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Le tombeau « compagnonnique » d'un menuisier, Joseph Cordes (1832-1884), à Carcassonne (Aude)

Par Jean-Michel Mathonière

Christophe Marty m'a communiqué les photos du caveau d'un menuisier situé au cimetière de Saint-Vincent à Carcassonne dans l'Aude.

Le tombeau « compagnonnique » d'un menuisier, Joseph Cordes (1832-1884), à Carcassonne (Aude)
Vue générale du caveau de la famille Antoine Plancade.
© Photographie Christophe Marty, D.R.

Voilà ce que l'on peut lire à son propos dans le guide détaillé À la recherche du passé. Hommes et femmes illustres ou inconnus des cimetières, édité par la mairie de Carcassonne :

Suite:

« Famille Antoine Plancade. Caveau commandé par le menuisier Joseph Cordes (1832-1884) pour célébrer les vertus du compagnonnage (sagesse, travail, probité, honneur). Sur la stèle en grès de Villegly, en moyen relief, le sculpteur Jean Guilhem a représenté, l'atelier du maître et ses ouvriers. »

Au dessus du bas-relief réalisé par le sculpteur Jean Guilhem figurent les inscriptions suivantes : « FAMILLE JOSEPH CORDES A DIEU SEUL VERTU HONNEUR TRAVAIL SAGESSE ET PROBITÉ ».

Le tombeau « compagnonnique » d'un menuisier, Joseph Cordes (1832-1884), à Carcassonne (Aude)
Bas-relief réalisé par Jean Guilhem, montrant l'atelier du menuisier Joseph Cordes.
© Photographie Christophe Marty, D.R.

Christophe Marty questionne : « Ces inscriptions autorisent-elles à penser que le menuisier Joseph Cordes était Compagnon ? Et que penser de leur référence à la religion : un Devoirant particulièrement croyant ? »

Pour ce qui concerne la seconde question, il faut souligner combien les Compagnons menuisiers du Devoir figuraient à cette époque parmi les corps compagnonniques les plus attachés au catholicisme. Il n'y aurait donc obstacle de ce point de vue à faire l'hypothèse qu'il s(agit du tombeau d'un Compagnon menuisier du Devoir.

Toutefois, je pense qu'en l'absence de la mention « Compagnon du Devoir » ou « Compagnon du Devoir de Liberté », explicitement ou sous la forme abréviative C.M.D.D., ou bien encore d'un blason emblématique présentant l'équerre et le compas entrecroisés, il est difficile de s'avancer. Certes, un précédent envoi de Christophe Marty a montré que Jean Guilhem, le sculpteur de ce tombeau, appartenait pour sa part à une dynastie familiale de Compagnons Passants tailleurs de pierre. Mais la présence du terme « probité » me fait plutôt songer à un artisan menuisier qui aurait été membre de l'Union des Travailleurs du Tour de France, un compagnonnage dissident fondé le 15 août 1832 après une révolte des Aspirants serruriers du Devoir à Toulon. Elle se propagea rapidement, intégrant les menuisiers, les mécaniciens, puis quantité d'autres métiers déjà plus ou moins présents dans le Compagnonnage traditionnel. Résolument opposée à ce qui favorisait les haines entre ouvriers, l'Union des Travailleurs du Tour de France conserva du Compagnonnage son organisation pratique (Tour de France, Mère, placement) et certaines valeurs morales, mais supprima les distinctions sources de conflits telles que les cannes, les couleurs, les surnoms. Elle réduisit la Réception à une cérémonie sans mystère, à la prestation d'un serment d'engagement vis-à-vis des valeurs de la société et de ses membres. Sur le carnet de route de ses membres, on remarque justement l'emploi de la formule « avec honneur et probité » lorsqu'il s'agit de noter qu'un artisan quitte une ville dans les règles. En 1900, lorsque Étienne Martin-Saint-Léon publia son livre sur le Compagnonnage, il note que la Société des Travailleurs du Tour de France est encore très vivante et compte 4038 sociétaires. Mais elle s'éloigne de plus en plus du Compagnonnage pour n'être qu'une société de secours mutuels. Elle disparaîtra avant 1939, probablement en se fondant dans la Mutualité française.

Un détail cependant prêche à l'encontre de cette hypothèse : c'est toujours l'absence de tout emblème caractéristique ! Les menuisiers de cette association avaient conservé l'emblème du compas entrecroisé à l'équerre à onglet ; l'emblème général de la société était une ruche.

Le tombeau « compagnonnique » d'un menuisier, Joseph Cordes (1832-1884), à Carcassonne (Aude)
Insigne de boutonnière de la Société des Travailleurs du Tour de France.
© Coll. J.-M. Mathonière, D.R.
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Pour plus d'informations sur la Société des Travailleurs du Tour de France, consulter la conférence de Laurent Bastard, « Sociétés dissidentes et pseudo-compagnonnages », pp. 48-51, in Fragments d'histoire du Compagnonnage, volume 10.


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