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A propos de Quand je me deux, de Valérie Rouzeau (notes en lisant de Florence Trocmé)

Par Florence Trocmé

En complément de la note de lecture d’Ariane Dreyfus, je propose ici trois pistes de réflexion complémentaires. Ces remarques ne sont pas une seconde recension, mais plutôt des intuitions nées au fil de la lecture de ce livre très riche.

Ce livre est émouvant et profond en ce sens qu’il descend loin, dans la mémoire et le for intérieur et qu’il semble enté sur l’enfance qui sourd de partout.

Les textes de Valérie Rouzeau sont comme ces patchworks ou ces œuvres d’artisanat populaire faits de briques et de brocs, où tout l’art est dans le choix, l’appariement et l’ajointement des matériaux. Elle fait des transitions improbables, change de direction en cours de phrase de façon complètement naturelle, épousant sans doute en cela la vraie nature de la pensée que seule sa canalisation dans le conduit étroit de la parole discipline ou domestique. Chez elle, dans les meilleurs moments, on est avant cette domestication, avec forts relents d’enfance, souvenirs bien sûr de ce temps-là mais aussi, ce qui est beaucoup plus rare et précieux (car éléments d’identification et donc de retrouvailles avec soi-même) de ressentis d’enfance. Elle semble atteindre, toucher par l’écriture les sensations préverbales et tout juste postverbales, ce temps où l’accès au langage est encore neuf et où les champs de l’avant et l’après ne sont pas encore clairement séparés, sans clôture en barbelés, sans frontière, sans mur, ce temps où les mots sont encore mal différenciés des sensations. Le temps d’avant les grandes structurations, d’avant l’ouverture de la conscience aux notions de temps, à la différence, au soi et non soi, à la discrimination, à la logique. Laquelle dans le même mouvement structure et démolit. Structure l’à venir, pour une meilleure adaptation sans doute et démolit l’antérieur, jugé trop asocial. Les poètes sont souvent les seuls capables de retrouver cet univers enfoui. Valérie Rouzeau recrée à nouveau cet amalgame indifférencié mais hautement agissant, actif, porteur d’élan du jeune âge : « dans cette mômerie, on trouve de tout et de mémoire ».

Jamais de « système » dans cette poésie ; on sent que parfois une trouvaille induit la tentation d’une exploitation (à laquelle cèdent tant de moins bons poètes), mais il semble que toujours elle évite ce piège et que dès que la ritournelle, qui pourtant n’est pas étrangère à sa manière, prend des allures de système artificiel, elle parvient à bifurquer et à tourner le dos à cette facilité. Je me souviens de l’avoir entendu dire un jour « je ne veux pas faire du Valérie Rouzeau » : il ne faut y entendre aucune forfanterie mais plutôt la marque d’une exigence profonde : ne pas céder à la facilité, à la répétition, ne pas être là où on l’attend, se forcer à se renouveler, à continuer à chercher.

Contribution de Florence Trocmé


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