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Tous les insectes se sont donnés rendez-vous à Imperial

Par Fric Frac Club

Tous les insectes se sont donnés rendez-vous à Imperial - William T. Vollmann - Imperial (Viking, 2009) par Olivier Lamm

« La vie est ce que nous en faisons. Les voyages, ce sont les voyageurs eux-mêmes. Ce que nous voyons n'est pas fait de ce que nous voyons mais de ce que nous sommes » (Bernardo Soares alias Fernando Pessoa) Le livre de l'intranquillité)

Tous les insectes se sont donnés rendez-vous à Imperial - William T. Vollmann - Imperial (Viking, 2009) par Olivier Lamm

Emmitouflé dans une existence orthogonale, matricielle de correspondant commercial, Fernando Pessoa écrivait voyager par son écriture ; il ne « changeait pas », n'en avait aucun désir, et le monde qui lui suffisait était tout entier contenu dans la rue Douradores.

A l'inverse, William Tanner Vollmann n'a pas cessé, en deux décennies, d'aller et venir entre son studio de Sacramento et quelques endroits du Monde pour faire grossir son phénoménal pensum sur l'humain, cette oeuvre d'une vie étalée sur un corpus de moins en moins séparé entre fiction et documentaire et précisément conçue comme legs aux générations futures.

Comme il l'explique lui-même, Vollmann voyage pourtant moins par soif de l'autre, soif de l'ailleurs, appétence du « monde gorgé »* que par un désir absolu d'exhaustivité pour le portrait compréhensif de ce réel des hommes et des insectes qui est simultanément son premier sujet et son souci ultime.

Mu en un double mouvement étonnant d'intuitions a priori et de curiosité totale, notre Thomas Jefferson rené remplit inlassablement les cavités d'un monde théorique qu'il se doit de réinventer à chaque fourche, à chaque rencontre. Résistant indéfiniment aux grilles de lecture morales et politiques, son monde conceptuel confond ainsi perpétuellement théorie et expérience, et sa technique de déchiffrage, source de tous les malentendus dans les toujours idéologiques espaces théoriques français (dont quelques hommes de main lui reprocheront encore de prendre du plaisir à la tâche) refuse toutes les polarités et l'idée d'un bonheur universel pour mieux projeter ses propres horizons et quadrillages. Et inversement : il semblerait que Vollmann ne trouvera la paix que quand il aura effectivement fait rentrer le monde entier (tous les hommes et tous les insectes, leurs contradictions incluses) dans ses livres. Ou, encore inversement : quand il sera lui-même le sujet d'un de ses livres pour devenir, c'est un beau paradoxe, seuil universel et somme de tous les hommes.

Habilement placée en note de bas de page dans un recoin à la toute fin d'Imperial, son nouveau mastodonte infiniment singulier et intime de non-fiction paru cet été aux USA chez Viking, une citation de Dashiell Hammett résume à la perfection cette méthode infiniment aléatoire, pourtant si scrupuleuse et empathique, pour comprendre et pardonner les hommes :« Des fois, on entend parler de détectives qui n'ont pas réussi à s'endurcir, qui n'ont pas perdu ce truc qu'on appelle la touche humaine. Je les plains ».

Tous les insectes se sont donnés rendez-vous à Imperial - William T. Vollmann - Imperial (Viking, 2009) par Olivier Lamm

« something beautiful, stinking, empty and infinitely rich »

L'aporie exemplaire au cœur d'Imperial, cette entreprise de très long labeur sur le Comté d'Imperial, région frontalière du sud de la Californie (et sur le Baja California son double mexicain de l'autre côté de la frontière) est à double tranchant puisque le livre est à la fois une absurde tentative d'épuisement d'un lieu, et l'appréhension de ce lieu comme prisme de tous les autres. Il nous l'expliquait cet été au téléphone : « l'un des buts d'Imperial est de démontrer que toutes les métaphores sont équitablement pertinentes et que l'on peut projeter ce qu'on veut sur un paysage ou un personnage, et que du moment que l'on s'y prend avec sincérité, des vérités très profondes en jailliront. Le fait que [le comté d'] Imperial puisse être autant une toile de Rothko, qu'un paysage d'argent (moneyscape) ou un paysage d'eau (waterscape) démontre que tous les regards que l'on porte à cet endroit sont aussi valables les uns que les autres. C'est tout à fait merveilleux et c'est la raison pour laquelle j'ai été si heureux en écrivant ce livre. Je l'ai d'ailleurs écrit pour mon bonheur personnel (…) ».

Ainsi parce qu'il ne peut appréhender aucun endroit sans le fouler des pieds dans toutes les directions, Vollmann sait qu'aucun lieu ne saurait rester un microcosme si l'on se penche suffisamment près de ses cailloux et de ses paradoxes. C'est donc entendu : si Imperialaborde effectivement la problématique la plus évidente offerte par le lieu qui est son sujet (la frontière entre les USA et le Mexique, l'immigration clandestine, la juxtaposition de deux déserts), il refuse surtout obstinément de le lui laisser dicter sa thèse. Mieux ou pire, il n'en choisit aucune.

Effroyablement long (avec les sources et les annexes, 1300 pages très serrées), complaisant et répétitif, Imperial incarne par sa taille et son déploiement (composite, hirsute, cahoteux) la méthode Vollmann pour appréhender les hommes et les insectes : laisser le sujet, ce gros matou de Schrödinger, dicter à son livre sa forme, son corps et ses vibrations. Ainsi, Imperial sera un livre politisé parce le monde est politique ; il sera un livre hybride parce que le réel ne saurait se laisser appréhender par une seule discipline ; il sera métaphorique parce que les métaphores (bibliques, littéraires) ont été inventées pour parler des hommes aux hommes ; il sera autobiographique enfin, parce que, soyons sérieux, aucun homme ne peut consacrer dix ans de sa vie à un livre sans laisser des parties de son corps et de son âme derrière lui. Refusant de choisir dans ses techniques et ses tactiques, embourbé plus profondément encore que Pourquoi êtes vous pauvres ou le Livre des violences dans un écheveau infini d'inconclusion, Imperial est à la fois un cancer et son symptôme, un immense échec dont la longueur infinie est avant tout une manifestation néfaste, un aveu d'impuissance. Et parfois, souvent même, Vollmann ne peut faire autrement que de passer le flambeau à la littérature et à la science-fiction. Plus fondamentalement pourtant pour ceux qui restent : c'est un chef d'oeuvre flamboyant de pure littérature, de pur bonheur narratif, et une mine infiniment peuplée de vérités sur les hommes, les insectes et… sur la région d'Imperial, pardi. Si, au bout des 1300 pages du livre, vous n'aurez pas trouvé la solution pour empêcher le Comté de redevenir un désert, Vollmann vous aura fait voir toutes ses lumières, son obscurité et ses couleurs.

Tous les insectes se sont donnés rendez-vous à Imperial - William T. Vollmann - Imperial (Viking, 2009) par Olivier Lamm

« let's keep the snapshot simple : just the facts, ma'am »

Peu captivé, on l'a dit, par les enjeux macrocosmiques de cette région frontalière où semblent se jouer tous les défis passés et futurs de l'Amérique (désastres écologique, économique, humain, politique**), Imperial n'en est pas moins une somme étourdissante de savoir sur un lieu qu'il ausculte par tous les fronts (historique, sociologique, scientifique, géométrique, idéologique), toutes les sources (publicités, mythes, histoires, rumeurs, chansons, manuels, rapports techniques, et même une Encyclopédie soviétique du savoir universel) et toutes les techniques (beaucoup de bûchages et une profusion d'entretiens, d'enquêtes et de tests scientifiques) – et si l'on rejette d'un revers de la main toute tentative de le résumer, c'est qu'on ne résume pas une encyclopédie, on ne résume pas une bibliothèque… Et Imperial en est une, en plein air et en escaliers, tour à tour vieux livre d'histoire emmerdant, rapport technique assommant, livre écologique militant, diarrhée lyrique sublime ou petit bolide exaltant d'aventures, bientôt écroulée sous son poids effroyable.Récit d'une immersion et d'un abandon si zélés que même le secret intime qu'il porte en son cœur, livré en pâture au lecteur avec humour et tendresse sur quelques pages précieuses, ne suffit pas à les expliquer, Imperial finit submergé par la tragédie du coeur aporétique de son projet (l'épuisement d'un lieu et de ses hommessans passer par les réductions théoriques) qu'il ne cesse d'ailleurs de déplorer de vive voix. C'est entendu, c'est ce qui le sauve. Au bout de 207 chapitres et autant de voyages à avoir tout tenté et tout exploré des deux côtés de la frontière – des histoires et de essais vertigineusement détaillées sur l'irrigation, l'agriculture et les luttes sociales dans la région, d'innombrables comparaisons entre les eijidos hérités du socialisme de Cárdenas au Mexique et les problèmes de monopole aux USA, une croisière en radeau sur la rivière la plus polluée des Etats-Unis, une enquête sur les tunnels très secrets laissés par les immigrés chinois à Mexicali, une autre digne de « James Bond » sur les maquiladoras qu'il confesse avoir tentées au moins autant par goût de l'aventure que pour « rendre service » à l'humanité – Vollmann, les poches vides de toute conclusion, s'en remet aux étoiles : « Ici je suis serein ; je commence à savoir ce que je savais déjà mais que j'avais oublié savoir. Combien d'années ai-je passé à oublier de m'écouter ? Je n'ai « jamais le temps », ce qui veut dire que je me suis perdu, que je suis passé à côté de ma vie et que je n'ai pas su comprendre celle des autres. Mais ce soir j'entrevois une nouvelle occasion de monter vers les étoiles. Où vont les étoiles ? Ou vais-je ? Peut-être une raison qui m'a fait choisir Imperial comme sujet de livre est que j'ai trop aimé cette vallée secrète au fond du désert, que je l'ai trop parcourue de fond en combles, jusqu'au point où j'ai cru pouvoir me retrouver ». Par là il se sauve, il nous sauve, et rien d'autre ne saurait en être dit.

*expression à trouver dans la longue nouvelle "Bed & Breakfast" ("Chambre d'hôte") récemment éditée en français au lot49 d'un autre William, Gass.

** En contre exemple, on pense à l'exemple tout idéologique du Montana, utilisée par Jared Diamond en ouverture de son terrible Effondrement (NRF Essais)


Imperial, Viking USA, 55$.

Signalons qu'en parallèle de la parution du livre, Powerhouse fait paraître un portfolio des photos prises par Vollmann pendant ses errances des deux côtes de la frontière. Infos et échantillons se mirent ici : http://www.powerhousebooks.com/book/1082


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