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LE SYNDROME DU TITANIC de NICOLAS HULOT EST-IL UN NAUFRAGE ?

Par Abarguillet

ARTICLE de THIERRY SAVATIER   Accès à son blog en cliquant  ICI

Nous étions moins de dix spectateurs, mercredi dernier en fin d’après-midi, dans la salle du seul cinéma de Lille où l’on projetait Le Syndrome du Titanic, de Nicolas Hulot et Jean-Albert Lièvre. Cette absence de public m’a rappelé ce mot qu’avait adressé Tristan Bernard à l’un de ses amis pour l’inviter au théâtre où sa pièce connaissait un four retentissant : « Venez armé, l’endroit est désert ». En dépit d’un martelage médiatique savamment orchestré et d’une presse souvent dithyrambique, il semble bien que ce film fasse un flop : 190.000 entrées en quinze jours, voilà qui est peu, en comparaison des 165.000 en une seule semaine enregistrées (à nombre de copies égal) par le long métrage intimiste Mademoiselle Chambon (avec Vincent Lindon et Sandrine Kiberlain) qui n’avait pas bénéficié – tant s’en faut ! – de la même promotion.

Comment expliquer cet échec commercial ? Sans doute la politique de distribution choisie n’y est-elle pas étrangère. Pour la sortie de Home, Yann Arthus-Bertrand avait misé sur la gratuité, afin d’en faire profiter le plus grand nombre, soit 8 millions de téléspectateurs, auxquels il fallait ajouter les internautes et tous ceux qui s’étaient rendus aux projections publiques. Bien que, à l’instar d’Arthus-Bertrand, son film ait été entièrement financé par ses mécènes, Hulot a préféré un mode de diffusion classique ; comme au poker, il fallait payer pour voir. C’était son droit, il doit aujourd’hui en assumer les conséquences.

Les relations qu’entretiennent les « stars » de l’écologie avec l’argent relèvent parfois du paradoxe : condamner le système dans lequel elles vivent tout en recherchant une maximisation des profits, voilà qui est plutôt singulier. Jacques-Yves Cousteau, précurseur des télécologistes, était passé maître dans cet art délicat ; l’opacité de ses finances aurait volontiers laissé penser que la mer (qu’on voit, depuis Charles Trenet, danser le long des golfes clairs) avait surtout eu pour lui des reflets d’argent… Le sérieux quotidien britannique The Independant ne s’y était pas trompé, qui avait publié en 1999 un article intitulé 20.000 lies under the sea (jeu de mot sur le célèbre titre de Jules Verne, « lies » signifiant « mensonges ») ; en quelques paragraphes, il s’était chargé de déboulonner la statue du commandeur à bonnet rouge.

Cela dit, la politique de distribution ne justifie pas tout et c’est probablement au film lui-même qu’il faut se référer pour comprendre son naufrage commercial. D’un point de vue esthétique, entre Home et Le Syndrome du Titanic, la différence est frappante. Ce dernier se présente comme un assemblage souvent hétéroclite d’images ; on saute d’un continent ou d’un sujet à l’autre sans vraie logique ni explication. En revanche, le montage affiche une ambition délibérée : entre de rares images vraiment esthétiques, s’interposent de longues séquences volontairement sélectionnées pour leur caractère anxiogène, émotionnel, parfois voyeuriste et, surtout, à vocation culpabilisatrice.

Certaines posent en outre la question de l’interprétation du message : en montrant, par exemple, des femmes namibiennes (d’ethnie Himba) faisant, dans leur tenue traditionnelle (c’est-à-dire seins nus et corps recouvert d’onguent à base d’hématite), leurs achats dans un supermarché, que veulent dire les auteurs ? S’il s’agit d’une note d’humour, elle est obscène, s’il s’agit de condamner l’influence de la modernité sur une ethnie d’éleveurs – nomades ou sédentarisés – vivant dans un désert, elle s’apparente au mythe rousseauiste du « bon sauvage » qui ne figure qu’une forme de racisme déguisé. Au nom de quoi devrait-on trouver scandaleux que ces femmes aient accès à des produits auxquels elles accordent une utilité et préférer les laisser dans un total dénuement, sous couvert de préservation de leur authenticité ? Avec un tel raisonnement, nous en serions encore à l’âge de pierre. Plus intéressante est une autre image, montrant une horde de touristes venus photographier les himbas dans leur village : cette forme pour le moins déplacée de « safari photo » a quelque chose d’insultant pour la dignité de ces habitants, comme fut en son temps insultant, pour les habitants des pays africains traversés, le Paris-Dakar que Nicolas Hulot connaît bien, pour y avoir participé en 1980, au volant d’un Range Rover sponsorisé par TF1, sans s’être alors soucié des questions éthiques que cette course pouvait légitimement soulever…

On pourrait encore évoquer les cages métalliques de Kowloon (« Kowloon, Chine », précise le film, alors qu’il s’agit d’un quartier de Hongkong, sur le continent, faisant face à l’île), guère plus grandes que des cartons, dans lesquelles vivent des hommes célibataires. Elles se situent à quelques centaines de mètres du mythique hôtel Peninsula, réputé pour sa flotte de Rolls-Royce destinées à sa clientèle de marque ; la mise en perspective offerte par ces deux lieux aurait revêtu une valeur symbolique ; ce n’est qu’une occasion manquée.

Toutefois, si le support visuel ne se montre pas toujours à la hauteur de l’ambition – le fil conducteur faisant souvent défaut – il demeure remarquable, comparé au texte de Nicolas Hulot, égrené à la première personne d’une voix off morne à souhait ; une litanie dont l’indigence intellectuelle étonnera plus d’un spectateur. Les images sont en effet ponctuées de truismes (« on ne doit rien admettre car c’est tout simplement inadmissible », « quand l’humiliation se mêle à la misère, elle fait le lit de la haine »), de moralisations infantiles (« est-ce qu’on est si humain que cela ? Le devenir est une tache bien plus difficile que prévu », « nous qui avons tout et que rien ne satisfait »), d’expressions pontifiantes (« On ne consomme pas, on consume »).

Certains propos de l’auteur sont, par ailleurs, tout à fait contestables : parle-t-il des « esprits éclairés » auxquels échappe l’intérêt pour le développement durable, c’est pour nous montrer la messe-spectacle d’un télévangéliste de « l’Eglise des winners » du pasteur David Oyedepo, à Lagos. Or, rien n’est plus aux antipodes, précisément, des « esprits éclairés » que les prêcheurs pentecôtistes, qu’ils prônent ou non ce qu’ils appellent « l’Evangile de la prospérité » (à l’exemple de Creflo Dollar aux Etats-Unis), entre obscurantisme, transes, glossolalies, complicité avec des gouvernants corrompus et cartes de crédit ! Croit-il nous asséner un scoop, il ne fait qu’enfoncer des portes ouvertes et manquer sa cible : « On démolit un monde et on en reconstruit un dessus », se plaint-il… Or, tous les archéologues savent que, sous des métropoles existantes, se trouvent les ruines de villes anciennes auxquelles elles servent de fondation ; ce principe n’a rien à voir avec la société de consommation qu’il condamne, il existe depuis les débuts de l’urbanisation humaine. Byblos, au Liban, en offre un exemple parfait : sur un village néolithique, fut bâtie une cité phénicienne au IIIe millénaire avant notre ère, laquelle fut recouverte par une ville romaine.

Le spectateur ne décèle guère d’originalité dans le long monologue du film, sinon une radicalité anticapitaliste dont, cependant, l’auteur se défend. Assis devant l’écran, on s’ennuie volontiers, mais on est parfois tiré de sa torpeur par une phase connue ou un concept familier. Car Nicolas Hulot emprunte, paraphrase, il fait siens des mots qui appartiennent à d’autres, sans, pour autant, citer ses sources, au mépris de l’honnêteté intellectuelle la plus élémentaire. On a beaucoup évoqué sa phrase : « Je ne suis pas né écologiste, je le suis devenu », comme s’il s’était agi d’une heureuse trouvaille, mais personne n’a songé relever qu’elle n’était qu’une « adaptation » de la première phrase du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir. De même, lorsqu’il affirme, sans définir ce que cela signifie : « je crois à la sobriété heureuse », il se garde bien de préciser que ce concept de « sobriété heureuse » fut introduit par Pierre Rabhi, philosophe, paysan et conseiller alimentaire auprès de l’ONU, notamment dans une conférence tenue à Lyon en septembre 2003. Certes, on entend la voix de ce dernier pendant quelques secondes au cours du film, mais sans qu’il soit question de l’idée dont il est le père. Le Syndrome du Titanic souffrirait-il du syndrome du coucou, bien connu des milieux littéraires et des auteurs dénués d’imagination ?

Une autre raison explique probablement la défection du public. A plusieurs reprises, l’écojetseteur martèle « seul l’excès est toxique ». Sur ce point, il a raison, mais il pèche lui-même par l’excès qu’il condamne. Se présentant, volontairement ou non, comme le gourou d’une nouvelle religion, il fonde son message sur une culpabilisation constante du spectateur. Certes, ce système de pensée a fort bien fonctionné pendant deux millénaires ; la Chrétienté s’est développée autour de cette idée que reprend Nicolas Hulot jusque dans l’anti-hédonisme : culpabilisation, rédemption par la contrition (dans notre cas, l’appel au portefeuille…), menace d’apocalypse. Mais le public n’a peut-être pas envie d’être systématiquement culpabilisé, confronté à des images qui l’accusent en permanence de manière souvent injuste, car on voudrait le persuader que le désastre annoncé repose sur ses épaules alors que, le plus souvent, il n’en peut mais. Dans un récent entretien au magazine GQ, Nicolas Hulot affirmait, d’un ton comminatoire : « Quand vous voyez dans la rue la schizophrénie des gens avec leur iPhone… S’ils le font le tomber par terre, ils sont encore plus fous que si c’était leur bébé ! » Seuls les régimes totalitaires se servent d’arguments aussi outranciers pour asseoir leur propagande. L’appel à l’émotion et non à la raison ne saurait constituer les fondements d’une pensée sérieuse. On se demande parfois si, comme le disait Marcel Gauchet : «L’amour de la nature [ne dissimule pas] la haine des hommes

Et de quelle pensée s’agit-il, d’ailleurs, sinon de celle d’un « prophète » qui assène, mais ne démontre pas ? Les commentaires d’un film qui fut tourné dans vingt pays du globe au prix d’une forte consommation d’énergie (éco-compensée ?) brillent par leur absence de propositions. Et comme le politiquement correct prévaut dans le discours, on s’abstient, par exemple, d’évoquer le malthusianisme, comme si la croissance démographique exponentielle de la planète n’entrait pas en ligne de compte dans le fait qu’il sera de plus en plus difficile de nourrir ses habitants, a fortiori au moyen d’une agriculture raisonnée qui serait pourtant indispensable. Alors, au fil des leçons, apparaissent des mots que l’auteur omet d’expliquer. Que signifie, selon lui, le « principe d’une croissance et décroissance sélective », « se dépouiller un peu » ? A quel futur veut-il nous préparer lorsqu’il glisse, entre deux images, « l’homme est grand sous la contrainte » ? Ce vocabulaire de gourou n’a rien de rassurant ; il rappelle d’un peu trop près la méthode totalitaire qui consiste à gouverner en exploitant les peurs, à stigmatiser et à culpabiliser pour mieux imposer par la force un mode de vie dont on finit par pressentir les contours. En outre, se transformer, comme le soulignait Philippe Bilger sur son blog, « d’écologiste héliporté » en « écologiste fouettard » et en « Savonarole du pauvre » pour faire entrer l’apocalypse dans les cuisines et les alcôves n’est pas sans danger : « Le tocsin qui sonne en permanence a en effet comme conséquence perverse de créer, au sein de la société, une indifférence mais nerveuse, agitée, sans qu’on puisse espérer l’ombre d’une véritable prise de conscience. » A trop hurler au loup… A la vision de l’homme et de la nature telle que présentée dans Le Syndrome du Titanic, j’avoue préférer celle développée par Michel Onfray dans son très beau texte littéraire, Le Recours aux forêts, auquel j’avais consacré ma précédente chronique.

Enfin, une autre question se pose, qui est celle, capitale, de la légitimité. Revêtir les oripeaux de l’imprécateur suppose une exemplarité sans faille dans les comportements, même (et surtout) chez les nouveaux convertis, dont on sait qu’ils affichent toujours leurs convictions de la manière la plus intégriste. Or, de ce point de vue, Nicolas Hulot reste confronté à de multiples contradictions qui rendent suspectes et contreproductives les leçons qu’il prétend nous donner. Récemment épinglé par Stéphane Guillon dans sa chronique de France Inter, le photographe baroudeur n’a manifestement pas apprécié cette confrontation au réel. « Ecotartuffe », raillait Guillon, exemples dérangeants à l’appui. Comment lui donner tort ? « Méchant, sans talent », fut la réponse un peu courte de Hulot qui n’avait guère accepté de voir ses efforts promotionnels remis en cause en quelques minutes. Pour une fois, il devait vraiment être vert… Et d’en appeler aux mânes de Coluche, un peu imprudemment sans doute, puisque l’humoriste revendiquait de «se battre contre les pédants, les cons et les tartuffes.» Hulot vit-il dans un autre monde que le nôtre, ou feint-il de s’offusquer ? Chaque invité de l’excellent « 7-10 » de Nicolas Demorand qui réunit quotidiennement une large audience sait cependant qu’il ne pourra échapper à l’humour dévastateur du chroniqueur, surtout si ses actes ne coïncident pas avec le message qu’il cherche à imposer.

Difficile, en effet, de se présenter en donneur de leçon lorsqu’apparaît au grand jour l’inadéquation du comportement et du propos. Difficile de condamner la société de consommation et de vendre, même indirectement, tant de produits dérivés autour de l’étiquette Ushuaïa qui lui colle à la peau. L’écologie et le thème du réchauffement climatique constituent de fabuleux enjeux financiers et industriels pour qui sait les exploiter. Un article du magazine L’Expansion, intitulé « Ushuaïa, le label Hulot certifié 100% rentable » traitait cette question dès 2005 avec beaucoup de pertinence ; il mérite d’être lu. Difficile également de s’attaquer au capitalisme tout en étant financé par de grands groupes industriels (EDF, Orange, etc.) sans être soupçonné de « cracher dans la soupe. » Difficile encore d’exhorter au renoncement un public qui découvre qu’en une heure de vol sur un avion de chasse Alphajet, Nicolas Hulot a consommé l’équivalent en carburant de 4 à 6 mois de chauffage d’une maison (1000 litres de kérosène environ) ou qu’une heure d’hélicoptère – moyen de transport qu’il affectionne particulièrement – représente la consommation horaire de 50 automobiles. Et qu’en d’autres termes, l’intéressé globe-trotter a sans doute pollué bien davantage dans sa vie la planète que chacun des citoyens lambda que nous sommes. On savait le présentateur porté sur les défis sportifs, mais là, c’est à un périlleux numéro d’équilibriste qu’il se livre car, à la lumière de ces chiffres, son message perd singulièrement de sa crédibilité.

Il y a beaucoup de cynisme dans tout cela, et peut-être même, au moins en apparence, d’hypocrisie, ce qui n’aura sans doute pas échappé à un public las des multiples exemples de cynisme auquel il est quotidiennement confronté de la part d’une élite médiatisée qui ne l’est que par autoproclamation ou cooptation. Il est toujours prudent de se méfier des donneurs de leçon, et encore davantage des prophètes d’apocalypse. Sacha Guitry avait eu à leur sujet un mot aussi spirituel que cruel : « Vos amis, qui vous prédisent des malheurs, en arrivent bien vite à vous les souhaiter. Et ils les provoqueraient au besoin pour conserver votre confiance. »

L’avenir de la planète est un sujet trop sérieux pour le laisser entre les mains des idéologues et de ceux qui font des peurs un commerce comme un autre au prétexte de diriger les consciences. Au Syndrome du Titanic, qui n’encourage aucun débat, on pourra préférer un autre documentaire, qui ouvre à réflexion, puisqu’il s’oppose à la pensée dominante. Tourné pour la chaîne de télévision britannique Channel 4, intitulé La grande arnaque du réchauffement climatique, il rassemble des entretiens avec des scientifiques de premier plan (du MIT, d’universités américaines, européennes, de l’Institut Pasteur, etc.) qui contestent le discours ambiant et soutiennent, études à l’appui, que le réchauffement actuel, interrompu depuis 1998, ne serait pas dû aux gaz à effet de serre, mais au cycle des activités solaires. Solidement argumentée par des éléments statistiques approfondis, leur approche semble probante et mérite d’être examinée pour se forger une opinion en toute connaissance de cause. Leur principale faiblesse réside dans leur manque de visibilité : poser leur théorie contre le modèle dominant leur a fermé les portes des média ; ils reconnaissent eux-mêmes subir des pressions et se faire traiter de négationnistes, comme s’ils avaient nié la réalité de la Shoah. Un tel ostracisme nuit à la qualité du débat démocratique, qui ne se nourrit pas d’anathèmes, mais de confrontation d’idées, qui n’impose pas la culpabilisation, mais favorise la prise de conscience. Or, la voix de ces scientifiques, qui n’ont rien de joyeux farfelus, en vaut bien d’autres et notamment celle d’un imprécateur qui n’a d’autre légitimité ni d’autre compétence scientifique que sa qualité d’animateur d’émissions télévisées.

P.S. Il est rare que je revienne sur un article déjà en ligne, mais quelques réactions m’invitent à lever une ambigüité probablement née du texte. Je fais, dans le dernier paragraphe, référence au documentaire de Channel 4 en tant qu’élément permettant le débat ; je me limite à apporter cette information afin que chacun puisse se faire sa propre opinion en confrontant des points de vue divergeants. Cela ne signifie pas que j’adhère à l’ensemble des idées avancées dans ce documentaire. Dans le même esprit, France 5 a diffusé dimanche soir dernier un reportage, « Planète sous pression », qui présentait ces différents courants de pensée concernant le réchauffement climatique.

   Thierry SAVATIER


Pour lire mon article " Sommes-nous menacés de terrorisme climatique ? ", cliquer   ICI

 

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