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Un Ave Maria compagnonnique, républicain ou… chrétien ?

Par Jean-Michel Mathonière

Lors d'un passage par Nice pour l'intronisation de la Mère Val-de-Loire Le Soutien des Compagnons, des Pays de l'Union Compagnonnique ont remarqué sous une fontaine du sanctuaire de Notre-Dame-de-Laghet à La Trinité-sur-Mer cette pierre sculptée d'un monogramme A M dans une couronne de feuillages mêlant une branche de chêne et un rameau d'olivier noués par une faveur.

Un Ave Maria compagnonnique, républicain ou… chrétien ?
© Photographie Jean-Michel Cima, D.R.

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L'emblème de l'Union Compagnonnique étant précisément contenu dans une semblable couronne, avec la même disposition et la même faveur nouant les deux, ils ont pensé qu'il pouvait s'agir là d'un discret témoignage compagnonnique.

Un Ave Maria compagnonnique, républicain ou… chrétien ?
© Photographie Jean-Michel Mathonière, D.R.

Cette pierre a été trouvée dans le jardin du couvent et réemployée à servir de socle à une fontaine elle-même ancienne, mais récemment aménagée. Le monogramme A M est bien évidemment celui de « Ave Maria ». Elle date, je pense, du début du XIXe siècle et au plus tard de son milieu, et elle est donc antérieure à la création, en 1889, de l'Union Compagnonnique des Devoirs Unis. Toutefois, cette dernière a repris dans son emblématique de nombreux éléments antérieurs. Ainsi, sa couleur rouge de Compagnon (photographie ci-dessus) font suite à celle de la Fédération compagnonnique de tous les Devoirs réunis (1874), qui prenait elle-même la succession de la Réconciliation compagnonnique des tous les Devoirs réunis (1867).

Un Ave Maria compagnonnique, républicain ou… chrétien ?

Dans le cas présent, si le fait que la couronne compagnonnique comporte à chaque fois une branche de chêne, symbole de la force, ne pose aucun problème, en revanche l'identification certaine de l'autre rameau est moins évidente : entre le laurier et l'olivier, si le dessin est sommaire pour ne pas dire malhabile, il peut y avoir confusion et c'est ce qui semble bien être le cas pour la couleur de 1874… Au demeurant, ces deux végétaux apparaissent dans la symbolique compagnonnique, l'olivier en tant que symbole de la sagesse et de la lumière, le laurier en tant que symbole de victoire et de reconnaissance des talents.

L'iconographie des Compagnons tailleurs de pierre emploie de semblables couronnes de feuillage depuis le XVIIIe siècle au moins, les plus anciennement attestées étant des couronnes formées de deux palmes, ainsi qu'on en voit notamment sur les Rôles des Compagnons Passants tailleurs de pierre d'Avignon que j'ai étudiés avec Laurent Bastard (cf. Travail et Honneur, et Le Serpent compatissant). Mais dès le début du XIXe siècle, d'autres combinaisons sont également employées, comme la palme et le chêne liés d'une couleur fleurie dans l'exemple ci-dessous, provenant des Compagnons Passants tailleurs de pierre de Tours en 1814.

Un Ave Maria compagnonnique, républicain ou… chrétien ?
© Photographie Jean-Michel Mathonière, D.R.

Mais cette ancienneté de l'usage des couronnes de feuillages dans le Compagnonnage étant établie, doit-on pour autant considérer que dans le cas présent, soit cette pierre aurait été réalisée par un Compagnon tailleur de pierre qui aurait fait en quelque sorte un clin d'œil discret aux Pays et Coteries des siècles à venir, soit même qu'elle possèderait un symbolisme compagnonnique qui serait comme caché derrière le chrétien ?

En fait, l'usage compagnonnique prend le relais au XIXe siècle, et de l'iconographie chrétienne, et de l'iconographie républicaine. Chêne et olivier réunis et/ou mêlés, Force et Sagesse, forment en effet un symbole très connu de la jeune République française, d'autant plus connu qu'il est véhiculé par la monnaie.

Un Ave Maria compagnonnique, républicain ou… chrétien ?
Un Ave Maria compagnonnique, républicain ou… chrétien ?
Le grand sceau de la République, 1848.

Au demeurant, cette emblématique végétale relative à la force et à la stabilité n'est pas exclusive à la France et l'on retrouve la couronne de chêne et d'olivier sur les pièces suisses de cinq francs en argent de la même époque…

Le sujet mériterait certainement d'être développé pour en retrouver toutes les racines, iconographiques comme symboliques, sous l'Ancien Régime et même auparavant. Mais pour ce qui nous occupe ici, on peut considérer que la pierre du sanctuaire de Notre-Dame-de-Laghet mêle plus probablement les emblématiques chrétienne et républicaine, que l'une et/ou l'autre avec l'emblématique compagnonnique. Certes, il n'en demeure pas moins qu'il a bien fallu qu'un tailleur de pierre la sculpte et il est possible que celui-ci ait été Compagnon Passant ou Étranger. Mais était-ce lui qui avait décidé du programme de la commande ecclésiastique ?

Une nouvelle fois, comme Laurent Bastard le souligne souvent avec pertinence, nous constatons que les compagnonnages ne sont pas des milieux fermés, hermétiques à leur environnement parce qu'ils détiendraient en quelque sorte, depuis une époque immémoriale, un savoir ésotérique cohérent et complet en lui-même… Ils ont probablement plus souvent emprunté à leur environnement culturel, initiatique comme profane, religieux comme politique, plutôt que l'inverse ainsi qu'aiment à le croire de nombreux Compagnons, notamment pour ce qui touche aux rituels et aux symboles. Identifier aujourd'hui ces racines réelles, c'est assurer au Compagnonnage de demain une culture plus riche, plus dense, plus nourricière.

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Site internet de Notre-Dame-de-Laghet

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L'homme pense parce qu'il a une main. Anaxagore (500-428 av. J.-C.)


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