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Avant goût de la foire du livre de brive : un an déjà!

Par Albrizzi
Chers amis lecteurs,
Cela fait presque un an que j'ai créé ce blog. Je l'avais lancé à l'occasion de la Foire du livre de Brive-la-Gaillarde. Cette année encore, j'ai la chance de reprendre le train des écrivains pour trois jours de rencontres, de lectures, de manifestations littéraires en tous genres.
Vous pouvez compter sur moi pour vous envoyer des nouvelles croustillantes, détaillées et décalées. Bref, vous lirez dans mon journal de bord du week-end, tout ce que vous ne trouverez pas dans les journaux!

Cette année, j'aurai un regard particulièrement bienveillant sur la littérature libanaise, qui est l'invitée d'honneur du salon, présidé par Laure Adler.

Pour vous mettre en appétit, voici un portrait de la poétesse et romancière Vénus Khoury-Ghata qui s'entretiendra des Femmes libanaises avec Hyam Yared dès vendredi soir, après la projection du film Caramel de Nadine Labaki.Rendez-vous ensuite avec le poète Salah Stétié dimanche midi.

VENUS KHOURY-GHATA : "JE SUIS ARABE AVANT D'ÊTRE FRANçAISE"

Poète, romancière et traductrice, Vénus Khoury Ghata est d’abord une conteuse. Avec Sept pierres pour la femme adultère, elle délaisse l’autobiographie et déterre un sujet fort, brutal, la lapidation des femmes. Celle qui se décrit volontiers comme soumise aux hommes qu’elle a aimés, dénonce l’esclavage dont sont victimes des milliers d’épouses et de filles dans le monde. Portrait d’une révoltée.

Elle a beau vivre en France depuis plus de trente ans, elle n’a rien oublié de son village natal. Dans sa tête, Becharré a toujours la même couleur poussiéreuse blanche, la cascade qui coule en contrebas résonne toujours des mêmes grelots sur la roche froide et des cris d’enfants jouant dans la lumière. L’été, elle y passait trois mois chez sa tante, heureuse de pouvoir fuir le père et oublieuse des brimades et des coups. « On m’a dit que le village a beaucoup changé », prononce-t-elle avec une inflexion effrayée dans la voix. Elle n’a que les récits des autres, et n’ira pas vérifier par elle-même. Trop douloureux. Idem pour leur maison située à Aschrafieh. « J’ai apprivoisé la mort, elle ne me fait pas peur. Mais revenir dans les endroits où j’ai grandi, bizarrement je ne peux pas. A chaque fois que je séjourne à Beyrouth, je descends à l’hôtel Alexandre, à 700 mètres de ma maison. Pourtant, je n’ai jamais réussi à aller jusqu’au bout du chemin. Je fais demi-tour tout le temps. »

Sa conversation suit le rythme de la mer : des vagues de mots qui bercent leur interlocuteur. Sa voix est légèrement inquiète, de celles qui doivent transmettre avant qu’il ne soit trop tard. Un sentiment d’urgence. Une voix qui rappelle aussi, le temps où les légendes se transmettaient oralement, le soir au coin du feu. Vénus Khoury Ghata ne semble jamais fatiguée ; concentrée et attentive, elle parle sans discontinuer de ses voyages autour du monde, alors qu’elle n’aime rien tant que son bel appartement de l’avenue Raphaël à Paris. « Cela a toujours été une source d’angoisse de savoir comment j’allais me déplacer. J’ai toujours peur que l’on m’oublie et que personne ne m’attende à mon point d’arrivée. » Pourtant, elle ne sait et ne veut pas dire non, surtout à des élèves, son auditoire favori, même lorsqu’ils se trouvent au fin fond de l’Ukraine. « J’étais à Kiev avec l’écrivain Jean-Noël Pancrazi, quand on nous a parlés d’une université à Kharkov, à 500 kilomètres environ, où les étudiants rêvaient de me rencontrer. Je n’ai pas hésité une seconde, j’ai dit, on y va ! Nous avons fait 15 heures de voiture dans la même journée pour aller à leur rencontre. »

L’oiseau fragile (d’apparence seulement) se posera-t-il un jour ? D’une main longue et fine aux ongles soignés, elle masse un de ses genoux : « je dois me faire opérer mais je n’ai pas le temps », plaide-t-elle avec un sourire contrit. La poétesse aux mille bracelets préfère honorer ses invitations… Des déplacements qui à leur tour enfantent d’autres livres. Ainsi, l’année dernière, au cours d’un séjour en Iran où elle accompagnait le poète syrien Adonis, elle lit dans un journal qu’une femme enceinte va être lapidée pour adultère. « Les autorités religieuses se posaient cette question : faut-il tuer le ver avec le fruit ou attendre que le ver sorte du fruit ? Je suis repartie extrêmement choquée et troublée, sans avoir eu le fin mot de l’histoire ». Sa tournée continue : New York, Minneapolis, Saint Paul, Stockholm, Moscou, Kiev, vingt-deux villes se succèdent, sans que la romancière parvienne à oublier. « Je l’ai emportée dans ma tête, elle ne m’a jamais quittée. Je téléphonais de temps en temps en Iran pour savoir s’ils l’avaient, ou non, tuée. On me disait de laisser tomber ! Mais c’est impossible, je ne supporte pas cette soumission de la femme, et la cruauté de l’homme.». Têtue, elle décide de donner une seconde vie à cette inconnue qu’elle rebaptise Noor « la lumière ». Le même sens de l’humour qui joue sur l’absurde et caractérise son écriture depuis quarante ans. Dans son roman, l’Iran a été remplacé par un pays fictif, le Khouf , c’est-à-dire « la peur », qui pourrait aussi bien désigner la Mauritanie, le Darfour, toutes les terres stériles et arides, fouettées par le vent sec du désert. Avant d’être violée, Noor a d’abord été abandonnée par son mari et ses fils, mais se rebeller n’est pas dans sa nature. La romancière décrit modestement « une femme soumise, liée à son sort par sa propre volonté car elle ne veut pas mentir. Elle a eu une histoire avec un étranger, et elle a eu du plaisir, elle a joui, donc elle doit être punie. Cela lui paraît normal ». Pendant un an, les chambres d’hôtel servent de bureau à Vénus Khoury Ghata en perpétuel transit. Elle refuse les déjeuners dans les Instituts français où elle donne des conférences, « j’ai besoin de m’enfermer en moi-même pour retrouver le sujet, même si mon environnement direct s’éloigne de ce sujet. ». Elle relit des passages du Coran, s’insurge contre les hommes qui interprètent le Livre, enquête sur le rituel de la lapidation, « une invention tribale ». « Il faut creuser un trou sur la place du village afin d’y enterrer la femme adultère vivante, sa tête doit dépasser, et sept pierres lui sont lancées pour la tuer. Ensuite, les gens du village peuvent continuer à jeter des pierres, mais elle doit mourir sous le coup de l’une des sept premières ».

Sur ses cahiers, le crayon à la main, la conteuse reprend ses droits et réinvente une langue, puisée à la source de son art. « J’entendais les dialogues en arabe dans ma tête et je les traduisais en français ». Dans ce livre choral, trois femmes, Noor, Amina et une Française, « l’étrangère », que la folle tristesse d’avoir été abandonnée par l’être aimé rapproche cependant des deux autres, prennent successivement la parole. Comme dans La Maestra, Vénus Khoury Ghata utilise le « tu » créant instantanément une distance propice à l’autocritique, à mi-chemin entre l’effet miroir et l’existence invisible d’un témoin. « Elle te tourne le dos, se penche sur une bassine remplie de vêtements sales, frotte avec rage encolures, manches. Tu t’accroupis à côté d’elle et lui expliques que tu es là pour l’aider à faire lever la fatwa. Mais elle ne te croit pas. » « Ce n’était pas envisageable qu’une femme analphabète et inculte comme mon personnage principal s’exprime à la manière d’une Française du 16eme arrondissement de Paris. » Point de surcharge, point d’arabesques orientales dans le style, elle épure, elle taille les phrases, retire le surplus et se retranche dans l’ascèse pour offrir à sa prose une aridité qui rappelle celle des pays subsahariens et du Sahel. Or de l’aridité, naissent parfois des miracles. Noor obtient un sursis le temps de sa grossesse, et couve en même temps que l’enfant à naître, des plants de basilic. Elle qui n’a plus ni mari, ni porte à sa masure, qui ne possède qu’« un matelas, une marmite et une chèvre », sans réserve d’eau de pluie, réussit à faire sortir de la terre gelée trois tomates et une fleur. L’espoir.

A l’automne de sa vie, Vénus Khoury Ghata serait-elle devenue féministe ? « Non, féminine et attentive aux opprimés» corrige sa fille, Yasmine Ghata, également écrivain (1). Pourtant en évoquant ce groupe de Marocaines aperçues dans un village « en train de rafistoler leur maison devant leurs hommes accroupis comme des singes qui ne faisaient rien d’autres que parler», la grande poétesse libanaise, la mondaine intellectuelle est bien hors d’elle. « De temps en temps, un homme leur jetait une pierre pour qu’elles aillent plus vite », bouillonne-t-elle. Mais n’est-ce pas plutôt la réminiscence d’une enfant qui se rebiffe contre l’autorité du père ? Pas n’importe quel père, le sien, un gendarme ayant raté sa vocation de moine, décrit dans Une Maison au bord des larmes puis dans La maison aux orties, comme rigide, glacial et cruel, dont elle a, selon les mots de sa fille cette fois, et non les siens, « beaucoup souffert ».

Pétillante et drôle dans Le fils empaillé, érotique et malicieuse dans ses poèmes, capable de fulgurances et de pirouettes littéraires jouant sur l’humour arabe et l’absurde dadaïste acquis au contact des surréalistes, Vénus Khoury Ghata se révèle ici plus noire, un brin cynique parfois, éloignée du baroque qu’on lui prête habituellement. Mais la poète toujours renaît quand elle décrit avec cruauté le village de Noor : « Khouf, cercueil étroit couleur ocre. Serpent de sable au dos craquelé par la sécheresse. Serpent plongé dans une grande torpeur. » Il y a chez cette Libanaise d’origine un amour de la langue française au moins aussi grand qu’une haine de l’injustice et de la couardise. Et sous sa plume, les deux font bon ménage. Ancrés au plus profond d’elle, traduits de manière différente selon que la femme se nomme romancière ou poète. « Le roman pour moi est un travail, comme si j’escaladais une montagne, je mets un pas devant l’autre alors que la poésie m’anime, c’est physique, charnel, une pure folie. Vous avez écrit du haut de la montagne et vous descendez dans la poussière ; vous arrivez en bas et vous découvrez ce que vous avez écrit. En prose, le mot doit être raisonnable, à sa place, en poésie, il répond à un rythme ». Baignée par la poésie abbaside et ommeyade qu’elle a « toujours lue et apprise par cœur», la jeune Miss Beyrouth 1959 a poursuivi ce que son frère Victor avait commencé, ce « Rimbaud oriental» envoyé à l’asile par leur père. En 1972, lorsqu’elle arrive en France — elle a épousé en secondes noces le médecin et chercheur Jean Ghata — elle trouve dans la revue Europe dirigée un temps par Aragon qu’elle traduira en arabe, une seconde famille. Puis c’est son tour d’être sacrée, en recevant le prix Guillaume-Apollinaire pour « les Ombres et leurs cris en 1980, elle n’arrêtera plus. Récompensée en 1993 par la Société des gens de lettres pour son œuvre, elle s’accroche à la défense de la langue française en créant notamment le prix des Cinq continents tout en se désolant de l’état actuel de l’école. Elle rêve d’écrire un livre de la géographie poétique : « Dans le monde arabe et méditerranéen, les enfants sont tous poètes, c’est inné. Quand je vais les voir, j’ai immédiatement 20 doigts levés. Je suis allée en Suède, dans des classes de première : après une heure de lecture émouvante, aucun n’était sensible à mes mots, ils ne comprenaient pas la beauté. Pourtant c’est, je crois, le pays au monde où l’on se suicide le plus, ils doivent donc avoir des états d’âme. »

Au milieu des dessins de Matta, de Derain, Bazaine, Miro, des masques de son salon, elle nous reverse une tasse de thé et nous oblige poliment à reprendre un gâteau. « Qui suis-je sinon, une femme vieille qui écrit tous les jours, trois ou quatre heures, qui ne sort presque pas, fait son petit ménage, et invite quelques amis pour leur faire la cuisine ? » La modestie est un art. Vénus Khoury Ghata, à n’en pas douter, est une grande artiste.

Portrait paru dans L'Orient littéraire (www.lorientlejour.com)

(1) La nuit des calligraphes, Fayard.


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