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Le stop à vingt ans, ça vous la coupe !

Publié le 09 novembre 2009 par L12s

autostop-je-te-suce-auto-stop-les-douze-salopards-simon-rousseletÀ défaut d’avoir déjà levé le pied, qui n’a jamais levé le pouce ? L’autostop c’est un art de vivre. N’importe quel individu passé au greenwashing vous dira que c’est aussi une arme fantastique pour lutter contre le réchauffement climatique. Il paraît qu’on en retire une expérience humaine formidable. C’est vrai. Mais au travers d’une excursion trans-hexagonale on comprend que l’humain faut pas trop l’expérimenter. L’aventure de Simon R. c’est un fiasco humain, c’est la découverte de l’autre soldée par l’appât du gain, c’est le miroir d’un monde en déroute.

Une journée qui détonne, il fait bon – normal c’est l’été – et j’ai 20 ans. Fringues légères mais en quantité, de la bouffe, un réchaud, une tente pour quatre (on est deux c’est nickel), tout y est, on est paré. On est deux poilus, partis sur les routes, prêt à tout pour vivre un voyage haut en couleur, un voyage qui nous l’espérons nous amènera dans le plat pays d’ici une petite semaine. La Hollande en stop, je sais plus si c’était mon idée ou celle de Camille, mais la naïveté humaine devait nous incarner tout les deux comme les bras d’une mère enserrent son nouveau-né.

Deux mecs pas rasé (mais imberbes), le pouce levé, c’est connu, ça inspire moins l’altruisme que deux blondasses en slip. Ceci dit, les attentes prolongées rendent plus prégnante la joie de voir s’arrêter un véhicule, toujours avec son conducteur d’une unicité émouvante. Sablé-sur-Sarthe, le Mans, la Ferté-Bernard, Beauvais, Amiens, Saint-Quentin… Il nous faut, si je me rappelle, presque deux semaines avant d’arriver près de Valencienne (proche de la frontière Belge) avant de connaître une malchance qui vous fait détester au plus au point le Dieu du Voyage. Un dieu sur l’autel duquel je crache encore aujourd’hui avec abondance.

Je passerai rapidement sur les étapes qui nous séparent de la chute. S’il faut avouer que notre avancée se fait à pas de loup, le voyage n’en reste pas moins agréable, teinté qu’il est de rencontres plus ou moins improbables, tantôt calés dans le cuir d’une BMW dont les propriétaires se rendent à un enterrement, tantôt dans l’habitacle d’une Fiat Punto mené par un écorché en désintox (sous méthadone).

Nous sommes toujours parvenus à trouver refuge au camping avant la fin de la journée. Mais il ya une fin d’après-midi qui s’accroche à ma mémoire, je crois (malheureusement je n’en suis pas sûr) que nous étions à Beauvais… Il devait être aux alentours de 19 h, il faisait encore chaud et il nous fallait trouver le gite quotidien. Pas facile d’accéder au camping. Aux considérations géographiques un passant nous répond qu’il faut prendre le bus. Nous montons dans le dit-véhicule, qui nous approche d’une zone plutôt mal famée… Il suffit d’ailleurs quelques regards autour de nous pour saisir qu’on fait un peu tâche avec nos bagages et notre teint pâle de post-ados maigrichons. Le bus s’arrête largement avant le terminus pour nous déposer en pleine ZUP (enfin l’idée que s’en font deux Candides du milieu rural). Y a pas à discuter le bus ne continuera pas son trajet. Alors on descend.

Je ne sais plus comment mais j’ai réussi à calmer le gosse de douze ans sur son vélo. En lui demandant la direction du camping le plus proche il avait pris la mouche. Je crois qu’il a mentionné le nom de ses grands frères avec qui bizarrement je n’avais vraiment pas envie de lier connaissance. Finalement après maintes foulées nous trouvons le camping qui, en surplomb de la ville, était lui même dominé par de gigantesques tours de Babel… Ces tours, je ne sais pas pourquoi, symbolisent encore aujourd’hui dans mon crâne la déchéance de notre périple.

Les lendemains sont difficiles (et alors quoi, le Nord n’aime pas les autostoppeurs ? Bienvenu chez les Ch’tis qu’y disaient !), on poirote on poirote, on poirote. Je crois que c’est sur la route qui relie Cambrai à Valencienne que doit s’accomplir notre triste destin. C’est une bonne route, on s’assoit sur nos sacs, il ya derrière nous un vieil amoncellement de parpaings qui sert probablement de squat s’il on en juge les bris de verres : 1664, Heineken, Kro… Tout cela ouvre la soif à défaut d’éteindre l’ennui. Mais bientôt la joie dilate les poumons car une petite auto de couleur bleue vient de se ranger sur la berne.

Bon d’accord, le vieux (au passage pas si vieux, une trentaine d’années) aurait dû nous mettre la puce à l’oreille, il a une belle balafre sur le visage et, sous son marcel, la musculature que je n’aurait jamais sans prendre des hormones. Même son sourire, faussement amical, cache quelque chose d’intimidant. Le fait est qu’il est accompagné d’un petit gars de 16 ans et qu’il y a sur la banquette arrière un petit siège auto. Alors je regarde Camille et je me dis que ça serait malpoli d’hésiter plus longtemps. Le vieux met toutes nos affaires dans le coffre et on s’installe tranquillement. On veut passer la nuit à Lille, je crois, apparemment les deux compères sont près à pousser la carriole jusqu’a Bruxelles, ce qui est tout à fait inattendu, mais se révèle être une sacrée aubaine !

Finalement il a pas fallu dix minutes pour que je flaire le piège. Il sont sympas les lascars, car je m’en rend compte c’est quand même des gros lascars. Ils sont trop sympas. Il ont la parlotte, ça dégoise dans le petit tas de ferraille. Ils posent des questions. Faut pas mal d’argent pour aller en Hollande ? Combien ? T’as un portable toi ? Fais voir ! Le mien je le donne, Camille n’en a pas (il ment). Je note qu’il ne me le rend pas. On s’arrête devant un distributeur, on a promis de leur filer un petit dix euros pour l’essence, c’est la moindre des choses. Je retire 60 euros et j’en met discrètement 40 dans ma poche, on ne sait jamais. On remonte dans la voiture, mais pas longtemps, il faut s’arrêter à une station-service. Les deux lascars saluent un renoi immense qui passait par là. Ils lui parlent en rebeu… ce qui m’étonne. Il s’approche de la voiture et cogne à la fenêtre, côté Camille. Paye moi une clope ! Camille refuse poliment, c’est qu’il vient d’en filer pas mal à nos camarades. Le renoi, contorsionné sur la vitre, réitère je crois d’un ton plus agressif… Ok, la voilà ta clope !

La voiture démarre tranquillement, la journée est déjà bien entamée, et j’essaie de me montrer le plus décontracté possible. Ça fonctionne, pour l’instant. Camille, assez nerveux, pratique bien le represent-street-langage de nos amis. Mais bientôt les deux se mettent à parler arabe et même à s’engueuler en arabe, on comprend rien, et ça nous fout les boules. On aimerait déjà sortir de la caisse, mais au fond on ne peut pas s’empêcher de penser que tout est normal, que ces deux braves types vont nous amener à bon port, comme prévu. On passe dans une cité glauque à souhait. Le vieux sort de la voiture et revient avec un bout de shit. Rassurant, il nous souffle un “C’est pour la route !”.

Juste avant que le vieux ne revienne avec son shit, le petit à sorti un couteau de la boite à gant il l’a agité devant moi, et j’ai réussi à me contenir assez longtemps. J’ai pas cillé, mais à un moment donné j’ai fini par craqué, j’ai du lâcher un faible “c’est bon là, c’est bon !” Le petit nous assure qu’il rigole, que fallait pas s’exciter comme ça. Il nous demande si, nous, on a pensé à amener une arme, il peut nous avoir un “gun”, c’est dangereux les voyages… On répond que non, on en a pas besoin et que de toute façon on est très pauvre. Le vieux revient, et on repart, direction l’autoroute. Je pense à Barbara et à sa chanson sur les voyages.

J’ai envie d’aimer ce vieux con lorsqu’il me regarde, tout désolé à travers le rétroviseur, en marmonnant des “C’est la misère”, “Tu comprend ?”, “J’ai une petite fille”. Son compagnon nous braque avec sa lame, il veut notre carte de crédit et notre code, cette fois-ci il ne rigole pas. Sinon, il nous saigne comme des porcs. Je crois que c’est à peu près ce moment là qu’a choisi notre pote Dédé pour nous appeler, prendre des nouvelles, tout ça… Le portable de Camille, qui n’en a pas, vibre dans sa poche. Je m’étonne encore d’être miraculeusement seul avec lui à l’entendre. Il parvient à l’éteindre. On s’arrête devant nos banques respectives, j’ai presque pas de thunes sur mon compte alors quand le petit revient dans la bagnole, normal, je me marre, c’est les nerfs et puis j’ai le vieux dans la poche ! Mais alors le petit il est vénèr comme un teckel, il agite son couteau sous ma gorge et crie comme un forcené “pourquoi tu souris enculé, pourquoi tu souris ?!?” Putain, non seulement on se fait braquer mais en plus il faut faire la gueule, tu fais chier, j’ai envie de lui dire, mais je m’abstiens.

Je crois que j’ai vraiment eu peur quand les deux se sont à nouveau engueulé, en français cette fois : « Tu crois que je peux pas le faire ?

- T’es un petit, t’es un petit !

- Tu crois que je peux pas les saigner ?

- T’es un petit j’te dis ! « 

Moi et Camille on veut pas savoir, on veut juste descendre, alors on la boucle et on attend la suite. Est-ce qu’ils vont nous buter, pour pas laisser de trace, comment il peuvent être sûr qu’on va pas relever l’immatriculation et porter plainte! Merde, on va peut-être y rester, faut faire quelque chose !

Finalement ils se garent dans un petit bled, je sais pas pourquoi, je sais plus où on est et j’ai les foies comme jamais. Le vieux rate son créneau et rentre le cul dans une belle bagnole. Deux petits vieux en sortent, ils gémissent, mais le petit teckel sort sa tête et hurle “Elle a rien votre voiture, elle à rien !” Ils nous laissent plus loin dans un virage du petit bled. Le petit merdeux me gueule dessus parce que j’arrive pas à ouvrir ma portière (ils ont mis la sécurité enfant, probablement pendant qu’on retirait l’argent), j’ouvre la fenêtre pour ouvrir de l’extérieur. On sort et je respire comme un plongeur après l’apnée.

Ils ont notre tente, nos fringues, notre fric (où ce qu’il en restait), et ils ont  mon téléphone. On est paumé, il est genre 18 h. C’est la merde. Y a quand même une sainte vierge, parce que j’ai sauvé 40 euros dans ma poche, et Camille à sauvé son portable, le strict nécessaire pour pas dormir dehors !

Woody Allen définissait une auto-stoppeuse comme « une jeune femme, généralement jolie et court vêtue, qui se trouve sur votre route quand vous êtes avec votre femme. » C’est vrai qu’on parle beaucoup des autostoppeurs et des autostoppeuses, qu’on s’en méfie ou qu’on les envie, mais faut pas croire : le pire, c’est celui qui met votre maison dans le coffre de sa caisse pourrie : parce que s’il vous fait confiance, c’est qu’il n’a pas peur de vous.


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