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L'inversion du Tentateur

Par Thibault Malfoy

Le Tentateur d’Hermann Broch est une fable sur la montée en puissance du fascisme dans l’Europe de l’entre-deux guerres, l’histoire d’un immigré italien qui va semer les germes de la discorde dans un petit village autrichien et fanatiser les plus influençables de ses habitants, jusqu’au drame final.

Le dernier Philippe Claudel, sobrement intitulé Le rapport de Brodeck (Stock), peut être vu comme une inversion tristement belle et bien écrite de la figure du Tentateur. Ici, il ne s’agit pas de dévoyer les habitants d’un village autrichien, mais de révéler la noirceur de l’âme humaine à ceux d’un autre village, perdu dans la combe d’une frontière inconnue (la frontière franco-allemande, même si rien ne le précise), isolé dans une bulle temporelle depuis la fin de la guerre (la Seconde Guerre Mondiale, même si rien ne le précise).

L’émissaire de cette révélation, de ce dévoilement, est un individu étrange, curieusement accoutré, surnommé par la plupart des villageois l’Anderer, ce qui dans leur dialecte signifie « l’Autre », et dont on ne connaîtra jamais le nom. Il est arrivé un jour au village, venant de nulle part, et s’y est établi, sans paraître vouloir en repartir. Il prend des notes, dessine sur son carnet. Observe. Et cela ne plaît pas à tout le monde, car chacun a ses petits secrets et ses grandes hontes, qui remontent à cette guerre finie depuis à peine un an.

Brodeck est chargé par les villageois d’écrire le Rapport sur l’Ereigniës, « la chose qui s’est passée », le meurtre de l’étranger, son lynchage, dans l’auberge où il logeait, par la plupart des hommes du village. Brodeck, lui, est arrivé sur les lieux juste après l’Ereigniës et on le charge d’en faire un rapport pour l’Administration, afin d’expliquer, mais surtout d’excuser, les coupables.

Parallèlement à ce rapport, Brodeck tient le récit qui formera ce livre, où se mêlent son enquête pour comprendre l’Ereigniës et son passé, dans lequel ses souvenirs du camp durant la guerre tiennent une part importante.

Ce roman emprunte le ton de la fable pour dire le monstre humain. En effet, aucune allusion directe n’est faite au contexte historique de la Seconde Guerre Mondiale, aucun nom n’est cité, rien. L’utilisation judicieuse du dialecte de ce village pour nommer les Allemands, les Juifs, les camps de concentration, etc., confère au propos une universalité qui tend à extraire du cas historique une leçon sur le genre humain. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que le roman s’ouvre et se ferme sur une fable qui entretient d’étranges résonances avec l’histoire personnelle du narrateur, ni qu’on y parle beaucoup par paraboles et allégories.

Brodeck va donc découvrir au fil de son enquête les soubassements de méfiance et de lâcheté qui ont poussé les villageois à commettre l’irréparable, se débarrasser de l’intrus, de celui qui leur renvoie au visage leur propre reflet, de celui aussi qui rappelle trop le souvenir des Fratergekeime, les envahisseurs qui avaient occupé le village durant la guerre.

L’Anderer est une figure allégorique de la résistance de la mémoire contre l’oblitération totalitaire et la négation de l’identité des êtres. Victime innocente et faussement naïve, et peut-être même consentante, dans la mesure où sa mort pousse au paroxysme le déchaînement de haine que sa présence tendait à révéler. Icône sacrificielle d’une humanité déréglée par les folies de la guerre. Ses dessins, qui faisaient affleurer sous le vernis de la civilisation la part sombre de l’humanité, furent brûlés, et avec eux toute trace du passage de l’Anderer dans le village. Le Rapport suivra finalement le même chemin, jugé trop subversif pour la tranquillité du groupe.

Cette destruction signe l’inéluctable défaite de l’individu contre la foule, cet esprit grégaire qui est source de toutes les folies de l’Histoire, dilution des raisons individuelles, précipité des peurs ataviques. Pour autant, le livre ne finit pas sur une note défaitiste et crépusculaire, mais - tout au contraire -, par un jeu de correspondances qu’il ne m’appartient pas de révéler, ouvre sur la possibilité d’une renaissance de l’individu opprimé. Et de la raison humaine.


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