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Pourquoi la pollution continue! Critique du « taux limite »

Par Toutallantvert
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Voici un article que nous avons écrit pour EcoloInfo (par David).

Je viens de terminer « La société du risque » de Ulrich Beck . Ce livre m’a passionné et je ne peux que vous le recommander. J’aimerais vous en rapporter quelques propos notamment la partie qui concerne le « taux limite » ou pourquoi nous continuons à être pollués en permanence. De l’absurdité du « taux limite » et ses conséquences sur nos sociétés !

Le « taux limite » est défini comme « un taux de limite « acceptable »  de substances polluantes ou toxiques dans l’air, l’eau ou l’alimentation.

Implication cognitive: acceptation de la pollution


Premier point, « le taux limite » implique cognitivement que la pollution est acceptable. De ce fait, vouloir réduire la pollution, c’est déjà à la base l’accepter. De ce fait, on ne remet pas du tout en cause la production de substances polluantes et toxiques. La lutte contre la pollution se limite donc à faire du « curatif » (on cherche à faire disparaître les symptômes) plutôt que du « préventif ».

Pollution: je t’aime un peu, beaucoup, à la folie!

L’auteur affirme que même s’il est possible que le « taux limite » permet d’éviter le pire (en effet, a t-on su vraiment arrêter certaines catastrophes écologiques ?), il permet surtout de « blanchir » les responsables: « ils peuvent se permettre d’empoisonner un peu la nature et les hommes ». Un peu ? Mais qu’est ce que « supporter » un petit peu de pollution ou un « grand » petit peu pour la faune, la flore et les êtres humains.

Faire disparaître la pollution n’est pas un objectif
Avec ce « un peu », il n’est donc pas question d’empêcher l’intoxication mais de la cantonner dans des limites acceptables. Ainsi selon l’auteur, l’exigence de non-intoxication, qui paraît pourtant le fait du bon sens, est donc rejetée parce que considéré « utopique » (un choix politique donc!). Ce « petit peu » devient normalité et ouvre la voie à une « ration durable d’intoxication collective durable ».

Taux limite: fonction de désintoxication symbolique

Dans cette logique de « taux limite », on considère donc qu’en dessous du « taux limite », on n’est pas intoxiqué. N’est ce pas là une perversion de son usage? Et voilà le tour de passe-passe! En dessous du taux de seuil, le grand public a l’impression qu’il ne risque rien et qu’il n’y a donc pas pollution, hors c’est faux: juste « un peu »!

Le taux limite par substance isolée: un non-sens scientifique et sanitaire!

Ainsi en dessous de ce taux limite pour une substance, nous ne sommes pas intoxiqués. Cependant, imaginez vous une denrée alimentaire contenant plusieurs centaines substances polluantes et nocives en dessous du seuil limite pour chaque substance! Humm… bon appétit!

L’utilisation du taux limite par substance devient de plus en plus absurde, vu le nombre de substances polluantes en circulation qui augmente. Additionnez toutes les substances, le taux de contamination est lui bien élevé.

Bio-accumulation: nous sommes des « réceptacles »

Les hommes comme la nature sont les « réceptacles » de toutes les substances nocives et polluantes, possibles et inimaginables présentes dans l’air, l’eau, le sol, la nourriture, l’habitat, le mobilier, etc.
Si l’on souhaite mettre en place des seuils de tolérance adéquats, il faut prendre en considération cet effet d’accumulation de multiples substances de multiples sources d’émission.

Sur le plan sanitaire, si l’on veut être sérieux, il faut changer de paradigme et se focaliser sur le taux de concentration et le nombre de substances différentes dans le corps humain que de se fier au taux de seuil par substance par produit. De plus, certains mélanges de polluants voir de substances même non polluantes peuvent former des cocktails explosifs, augmentant les effets ou déclenchant de nouvelles réactions dans le corps.

Le WWF avait mis en évidence la présence de 76 produits toxiques dans le sang de parlementaires européens sur la base d’une recherche de 101 produits chimiques provenant de cinq groupes différents : les pesticides organo-chlorés (incluant le DDT) ; les PCB ; les retardateurs de flamme bromés ; les phtalates et les composés perfluorés (PFO).

Imaginons plusieurs pollueurs entourant une zone résidentielle dont les habitants sont atteints de maladies diverses liées à la pollution. Tous (pollueurs mais aussi la collectivité) pourront se cacher derrière ce «  taux limite » qu’ils ne dépassent pas et affirmer avec cynisme qu’ils ne sont ni coupables ni responsables. Ceci a donc potentiellement des impacts juridiques.

Des taux limites « théoriques »: sortie du chapeau magique?

L’auteur explique, à travers l’étude d’un polluant Seveso, comment sont fabriqués ces « taux limite »et résume qu’à chaque fois que l’on détermine un taux limite, on commet au moins deux erreurs logiques.

  • 1°) La déduction abusive des réactions humaines à partir de tests effectués sur des animaux
  • Partant du fait que la sensibilité à un polluant est extrêmement différente, ne serait-ce, d’une espèce de rongeurs à une autre (ne serait-ce entre cochons d’inde, souris ou hamsters qui peut aller jusqu’à x5000), comment peut-on déterminer le degré de tolérance de l’homme à un polluant? Magie, magie… L’effet d’une substance sur l’homme ne saurait être étudié de façon fiable que sur l’homme.

    L’auteur trouve étonnant qu’on obtienne un degré de tolérance « universel » pour l’Homme qu’il soit un nouveau né, un enfant, une femme enceinte, un épileptique, une personne domiciliée près ou loin des usines, des paysans des alpages ou des citadins de grande ville…

    Pour l’auteur, la seule façon pour établir les « taux limite », à moins d’avoir des talents de « voyance extralucide », c’est selon le principe du loto. On fait une petite croix et on attend.

  • 2°) Ce n’est qu’en mettant les produits en circulation que l’on pourra déterminer quels sont les effets
  • Plus qu’une erreur logique, il s’agit plutôt d’un vrai scandale. Au final, l’expérimentation sur l’homme se fait sans l’homme. Les produits sont mis en circulation et les substances diffusées parmi la population avec des doses définies (les taux limites). Sauf que différence avec les tests en laboratoire sur les animaux, les résultats de cette expérimentation ne sont pas exploités ni consignés, sauf dans le cas où quelqu’un se manifeste et est en mesurer de prouver que c’est précisément cette substance toxique qui est à l’origine de son mal..

    Nous sommes des cobayes

    « Les expériences ont bien lieu mais elles restent invisibles et sans contrôle scientifique. Il s’agit donc d’un grand test de longue durée dans lequel l’homme, promu animal de laboratoire contre son gré, est tenu de communiquer ses propres symptômes d’intoxication, et a en outre l’obligation de donner la preuve de ce que il avance, sachant que ses arguments ne seront pas pris en considération puisqu’il existe des taux limites et qu’ils ont été respectés. » (c’est le combat de toutes les associations et ONG)

    Conclusion
    Cet ouvrage a été écrit en 1986 et reste malheureusement toujours d’actualités. Que ce soit  »la pollution de l’air, de l’eau, du sol », « les pesticides », les « produits chimiques de synthèse », « les ondes de téléphonie mobile », « les champs électro-magnétiques »: nous sommes encore des cobayes malgré nous et utilisons encore et toujours ces « taux limites » comme référentiels.

    Cette partie de l’ouvrage met en évidence la faiblesse des « taux limites » dans la lutte contre la pollution, mais surtout les conséquences qu’elles ont en tant que référentiel.  Cela met en évidence la nécessité de changer de référentiel en replaçant l’homme au centre de ce nouveau référentiel, alors qu’aujourd’hui, on se fie encore à taux limite définie par magie ou par le principe du loto par substance ou par produit.

    Il montre aussi l’impact d’un simple référentiel sur tout le système.

    Notre époque aura vu donc une fulgurante ascension de la productivité, de l’innovation chimique, des biens matériels,… allons nous trop vite? Pourquoi ne prenons plus le temps de savoir si tout cela ne va pas nous retomber sur la figure en terme de santé, environnement et les générations futures (l’étude 2005 de la génération X de WWF avait démontré que les enfants étaient plus contaminés que leurs parents)?

    Y a t-il une contrepartie à cet emballement de la productivité? Si oui, laquelle? On produit, on produit … sans se soucier des conséquences de notre production maintenant et dans le futur. Certains diront, pas grave! On inventera d’autres produits pour atténuer les risques portées par les premiers produits… la fuite en avant?

    Plus d’informations,

  • Livre Ulrich Beck, La société du risque, Édition Alto Aubier, Traduit en 2000.
  • Le rapport de MATHIS Alfred en 2005 évoquait déjà plus de 25 millions de substances chimiques, pour qui le nombre de substances chimiques connues augmente de façon vertigineuse.
  • Directive REACH sur Wikipédia
  • Achetez La société du risque sur la librairie Mollat avec EcoloInfo, une librairie indépendante et engagée basée à Bordeaux! Une partie des ventes est reversée à l’association d’Ecolo-Info!
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