propre personne ? « Je veux demeurer un mystère pour les autres comme pour moi-même. »
Illustrations : Jacques Bainville - Louis II, portrait par Ferdinand von Piloty, 1865 - Louis II, photographie de 1886.
