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Bibliothèque Fric-Frac 2009 par Le Fric-Frac Club

Par Fric Frac Club
Bibliothèque Fric-Frac 2009 par Le Fric-Frac Club

La bibliothèque idéale n'existe pas. Celle d'Alexandrie a flambé il y a très longtemps paraît-il, la bibliothèque infinie de Borges est une hallucination, comme le Temple de Textes de Gass. Les rayonnages brigands du Fric-Frac Club, tout aussi illusoires, remettent pourtant la mise en jeu et c'est William H. Gass qui prend la main. Tiens ? Nous n'en sommes pas à deux contradictions près et à l'heure des comptes on ne va pas faire les fines bouches et dire que les listes de fin d'années c'est ringard, que tout le monde a la sienne, que ça ne sert à rien vu qu'on est loin d'avoir écumé toutes les pages de tous les romans cuvée 2009, non on ne va pas dire ça pour la simple et bonne raison que l'on adore les listes... ça nous rappelle le lycée lorsqu'on pouvait encore lire Nick Hornby sans avoir honte et les bagarres à deux sous pour savoir qui des Beatles ou des Stones étaient les meilleurs. Car, bien sûr, il sera toujours question de remettre en cause les choix qui ont prévalu à cette Fric-Frac Bibliothèque 2009 qui, comme celle de 2008, a été l'objet d'âpres combats pas toujours réglementaires, de quelques savants calculs partiaux, de croc-en-jambes vicieux et d'une bonne dose de mauvaise foi. Au final, ça donne un corpus a priori disparate (si ce n'est pour la provenance des écrivains primés... le continent anglo-hispanique ne cessant d'avaler l'espace autour de lui) qui partage pourtant une singulière approche, un véritable travail d'écriture, s'offrant de sublimes combats avec la langue.
Sans trop verser dans les considérations techniques on peut juste remarquer que, contrairement à l'année dernière où Bolaño et Pynchon avaient littéralement survolé le classement, la promotion 2009 est arrivée au coude à coude, du moins pour les sept premiers. Un seul français a réussi à sortir son épingle du jeu et encore s'agit-il d'une réédition (attendue certes) et encore doit-il sa dernière place à quelques subtilités d'attribution de points et à l'opiniâtreté de deux d'entre nous. L'année prochaine, qui sait... Enfin, inutile de préciser que beaucoup d'excellents auteurs ne sont pas présents ici bien qu'ils l'auraient sans doute mérité : Jean-Marc Lovay, Jérôme Lafargue, Antonio Caballero, Patrick Dao-Pailler, Ellroy, Julián Ríos, Monteroso, Julie Mazzieri, Juan Francisco Ferré... Nous y reviendrons dès les premiers jours de janvier. Promis juré. En attendant...


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1. William H. Gass, Sonate cartésienne (Cherche-Midi/Lot 49, trad. Marc Chénetier) Flux sans faille de ces mots méticuleusement choisis et acérés, dans la perfection formelle des enchaînements et des raisonnements dans lesquels on comprend vite qu'il est impossible d'y opérer une coupure, ou même une pause sans en altérer la beauté et le sens. Prose difficile, resserrée, brillante comme du velours sombre dont les nuances semblent inépuisables et les plis indénombrables, chaque mot vissé à sa place bien précise comme dans une implacable construction d'acier. Corps, grincements que produisent nos carcasses errantes et éreintées, des corps de femmes, désséchés par l'alcool et l'angoisse ou alourdis et bouffis jusqu'à la monstruosité par l'accumulation des graisses. Objets, lieux, sensations les plus matérielles qui acquièrent une présence rare, aussi vive que les traits, longuement médités mais tracés d'un seul geste assuré, des plus belles gravures sur cuivre. Délabrement, crasse, poussière, lente et irrémédiable sénescence qui touche les hommes et les lieux qu'ils hantent le temps de leur brève existence. Méandres droits, séries d'illuminations désespérées prêtes à se recroqueviller sur elles-mêmes, et filant malgré tout vers l'abîme de leur conclusion. Personnages dévorés par la haine, l'envie, la rancoeur, l'avidité sexuelle. Temps sordides de l'existence, sans plus d'espoir qu'il puisse advenir autre chose qu'une nouvelle catastrophe, qu'une nouvelle marque de la mort dans le sang du meurtre ou l'extinction de celui qui s'acharne à persister en ce monde. Oeuvre littéraire souscrivant aux trois niveaux idéaux de l'interprétation (beauté et nouveauté du langage, signification première du récit, signification seconde philosophique). Puissance de ces quatre novellas qui force notre admiration envers un maître de la littérature américaine.
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2. Ricardo Piglia, La ville absente (Zulma, trad. François-Michel Durazzo)

Brouiller les pistes et les repères classiques de la narration pour confondre son lecteur dans un impressionnant tourbillon de micro-fictions, de fictions fragmentées, d'investigations méta-littéraires, voire métaphysiques, de propositions saturées, de mélanges, de parodies, de réflexions politiques, d'humour absurde, de profonde paranoïa et de moments de poésie d'une très grande beauté, voilà le métier exceptionnel de Ricardo Piglia qui parle et agit dans La ville absente, ce deuxième des trois romans qui a imposé l'auteur dans le paysage littéraire hispanophone comme l'un des plus grands et indispensables romanciers de notre temps. Elève impeccable qui se trouve à la hauteur de défier les plus grands maîtres (Borges, Macedonio, Arlt, Joyce... on peut largement rallonger la liste de dizaines de noms), Piglia dégage une énergie de tout premier ordre pour faire fonctionner la machine-littérature qu'il invente dans La ville absente, et sur les traces de laquelle, le narrateur Junior Mac Kensey se lance de manière vertigineuse.


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3. Daniel Sada, L'Odysséebarbare (Passage du Nord Ouest, trad. Claude Fell)

Il n'y a pas eu cette année de plus clair et plus jouissif défi lancé à la tête du lecteur que cette Odyssée barbare de Daniel Sada. Une fraude électorale et un massacre lors d'une manifestation de l'opposition fournissent le prétexte à un vertigineux projet, un tour de passe-passe narratif qui met le mensonge en son centre. Pour rendre compte de la passion pour la mystification des Mexicains, de ce baume qui ne finit jamais et permet de dissimuler un trop cruelle réalité, Sada a écrit un roman dont la structure est circulaire et la trame faite d'une multitude de contradictions apparentes qui brouillent les tentatives de décryptage. Si le mensonge soulage les villageois de Sada, il finit aussi par défaire la communauté. Si l'Odyssée barbare désoriente même le lecteur le plus attentif, elle finit par lui fournir un plaisir littéraire des plus substantiels.


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4. David F. Wallace, La fonction du balai (Au Diable Vauvert, trad. Charles Recoursé)

Disons que c'est un roman sur la signification et ses aléas. C'est probablement vrai (de l'intention, aussi—de la fonction, évidemment), mais ne voudrait pas dire grand-chose si on ne s'y sentait pas bien, à traverser d'absurdes et beaux moments en tentant de rendre visibles les synapses avoisinantes, qui se trimballent peut-être à une vitesse à peine différente de la nôtre propre. Et puis “pas que”, bien sûr, ici ce n'est jamais “que” ça, en dehors d'un début. Des personnages ont peur de se perdre, l'Ohio est un désert, un oiseau devient télévangéliste. Donnant son décalage de la réalité comme vision en miroir pour rebondir d'histoires en calamités, DFW balance à la fois une tristesse, une détresse, évidente, et une capacité à formuler des situations jouissives et humours en inverses ; il ne s'agit pas de brouiller, mais d'extrapoler les ensembles pour apercevoir les façons dont ils agissent. Le tout est maniaque, lecteur, timide et expansif, cachant à peine qu'il l'est bien plus si l'on regarde mieux.


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5. B.S. Johnson, Albert Angeloet Les Malchanceux (Quidam, trad. Françoise Marel)

Il faut être un éditeur passionné pour décider de publier les œuvres de B.S. Johnson. En moins d'un an, ce sont les deux livres les plus étranges de cet auteur anglais qui s'est donné la mort en 1973 qui sont parues chez Quidam : Albert Angelo et Les Malchanceux. Dans ces deux livres, on trouve l'expression des deux grands principes esthétiques de l'auteur hérités de Sterne, Joyce et Beckett : le refus de la fiction et le refus de la linéarité. Albert Angelo est à la fois un roman et une réflexion sur le roman. Les innovations typographiques sont nombreuses : deux trous aux pages 153 et 155, des textes en colonnes, des reproductions, etc. Mais le travail sur la forme n'est pas un gadget, il fait sens et permet de rendre au mieux ce qui se passe en réalité. Les colonnes, par exemple, permettent de rendre la simultanéité des pensées. Ce n'est que par l'artifice du roman que les personnages pensent les uns après les autres. Avec Les Malchanceux, OLNI par excellence, c'est le fonctionnement aléatoire de l'esprit (souvenirs, sensations et pensées organisées s'imposant au sujet) qui est rendu. Le livre se présente sous forme d'une boîte contenant vingt-sept livrets pouvant, en dehors du premier et du dernier, être lus dans n'importe quel ordre. Le narrateur, en arrivant dans une ville des Midlands pour commenter un match de football, se souvient de son ami Tony emporté à l'âge de vingt-neuf ans par un cancer. Il y autant de livrets que de souvenirs, souvenirs qui empêchent Tony de mourir totalement. Dans les deux cas, Johnson parvient à faire de pas grand-chose qui constituent le quotidien des œuvres aussi émouvantes qu'intelligentes.


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6. Thomas Pynchon, Inherent vice (The Penguin Press)

Jamais nouveau Thomas Pynchon n'est sorti aussi vite, à tel point que l'annonce de l'arrivée imminente de Inherent Vice dans le courant de l'été dernier a suscité une levée de boucliers sceptiques faits de sourcils froncés. Pourtant, le Pynchon nouveau fut bel et bien là début août. Très peu de temps, donc, après Contre Jour. Autre surprise : un roman mi policier, mi psychédélique, mi noir (cocktail coloré, flashy, rythmé par l'indolence et la coolitude peace and love que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître), parsemé de sexe, de drogue et de rock'n'roll. Et de surfeurs, de chemises hawaïennes, d'organisations secrètes, de complots, de parano, de zombies, etc etc. On l'a présenté ici et là comme plus simple, plus abordable (vrai et faux à la fois), s'inscrivant dans le prolongement de Vineland ou peut-être bien de… Peu importe, somme toute, puisque Doc Sportello, détective privé qui fume des cigarettes qui font rire, n'en demeure pas moins un bon privé, sympathique, avec lequel on ne peut qu'être « groovy », quoi qu'on en dise ; et puis on accroche à l'intrigue, à ses (inévitables) dérives et délires – cohérents d'incohérence – ses incursions dans le futur, les références planquées ; on en aime la bande son, la filmographie… et la magnifique analyse de la couleur dans le Magicien d'Oz. Entre autres.


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7. Lydia Millet, Le coeur est un noyau candide (Le Cherche Midi, trad. Julie et Jean-René Etienne)

Un éclair aveuglant, et paradoxalement l'un des grands trous noirs de l'histoire humaine : plutôt que de simplement rembobiner les films terrifiants de Los Alamos et d'Hiroshima et en ressasser les images pour en quêter vainement le sens ultime, Lydia Millet, avec une parfaite maîtrise de ce que peut créer un fantastique bien dosé, procède, dans Le cœur est un noyau candide, par déplacements et montages , propulsant par une brusque découpe dans le tissu du temps les trois pères de la bombe, Robert Oppenheimer, Leo Szilard et Enrico Fermi, dans le tissu décomposé et pessimiste de nos belles années 2000, les plaçant directement face au monde qu'ils sont contribué à façonner, essentiellement pour le pire, anachronismes bientôt perdus entre mélancolie et activisme miliant. Entrelaçant avec subtilité les thèmes de la responsabilité individuelle et collective, du caractère destructeur de l'homme, son aveuglement millénariste ou consumériste, mais aussi de la paternité et de la possibilité, « malgré tout », d'un espoir futur, Lydia Millet, travaillant sa prose par petites touches poétiques ou triviales, bouscule la chronologie trop assurée du progrès technologique, et sans pathos, mais avec engagement, arrive en partant de biais à nous placer face à l'horreur, jusque dans la progressive révélation d'un bouleversant miracle final venu conjurer la violence déchaînée : contre la longue et obscène montée du champignon nucléaire, l'émotion pure d'un envol stellaire.


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8. William T. Vollmann, Imperial (Viking)

Surtout, ne pas se laisser berner. Derrière son sujet programmatique comme une thèse d'Histoire (le Comté frontalier d'Imperial, au sud de la Californie vs. le Baja California au nord du Mexique, ses enjeux macrocosmiques où semblent se jouer tous les défis passés et futurs de l'Amérique) la dernière Baleine Blanche de l'ami Bill cache en son cœur un secret aporétique triste à faire pleurer un chef de service de la CIA à grosses larmes : il voudrait être plus grand que le monde. Aussi en bon Thomas Jefferson rené, Vollmann aborde son sujet (un lieu à épuiser, un prisme de tous les lieux du monde à regarder dans les yeux) sans choisir aucune thèse et accueille tous les paradoxes, y compris celui de son propre échec. Effroyablement long (avec les sources et les annexes, 1300 pages très serrées), complaisant et répétitif, ce livre gigantesque trouve pourtant par sa taille, son déploiement (composite, hirsute et cahoteux) et le récit de son abandon le meilleur moyen de se (nous) sauver. Si au bout de 207 chapitres et autant de voyages à avoir tout tenté et tout exploré des deux côtés de la frontière, Vollmann, les poches vides de toute conclusion, s'en remet aux étoiles, sa littérature n'a jamais été aussi flamboyante et Imperial est son legs le plus précieux : "something beautiful, stinking, empty and infinitely rich".


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9. Ander Monson, Autres électricités (Le Cherche Midi, trad. Barbara Schmidt)

Autres électricités d'Ander Monson c'est le petit chamboulement discret que l'on attendait pas forcément en 2009. Croisant l'imaginaire u.s. d'un paysage émotionnel intense à quelques petites histoires tragiques & tranquilles, Monson a écrit le roman parfait de nos hivers : fragmentation géniale, beauté nue des mots rappelant le confort mélancolique du Ice Haven de Daniel Clowes, l'attraction étrange de Twin Peaks, une onde de joie pure de la première à la dernière phrase & cela ne souffre aucun mot de plus.


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10. Richard Powers, Generosity (FSG)

Bien inspiré de revenir sur les pas prescients des Gold Bug Variations, dans lequel un récit en double-hélice sur le décodage de la séquence complète de l'ADN du génome humain servait de pretexte à un décodage du cœur de la littérature, Generosity prétend raconter l'aventure litigieuse de la course au gêne du bonheur. Et comme à chaque livre, Powers nous berne à croire qu'il est un auteur de roman à idées et que le sujet du roman pourrait être dissociable de ses formes et des mots qui les forment : derrière sa carapace de livre autoréflexif à tomber, Generosity est en fait l'un des plus beaux manifestes lus depuis un bail sur la toute puissance de la littérature envers et contre tous les paradoxes qui la sapent, la défigurent (une thèse terrifiante délivrée noir sur blanc dans un manuel à peine parodié de creative writing dont le terrible présupposé est que toutes les histoires du monde dérivent de 24 intrigues et n'ont que trois issues possibles) et la confondent si souvent avec les gravats qui obstruent les rivières. Preuve par l'effort à une époque où "50000 mondes sont inventés chaque année", c'est une malle blindée d'inventions littéraires inouïes, presqu'une 25ème histoire dans le code génétique de la littérature.


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11. Alain-Paul Mallard, Recels (L'Arbre Vengeur, trad. Florence Olivier)

Contrairement à ce que son nom indique, Alain-Paul Mallard est un auteur mexicain et plus précisément un Bartleby mexicain. Car Recels porte bien son nom : il s'agit là de textes qu'à force d'insistance Robert Amutio et Florence Olivier ont réussi à obtenir et à publier, Alain-Paul Mallard s'étant résolu à ne plus publier suite à la sortie de son premier roman, Evocation de Matthias Stimmberg, il y a de cela plus de quinze ans. Les textes qui constituent ce recueil sont très divers : des nouvelles, des souvenirs, des réflexions. Ils ont tous un point commun, celui d'être des réflexions sur la littérature et sur son impossibilité. En quoi consiste cette impossibilité ? L'écrivain sérieux, celui qui vise un dire plutôt que des ventes, ne peut qu'être écrasé par sa responsabilité vis-à-vis du langage : « D'une certaine façon, l'écriture est une bataille contre le langage qui offre la possibilité de deux dénouements. Ou l'on domine le langage, ou l'on est dominé par lui ; ou l'on parvient à communiquer pleinement, ou l'acte de communication s'enlise, il échoue. ». Recels et Evocation de Matthias Stimmberg montrent que Mallard a su dominer le langage, qu'il a gagné la bataille contre cette matière informe que sont les mots et pourtant il reste un artiste sans œuvre.


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12. Fabio Morabito, Les mots croisés (José Corti, trad. Marianne Millon)

Ces idées que nous ressassons sans cesse, sur des évènements passés, présents ou à venir. ces petits détails que nous analysons comme déterminants et qui finissent, petit à petit, par germer de manière monstrueuse. Ces prétendus signes que nous croyons pouvoir interpréter alors qu'il n'y a rien derrière, mais quand même, on ne sait jamais. Toujours, ce qui se réalise déjoue nos constructions mentales les plus élaborées, qu'elles aient été trop simples ou trop perverses. Ce sont ces moments où nous prenons conscience que ces cathédrales mentales ne sont que des châteaux de cartes bien branlants que décrit Fabio Morabito dans les 15 nouvelles qui constituent le recueil Les Mots Croisés. Ces moments de basculement où il ne nous reste plus rien que de fausses idées. Ce n'est d'ailleurs pas tant ces points de rupture que tout ce qui y conduit et en dernière instance ce qui les suivent immédiatement qui passionnent Morabito qui d'une écriture sèche, rapide et pourtant d'une fine précision, explore coeurs et esprits pris dans le déséquilibre nécessaire de l'expérience de décentrement, conscience que nous ne sommes pas tant le centre de la réalité que nous vivons qu'avant tout celui de nos idées les plus échevelées.


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13. Claude Louis-Combet, La Sphère des mères (José Corti)

La Sphère des mères réunit en un volume trois des premiers livres de Claude Louis-Combet, initialement parus chez Flammarion, et notamment Infernaux Paluds, premier roman de l'auteur. Il s'agit, dans ce texte, de la genèse d'un imaginaire, celui du personnage-futur écrivain, source d'une esthétique riche par ses thèmes, troublante par son style, et inversement : « (…) je considère depuis longtemps qu'Infernaux Paluds, mon tout premier livre, porte, en toutes ses dimensions d'écriture, l'inspiration à la fois simple et complexe qui a nourri toute la suite de mes fictions. Il courait dans ce texte une veine profonde de l'imagination créatrice traitant l'existence comme un rêve et l'histoire comme un mythe ; et déjà, immédiatement, l'enracinement entremêlé de l'aventure de ma vie avec mon aventure spirituelle ; les recoupements et recouvrements, à l'infini, de l'âme, au sens chrétien du terme, du cœur et du sexe ; la mélodie litanique, inépuisablement ressourcée, de l'éternel féminin ; la nostalgie de l'unité androgynique, la fixation du goût et du sens dans la profondeur des arcanes de l'enfance et de l'adolescence ; la blessure de l'inceste inaccompli ; la quête des images les plus nécessaires, celles de la cruauté, de la douleur et de l'abjection ; en somme, pour tout dire, la plus grande réceptivité possible à la parole confuse de l'inconscient, que l'écriture avait, pour fonction essentielle, à porter à son plus juste point de transparence verbale. »

Claude Louis-Combet n'a cependant pas encore créé, dans ce roman, l'univers esthétique, la mythobiographie, où cohabiteront la plupart de ses prochaines œuvres à partir de Marinus et Marina, un de ses plus beaux textes. La mythobiographie consiste, pour résumer, en l'exploitation de mythes religieux, en particulier les hagiographies, pour exprimer les obsessions, pensées, désirs, fantasmes les plus profonds de la psyché de l'auteur, dont on perçoit les racines dans Infernaux Paluds. Claude Louis-Combet y pousse à l'extrême les contradictions entre la recherche d'une pureté inaccessible et les pulsions de la chair, l'opposition des deux renforçant paradoxalement, non sans violence et souffrance, leurs exigences respectives. Infernaux Paluds est écrit dans un style plutôt réaliste, que l'auteur abandonnera plus tard pour une prose plus riche, rythmée par les flux et reflux de la chair. Y sont décrites les scènes primitives où sont associées notamment, dès l'enfance donc, la sexualité à la violence et au mal, à l'esprit de révolte et à la religion. Il s'agit bien d'une sorte de roman d'apprentissage, puisqu'est décrit le passage de l'enfance heureuse auprès de la mère adorée (le thème de l'inceste rêvé est central dans toute l'œuvre de Claude Louis-Combet), à l'adolescence où l'impossibilité de respecter les commandements de la religion en matière de sexualité, et surtout la mort de la mère, alimenteront un esprit de révolte qui conduira le personnage à explorer les tendances de son esprit et de sa libido considérées comme les plus contraires à l'idéal de pureté. L'auteur-narrateur fait perdre à l'adolescent, à mesure qu'il s'approche de l'âge adulte, les marques de la fiction, dans un geste d'un courage et d'une impudeur stupéfiante, pour encore appuyer l'impact de l'œuvre sur le lecteur, et à inviter celui-ci, s'il a lu les œuvres ultérieures, à juger de la l'ancrage très personnel, charnel, de l'imaginaire et du style que l'auteur a développé avec constance au cours des 40 dernières années.

Bonnes lectures et bonnes fêtes à tous !


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