Magazine Culture

Carnets de déroute, suite

Publié le 30 octobre 2007 par Bertrand Gillet
Chapitre 2 :
Jour de fête pour la Muzak, surtout la vraie
Reportage baroque en direct de la Flèche d’or
Très jolie, Louise des Plasticines
J’avais rendez-vous à la Flèche d’or pour prendre le pouls d’une fête de la musique qui d’habitude m’attristait pour son déballage indécent de groupes de red necks amateurs reprenant dans la dilatation des minutes les hymnes punk-psyché-contestataires des hérauts du rock, je voulais parler des Bénabar et autres Obispo. Trêve de déconne, je me faufile dans une foule malléable à souhait, ivresse oblige, il y a partout des nanas hippie chic et des garçons longilignes de coke, l’espace est vaguement poudré, légèrement granuleux, peut-être des particules de lumière de jour disséminées ça et là, toujours est-il que je navigue à l’aveugle comme les vaisseaux dans la brume. Une groupie sillonne la salle, fendant l’air, je distingue alors des visages connus, une petite frappe slimée qui se trouve être le leader des Tatianas, tiens le chanteur des Neïmo, puis dénombre au moins un sosie de Bowie période mod et quatre doublures de Twiggy période « juste belle ». Laissons de côté toute considération qui vous ferait passer illico pour un sombre rabat-joie doublé d’un conservateur indécrottable, le rock a toujours été viscéralement lié au paraître, Elvis aurait-il sonné pareil sans sa belle gueule et ses déhanchés vernis, Morrison aurait-il était réellement promu au grade de contre-amiral du chamanisme en version roi lézard despotique, oui le rock c’est un peu ce je-m’en-foutisme étudié, ce débraillement stylisé, ces petits costumes cintrés, enfin, un art du décorum vestimentaire parfois exaspérant mais si délicieusement indispensable ; la panoplie comme affirmait un ami cool. Le concert débute sur la performance classieuse et maîtrisée d’Eldia, entre les Kinks pour les riffs et les Charlatans pour le look. La soirée s’annonce palpitante, puis les formations se suivent, Brooklyn, Tatianas toutes guitares dehors, les Parisians et les Victorians prennent la relève, j’en profite alors pour m’éclipser quelques minutes, l’estomac dans les talons de chaussures blanches à bouts pointus. Le petit salon où les gens se restaurent s’étend nonchalamment à droite de la scène et offre, lorsque les portes sont fermées, un havre de paix gastronomique. Pendant que je dîne, cheese bacon burger with frites, l’ancienne voie ferrée que surplombe la flèche d’or s’affaire dans un mutisme, celui de l’oubli désaffecté. Des touffes d’herbe et des broussailles dévorent les quatre lignes de métal rouillé aspirées par un tunnel, trou noir béant dans son encadrement végétal. Je mange, mastique, broie et avale la viande bien cuite et pendant ce temps, cette éternité toute entière, la musique n’est qu’un bourdonnement d’insecte perdu, une vibration, un acte brut de création désordonné, un brouhaha compliqué et lointain. Je suis ici, planté sur mon siège en velours rouge, vautré, mou, et je suis là à la fois, là pour The Agency et Sourya, parce que Dieu m’a donné la foi, parce que je suis investi d’une mission salutaire pour le rock, en tant que biographe officiel, parce que je suis convaincu de son intérêt, de sa nécessité. Ce que j’ignorais encore, c’est la tournure que prit la rencontre scénique entre ces olibrius pop, 24 hour party people n’avait jamais aussi bien porté son nom tant le set se mit à prendre des allures de kermesse acide, il faut bien constater aux vues de cette performance les ravages que l’alcool peut produire sur un cerveau anormalement constitué car abreuvé aux mamelles généreuses des glorieuses sixties, chaque membre titubant  des paroles connues mais presque réinventées dans un joyeux foutoir de percussions, de melodica et de farfisa.
À suivre…

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