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La viande prend la parole - Valère Novarina, Le Drame de la Vie (P.O.L., 1984 - Poésie/Gallimard, 2003) par Pierre Pigot

Par Fric Frac Club
La viande prend la parole - Valère Novarina, Le Drame de la Vie (P.O.L., 1984 - Poésie/Gallimard, 2003) par Pierre Pigot La viande prend la parole - Valère Novarina, Le Drame de la Vie (P.O.L., 1984 - Poésie/Gallimard, 2003) par Pierre Pigot « D'où vient qu'on parle ? Que la Viande s'exprime ? » : la question, violente, abrupte, nous attaque dès la première ligne. C'est Adam qui nous la jette au visage, sans ménagement, et bien sûr, il s'exprime aussi en notre nom à nous. Adam ne porte pas son nom par hasard : le premier homme est le premier personnage d'une pièce de théâtre s'apprêtant à pulvériser toutes les limites bienséantes du genre, et le drame qui s'inaugure a pour intrigue rien moins que les antécédents tragiques de l'homme. La Genèse devient alors la naissance de la Viande : son apparition absurde dans l'univers, son irrémédiable conscience d'être viande en souffrance et l'inconsolable regret qui en découle, le poing levé vers le détenteur des clés célestes, « celui qui nous mit en chair et non en bois » pour la plus insensée et la plus bruyante des épopées, enfin sa lutte constante avec le don maudit du langage. Le Drame de la Vie (1984) appartient à ce que Valère Novarina a lui-même baptisé son « théâtre utopique », un ensemble de pièces dont les dimensions, le nombre de protagonistes, les indications scéniques interminables et abstraites, empêchent normalement toute représentation, confinant de ce fait leur existence au seul livre, dont les pages deviennent alors la scène virtuelle constamment refourbie dans notre cerveau, fond noir de l'écran intellectuel sur lequel tous les intervenants peuvent succéder à une vitesse prodigieuse, celle d'un film traitant de toute l'humanité, toute son histoire reparcourue en accéléré. Le Drame de la Vie compte pas moins de 2587 personnages, tous portant nom, et qui à la fin de la pièce, seront rappelés par Adam et tous énumérés comme pour un générique de fin étalant sur 23 pages noires de monde un ultime défi à la lecture la plus consciencieuse. L'onomastique y est à la fois délirante et proliférante, mêlant les personnages célèbres, les lieux-dits de la Suisse, et les créations grotesques de brèves incarnations aussi vite apparues que disparues. Mais au-delà de cet humour pince-sans-rire, souvent sec, parfois acerbe, derrière l'absurdité manifeste de l'assemblage et l'absence clairement revendiquée de tout réalisme, il ne faut jamais, dans ce déferlement de propositions, oublier que se dresse le genre humain, la suite de ses défaites, avanies, engloutissements, remplacements, menant à sa fin, à savoir la déchéance, le sacrifice, le meurtre, la mort. Le Drame de la Vie prend place alors que les notions de temps et de lieu semblent toutes depuis longtemps sorties de leurs gonds : déformés, transformés en mots-valise, villes ou personnages historiques semblent provenir d'une autre dimension, surprenante par son étrangeté, et malgré tout irrévocablement familière. Jouant avec la langue, n'accordant aucune prééminence à l'historicité de celle-ci, Novarina crée par assemblages et difractions la zone grise qui n'appartiendra qu'à lui, et au coeur de laquelle sa pensée pourra s'exprimer sans freins. Ce serait, par défaut, la Suisse, patrie d'origine, et la France, patrie de la langue, qui auraient littéralement fusionné en une géographie fantaisiste à but universel. Il y est question de Stalingre et du maréchal Piton, de l'exécution de Buffet (le comparse de Bontems, tous deux guillotinés à Paris en 1972) et de Patrick Henry l'infanticide, des villes de Verdun et d'Alger mises tout à coup face à face dans la même ligne de texte. Et au milieu du pandemonium des voix et des actes, Novarina se plaît à se mettre en scène lui-même, Homme-Valère intervenant sous divers masques, autoportrait trompeur fugitif censé le placer, un parmi tous, au milieu de la grande communauté des voix opprimées. Mais si Novarina déforme, ce n'est pas dans le seul but d'amuser un bref instant ou de créer un simple effet de défamiliarisation : cette technique lui permet aussi de procéder à des collages, à des rapprochements, à des montages historiques, qui ne seraient pas acceptés dans un autre contexte. Car Le Drame de la Vie se veut aussi ouvertement politique : mettre en parallèle les dictatures de Staline et de Pétain, les bandits et les assassins, le lieu de décès de l'Europe (Verdun) et l'infâmie de la torture en Algérie, c'est interroger souterrainement notre rapport à l'histoire et la connaissance que nous en entretenons, l'usage que nous en faisons en rapport avec la matière même du langage. D'où les parodies de soldat inconnu et d'assemblée nationale, de formalités douanières et de journaux télévisés : histoire et langage sont partout imbriqués dans nos existences, et à nous seul il revient d'être capable d'en effectuer la critique active, y compris lorsque la trivialité du fait divers se substitue à l'événement historique. La langue de Novarina fuse, s'agglutine, ralentit, elle affectionne le long cliché, la phraséologie officielle prête à l'emploi aussi bien que la généalogie biblique coupeuse de souffle. Dans la suite des violences mutuelles, elle procède à un bégaiement et un creusement du langage (qui, à certains endroits bien précis, peut faire penser à Ghérasim Luca), utilisant la répétition, l'incantation, la psalmodie, afin que ce qui ne peut être « dit » ouvertement puisse enfin, dans l'éclat ténu d'une brèche dans le tissu du langage, « apparaître ». Il s'agit avant tout de parler, de raconter, au risque du néant de la pensée, pour que la parole juste soit arrachée à la confusion des voix. Le Drame de la Vie compte bien plus de personnages que ses tirades n'en nécessitent : dans les didascalies, c'est un véritable tourbillon de noms, d'assassinats aussitôt suivis de naissances multiples, comme si une mort (Novarina est l'auteur d'un beau néologisme, « crimer », qui vaut bien le « tuder » de Jarry, généreux patron d'une telle oeuvre on s'en doute) ne pouvait que déclencher la réédition des corps à sa puissance cinq ou dix, qui seront à leur tour tôt ou tard, « crimés ». Le souffle et l'engendrement mariés avec la mort et la dévoration. « Langez cet homme dans ce linceul et inscrivez-lui dessus tout seul son nom seul d'homme en forme de rien », réclame un personnage. Seul, on l'est toujours en dépit de toutes les multitudes, et jamais davantage que dans la déchirure, voire le trou, que le conflit entre la viande (le corps arraché à la terre, à son indifférence atomique) et le langage (don d'un Dieu cruel et résolument absent) ne cesse de creuser dans l'homme. « Malheur à qui n'accepte pas d'être en viande et esprit. » Le malheur est surtout pour tous ceux qui ont su qu'ils auraient aussi bien pu être bois plutôt que viande, matière inerte plutôt que flux haute tension. « Ah, c'est un massacre de vivre dans un corps… Lorsque je reviendrai, je vous épargnerai la farce d'exister. » Mais cette farce, justement, ne peut jamais nous être subtilisée, si ce n'est par la mort qui ne fera alors que souligner cette même farce. « Hommes, voici venir la fin de vos épreuves de Viande ! », s'exclame plus loin un autre personnage ; mais une fois de plus, l'ordalie se prolonge encore et toujours, la généalogie redécoupée d'homo sapiens se découvre une nouvelle branche, et le supplice est toujours recommencé, da capo, dans la succession infinie des générations. C'est en fin de compte une réflexion presque gnostique sur l'acte d'engendrement devant être refusé, que Novarina développe dans tous ces monologues, inventaires et listes pléthoriques. La grande question « Pourquoi sommes-nous nés ? Pourquoi sommes-nous si longs à trépasser ? » ne peut en fin de compte trouver son dépassement que dans cet appel désespéré : « Mères, arrêtez de faire vivre ces enfants qui ne vous ont rien demandé. » L'inlassable répétition du crime, le déroulement sans fin d'une histoire humaine qui ne serait qu'une histoire de la souffrance et de l'usurpation, ne pourrait trouver son ultime résolution que dans l'extinction délibérée de l'interaction entre viande et conscience, entre conscience et langage. Dans l'attente de cette révélation, il reviendrait cependant à l'homme de ne pas perdre toute capacité de révolte, de ne pas laisser son don de parole, fut-il autant source de malheur, être dévoyé par les appareils étatiques et les novlangues si promptes à se développer. A la fausse assomption selon laquelle « Nos bouches sont faites non pour parler mais pour manger les gens » (illustration parfaitement littérale du darwinisme social), il faut opposer ce grand cri du coeur : « Nous en avons assez d'être des animaux troués. Nous en avons assez d'être des gens à qui seule l'embouchure faite au front permet l'émission d'opinions ! ». Ou encore, dans un sens plus général : « Le son fut donné à l'homme pour l'écouter, non pour le fuir. » Son, parole et langage, au-delà de l'opinion, devant être à tout prix récupérés, redirigés dans de nouvelles signification complexes, sans slogans préconçus : c'est une partie, une partie seulement, de l'essentiel message magique et politique de Novarina. Car sinon, l'animal, le beuglement bovin, seront là sur notre épaule, à guetter la moindre défaillance. « J'ai l'impression d'avoir l'expression d'un homme dans un cul d'animal » : alors nous apparaît, au reflet de la scène imaginaire, notre impitoyable autoportrait.

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