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Les Onze, Grand prix du roman de l'Académie française. Du roman ?

Par Georgesf

Les médias, magazines, radios, télés, et toutes les trompettes de la renommée ont tellement parlé du Prix Ozoir’Elles de la nouvelle qui m’a été attribué, l’ont tellement célébré, commenté, louangé, qu’ils en ont presque passé sous silence le pauvre petit Grand prix du roman de l'Académie française qui a été attribué à Pierre Michon pour "Les Onze". Je considère donc que c’est à moi de réparer cette carence.

Ce sera facile : pour ce que j’ai lu comme critiques, dans les blogs comme dans la presse, je sais qu’il

Les Onze, Grand prix du roman de l'Académie française. Du roman ?
convient de m’extasier. J’ai poussé la conscience littéraire jusqu’à le lire, sans sauter une page, pas même une ligne, avant de participer à l’éloge de la nation. Oui, il faut s’extasier.

Mais j’ai du mal, je pleure : en lisant Pierre Michon, j’ai compris que je n’aurai jamais le grand prix du roman de l'Académie française.

Je me suis senti revenir à l’époque, pas si lointaine, des concours de nouvelles auxquels je participais quand j’étais auteur amateur. Il m’arrivait de gagner ces concours. Il m’arrivait aussi, plus souvent, de les perdre. Notamment quand je croisais Emmanuelle Urien, Françoise Guérin, Éric Fouassier, Magali Duru ou Joël Hamm en finale. J’en oublie d’autres valeureux, qu’ils me pardonnent. Dans ces cas-là, il me restait à applaudir et à me remettre au travail. Il m’arrivait aussi d’être défait par d’illustres inconnus qui avaient pondu un excellent texte. J’allais même jusqu’à leur écrire pour les féliciter.

J’avais quand même un principe : je lisais toujours attentivement la nouvelle gagnante en imaginant les commentaires du jury. Je me posais la question « S’il faut écrire ça pour gagner, ai-je envie d’écrire ça ? Y suis-je prêt ? ». Et il advenait que la réponse soit un non, un énorme non. Un non dégoûté, voire effaré. Le test n’était pas gratuit : c’étaient parfois des concours très bien dotés auxquels je me sentais tenu de renoncer. Royalement rémunérés. Beaucoup mieux que la publication d’un roman ou d’un recueil chez un éditeur : il y avait, il y a encore, des concours où l’on attribue 3.000 euros, 4.000 euros au vainqueur.

Mais en lisant le texte couronné, je pensais que ce ne pouvait être que de l’argent honteusement gagné. Je ne me sentais pas prêt à enfiler les clichés, à déployer les bons sentiments, à me livrer aux afféteries que semblait apprécier le jury. J’écrivais alors aux organisateurs pour leur exprimer ma consternation et ma ferme intention de ne plus jamais concourir. C’est ainsi que j’ai fini par prendre mes distances avec le Prix Hemingway, le Prix Albertine Sarrazin, le Prix de la Nouvelle gourmande, le Prix Gérard de Nerval, et quelques autres. Je n’avais aucun mérite : il était patent que je ne les gagnerais jamais.

J’ai remué ces tristes souvenirs, ces fiertés empoussiérées, en lisant le dernier livre de Pierre Michon, Les Onze, qui a reçu le Grand prix du roman de l'Académie française. Si, si, roman, c’est écrit sur la couverture.

La langue est superbe, le vocabulaire est raffiné, la documentation est impressionnante, mais ce n’est pas un roman. Où est l’histoire ?

Je sais, je sais « La littérature, c’est ce qui reste quand on enlève l’histoire ». Et j’ai un certain mépris pour les romans qui ne sont que récit sans regard. Mais affirmer que « La littérature, c’est ce qui reste quand on enlève l’histoire » c’est induire qu’il doit quand même y avoir une histoire à enlever.

Qu’est-ce que raconte ce livre ? Il y 136 pages, légèrement remplies, toujours moins de 1.500 signes par page.

La première moitié narre l’enfance du héros. Comme cela ne suffit pas, on ajoute la vie du papa, celle de la maman, du grand-papa. Toujours bien contées, mais ça ne fait pas un roman. Et comme ça ne suffit pas encore, on y glisse d’admirables pages sur les Limousins qui, dans l’infâme gadoue noire, curent le canal, s’y épuisent, s’y engloutissent.

Entre la première moitié et la seconde, pas de vraie transition. Sans doute trop compliquée à poser. Une bonne ellipse, et hop, nous voilà à la seconde moitié

Cette seconde moitié est consacrée au tableau des Onze, les meneurs révolutionnaires du Grand Comité de l’An II. Pas à la peinture du tableau, juste à sa description, puis à sa commande. On commande l’œuvre au héros. Comme le tableau ne suffit pas, on fait aussi le portrait de chacun des onze, on remonte parfois à leur enfance - là, j’ai craint qu’on n’ait droit encore au papa, à la maman, au grand-papa de chacun, mais la documentation manquait. Alors, pour remplacer on commente les commentaires de Michelet sur la révolution, et même sur le tableau. On est arrivé aux 200.000 signes, on peut terminer par un joli paragraphe :

« Et les puissances dans la langue de Michelet s’appellent l’Histoire. »

Cela m’amuse qu’on invoque l’histoire après l’avoir oubliée pendant tout le roman.

J’allais oublier de parler du style : il est ample, délié, coquet. On sent là un énorme travail. Mais ce style est comme les trop beaux gâteaux de communion à la vitrine des pâtissiers : on admire, mais on n’est guère tenté d’entrer. Je me relis, c’est ça : ce style est une vitrine du talent de l’auteur, il est conçu comme une démonstration. Ce n’est plus un style, c’est un admirable exercice de style.

Pierre Michon a beaucoup travaillé, il en est fier. Il en parle d’ailleurs très bien dans l’interview accordée au Nouvel Obs :

Et j'ai tâté le terrain pour une seconde partie, mais je n'y suis pas arrivé. C'était la scène de la commande. [Le banquier Proli demande au peintre Corentin de représenter les onze membres du Comité de Salut public] Il y a une phrase que dit Proli à Corentin, qui était : «Veux-tu honorer une commande, citoyen peintre?» Ca ne marchait pas. Alors que : «Tu veux honorer une commande, citoyen peintre?», là, oui. Là, ça y était.
Une trouvaille, non ? Vous voyez, le mal qu’il se donne ! Cela m’arrive d’en faire autant, et je vais désormais en parler à chaque interview, je ne savais pas que c’était intéressant

Pour les descriptions, il se donne encore plus de mal, il faut ça quand on veut faire littéraire. Je vais vous citer une phrase. Pas un paragraphe, une simple phrase. Je suis allé la chercher au hasard, juste à la moitié du livre, là où l’on devrait trouver la transition. Paré ? Envoyez !

« Et c’est là peut-être, en juillet, avec des cris de femmes et des glaïeuls, que je peux disposer le cadre d’une de ces anecdotes que nous connaissons tous, qu’on trouve dans toutes les biographies écrites de Corentin, les gentilles et les graves, dans les tartines vite-fait du Louvre comme dans les études savantes, et qu’on pourrait trouver aussi bien à propos de cette poignée de peintres qui ont été élus on ne sait pourquoi par les foules, ont bondi dans la légende quand les autres demeuraient sur le rivage, simplement peintres — et eux, ils sont plus que peintres, Giotto, Léonard, Rembrandt, Corentin, Goya, Vincent Van Gogh ; ils paraissent plus que peintres, ils sont plus qu’ils ne furent. »

Voilà, ce n’est qu’une phrase. C’est beau. C’est un peu long — il y en a de plus longues, je n’avais pas la patience de recopier. Cela fait un beau gâteau, un livre couronné par le Grand prix du roman de l'Académie française, mais ça ne fait pas un roman.

C’est publié chez Verdier, un éditeur que j’apprécie (mais moins que les trois avec qui je travaille). Un éditeur qui semble avoir un faible pour les auteurs au style un tantinet suranné, mais irréprochablement élégant. Un faible pour les textes en gabardine.

Si vous croisez des académiciens dans vos dîners en ville, ou à la cantine, s’ils s’étonnent de mon absence en short-list au prochain Grand prix du roman de l'Académie française, pouvez-vous leur expliquer ? Merci. Mais rassurez-les, je ne méprise pas l’Académie française, j’accepte d’y siéger un jour. Une partie de mon prochain roman se situe d’ailleurs à l’intérieur et à l’extérieur de l’Académie. Mais c’est quand même une histoire.

Les Onze, Grand prix du roman de l'Académie française. Du roman ?

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