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La dispersion de la bibliothèque de Gabriel Bounoure (par Alain Paire)

Par Florence Trocmé

16 décembre 2009 : la bibliothèque de Gabriel Bounoure est dispersée en vente publique.

De son vivant, Gabriel Bounoure n'avait publié qu'un seul livre, un recueil de quelques-unes de ses chroniques de poésie très difficilement retrouvable, "Marelles sur un parvis" qui fut édité en 1958 chez Plon, grâce à l'insistance de Cioran et de Salah Stétié. Cet homme de grande bienveillance était né le 12 mai 1886 à Issoire dans le Puy de Dôme. Il s'éteignit voici quatre décennies à Lesconil dans le Finistère, le 23 avril 1969 ; son épouse Odile Bounoure l'avait précédé deux années plus tôt.
Le périple de sa vie lui fit subir les chocs de deux guerres mondiales. Il avait été mobilisé en 1914 ; il fut blessé deux fois, termina cette épreuve avec le grade de capitaine. "Je ne savais rien, la guerre m'a tout appris" était l'une des phrases qu'il répétait à son petit-fils Briec Bounoure : "c'est la guerre qui m'a rapproché des autres" ... "elle l'avait dégagé de tout, sauf de la poésie".
Haut fonctionnaire, conseiller culturel et enseignant dans plusieurs pays de la Méditerranée, cet homme de parole avait vécu l'essentiel de sa vie professionnelle à Barcelone, à Beyrouth (entre 1923 et 1952) au Caire et à Rabat. Maurice Blanchot, Maurice Nadeau, Gaëtan Picon et Philippe Jaccottet plaçaient très haut la portée de ses écrits. L'œuvre et la présence de ce maître de vérité qui fut l'ami de Louis Massignon et qui s'engagea résolument dans le dialogue des civilisations arabes et occidentales n'ont pas cessé de hanter les meilleurs esprits de son siècle. Jacques Derrida qui l'avait rencontré au milieu des années soixante par l'intermédiaire d'Edmond Jabès lui confiait que "rien ne peut m'encourager autant que de me savoir entendu de vous". Dans un courrier posté en juillet 1961, Yves Bonnefoy lui écrivait : "Je ne sais de jugement qui m'importe plus que le vôtre".
Des fragments de sa correspondance étaient publiés ici et là, par exemple dans le Cahier de l'Herne qui fut imaginé à propos de Pierre Jean Jouve. On retrouvait parmi les revues d'autrefois la plupart de ses articles, dans la Nouvelle Revue Française où Jean Paulhan sollicitait constamment son concours, aux Lettres Nouvelles ou bien au Mercure de France, chez Critique, Mesures, Bifur ou bien dans les Cahiers du Sud.
Pendant une dizaine d'années, à partir de 1984, Bruno Roy répara patiemment cette inévitable dispersion et réalisa avec le soutien d'Henri Michaux et de Gérard Macé une remarquable restitution de son travail. Fata Morgana publia dix ouvrages de sa signature : à côté des petits livres consacrés à René Char, à Edmond Jabès, au silence de Rimbaud, à Henri Michaux ou bien à la Fraîcheur de l'Islam, les plus éclairants et les plus indispensables parmi ces recueils publiés grâce aux soins de Bruno Roy, ce sont sans doute la reprise de sa préface pour Marelles dans un parvis ainsi que Pierre Jean Jouve, entre abîmes et sommets qui comporte l'intégrale de la correspondance de Jouve adressée au critique, une solide préface de Briec Bounoure et des illustrations de Joseph Sima.
En juin 2001, le travail de Fata Morgana était admirablement relancé et complété par Gérard Khoury, un écrivain et historien qui vit à Aix-en-Provence et qui organisa à la Maison Méditerranéenne des Sciences de l'Homme un colloque intitulé Gabriel Bounoure entre culture et politique, colloque qui rassemblait des témoins, des écrivains et des chercheurs comme Salah Stétié, Abdellatif Laâbi, Briec Bounoure, Pierre-André et Martine Picon, Daniel Lançon, Henry Laurens et Jean Lacouture. Édité en juillet 2004 chez Geuthner, "Verger d'exil", l'ouvrage de 400 pages qui rassemble les contributions de ce colloque comporte un cahier de photographies et de précieux suppléments : entre autres, les 138 numéros d'une très précise bibliographie de ses publications anthumes et posthumes, établie par Daniel Lançon et Briec Bounoure, des articles non repris par Bruno Roy - deux d'entre eux avaient été confiés au Mercure de France, ils sont consacrés à Georges Bataille et à Madame de Lafayette - ainsi que l'intégralité de la très amicale correspondance de Bounoure avec Georges Schéhadé. Une émission de France-Culture qui évoquait cette publication, eut pour titre "Gabriel Bounoure, un éveilleur méconnu" : elle réunissait sous la houlette de Sophie Nauleau, Gérard Khoury, Salah Stétié, Robert Bréchon et Gérard Macé.
Sauf démenti plus ou moins improbable - les chercheurs opiniâtres peuvent trouver ce qu'on n'espère plus - le catalogue de ventes publiques édité par Art-Curial risque d'être le dernier maillon qui permette d'appréhender dans leur globalité l'œuvre et la vie de Gabriel Bounoure. Préfacé et rédigé par l'expert Benoit Puttemans - par ailleurs traducteur d'un livre italien consacré au plus célèbre des par-dessus de la littérature française, Le manteau de Proust - ce catalogue accompagnait la vente programmée à Paris le 16 décembre 2009. On y trouve des reproductions de lettres, des couvertures de livres et de revues, des autographes, des brouillons et des photographies. Dans ce type de publication, c'est la loi du genre, on ne rencontre malheureusement jamais ce qu'implique un travail critique véritablement exhaustif, ce sont de simples extraits qui sont portés à notre connaissance : il est impossible d'examiner le contenu et la graphie des nombreux brouillons de lettres et de manuscrits, les dédicaces, les petits papiers et les marque-pages qui figuraient à l'intérieur des ouvrages que Bounoure détenait. Toutefois, lorsqu'il s'agit d'une correspondance moins affective que d'autres, par exemple celle de Jean Paulhan dont on évalue à présent très bien le style et les attitudes, le résumé rédigé par Puttemans fait saillir judicieusement de la masse des épistoles des traits de belle signification.
Ce qu'on entrevoit à partir des citations de ce catalogue demeure extrêmement précieux : ce sont après les premières approches, les chemins de l'amitié, la gestation de certains manuscrits et une extraordinaire écoute d'autrui qu'il est possible d'appréhender. Ce qui est donné à imaginer ce sont étape après étape, des expériences qui ne sont pas seulement "littéraires", le climat, les attentes, l'humour, les tribulations et les rebondissements d'une époque, les poignées de main, les moments d'abattement, de joie ou bien de confiance qui peuvent ponctuer des relations de grande intensité. Bounoure était plus qu'un simple éclaireur, il fut pour plusieurs des grands écrivains de son époque un point d'appui et un accompagnateur hors pair : une vraie gratitude, beaucoup de ferveur, d'estime et d'affection marquent ses correspondances. Des échanges avec Joë Bousquet effectués en 1936 font par exemple resurgir les circonstances au travers desquelles Bounoure avait "tout un hiver dans un Damas nocturne, cependant que le vent glacé du Liban tordait les noyers autour de ma petite maison, lu et relu le Rendez-vous d'un soir d'hiver. Vous êtes de ceux que je suis dans sa route avec une attention passionnée". Deux mois plus tard, Bousquet lui répondait que sa lettre lui a donné "une fièvre d'espoir" et "a sauvé un livre que je venais d'abandonner et que j'ai repris aussitôt".
Venant d'André Suarès, de Max Jacob, de Mandiargues, de Jouhandeau, de Follain, de René Char, de Reverdy ou bien de Georges Henein, les exemples d'une véritable et réciproque compréhension pourraient être multipliés, chaque dossier de cette vente en fournit immédiatement la preuve. En 1928, Gustave Roud éprouva "une immense émotion" lorsqu'il découvrit l'article que Gabriel Bounoure avait consacré à son Adieu : "vous me faîtes revivre par un miracle de sympathie et de clairvoyance le temps même où j'écrivais". Comme l'indique Jules Supervielle quand il lui dédicace un livre, Bounoure fut "l'un de ceux à qui je pense toujours quand je relis ce que je viens d'écrire (qu'en pensera-t-il ?"). Voici ce que Pierre Jean Jouve lui confiait en janvier 1935 : "j'ai le sentiment d'une telle profondeur et d'une telle chaleur dans votre intelligence et d'un si grand détail que je puis dire que désormais j'écrirai mes livres pour vous". En 1958 au moment de la parution de "Marelles sur un parvis" Jouve affirme que "personne n'a encore pénétré comme vous le faites la matière propre de la Poésie, ce qu'elle est presque en dehors du poème, ce qu'elle veut et doit toucher essentiellement - personne n'a distingué comme vous l'opération si risquée de la poésie d'aujourd'hui". Georges Schéhadé dont il accompagna les tout premiers écrits lui écrivait inlassablement "si je suis bien devenu quelque chose, c'est grâce à toi"... "Écris-moi, Gabriel, dis-moi ce que je dois faire". S'agissant d'Edmond Jabès dont 98 lettres avaient été conservées, il faudrait pouvoir mesurer courrier après courrier l'approfondissement de leur compagnonnage. L'une des dernières lettres qui figure dans ce dossier date d'avril 1969 : Jabès indique que "ce que vous écrivez sur mon livre comme toujours va à l'essentiel et au-delà où le chemin sans vous se serait peut-être perdu. Vous m'aidez beaucoup, j'avance avec vous ; souvent derrière vous".
... A l'occasion d'une pareille vente, il faut brièvement parler du montant des enchères et tenter de discerner ce que peuvent devenir le destin et la connaissance d'une œuvre. Ne pas manquer d'évoquer la chagrinante dispersion qui frappe irrévocablement cette bibliothèque et ces courriers autrefois merveilleusement denses. Pour cette vacation, les estimations de l'expert Benoît Puttemans étaient fortes : elles se sont révélées pour la plupart exactes, quelques-unes d'entre elles ont été largement dépassées, les invendus sont assez rares (les lettres adressées à Max Jacob ainsi qu'à Schéhadé n'ont pas trouvé acquéreur).
Une fois ce catalogue refermé, on est tout de même invinciblement pris par un étrange malaise, la tristesse est difficilement évitable. Ce fonds de grande ferveur et de profonde cohérence, cet espace de survivance qu'avaient sobrement conservé Gabriel et Odile Bounoure ne pourront plus jamais être reconstitués. Des amis qui sont aussi des collectionneurs, des spécialistes des archives littéraires m'en parlaient avec consternation : nous aurions trouvé beaucoup plus heureux et beaucoup plus réconfortant que l'héritier de Gabriel Bounoure fasse preuve de davantage de générosité pour la mémoire de son merveilleux grand-père dont le désintéressement et l'indépendance furent constamment exemplaires. Certes, la somme totale qui s'affiche au niveau des résultats de cette vente est impressionnante : qu'ils soient spéculateurs, marchands ou bien passionnés, les enchérisseurs se sont farouchement battus, le site d'Art Curial peut à ce propos satisfaire toute espèce de curiosité. Le profit symbolique n'est pas négligeable, la soudaine valorisation de cette œuvre peut engendrer de nouvelles attentions. On aurait tout de même largement préféré qu'après des négociations équitables et moyennant une somme moins conséquente, un unique fonds public - par exemple Doucet, la Bnf ou bien l'Imec - et non pas une poignée d'acteurs privés puisse acquérir dans toute son intensité la très émouvante bibliothèque ainsi que les courriers de Gabriel Bounoure.
Il ne faut pas s'attarder, il faut tourner cette page un tantinet détestable. Pour conclure l'article que j'avais rédigé pour les actes du colloque organisé par Gérard Khoury - un texte à propos de Gabriel Bounoure et des Cahiers du Sud - je citais un fragment de lettre dont la transcription figure dans le volume qu'Albert Dichy, Danielle Baglione et l'Institut pour la Mémoire de l'Edition Contemporaine ont consacré en 1999 à Georges Schéhadé. Le 15 septembre 1952, Schéhadé envoyait à Bounoure un courrier empreint de tristesse et de nostalgie, il savait que son magnifique ami ne reviendrait plus travailler au Liban. A la fin de sa lettre, Georges Schéhadé écrivait cette phrase dont le principe d'espérance est extraordinairement désarmant : "Au revoir Gabriel, les hommes ne pourront jamais défaire ce qu'a tissé la pensée".

Contribution d’Alain Paire


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