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UN POU D'ORGUE, mini-feuilleton en 17 épisodes (suite du 18 janvier)

Publié le 18 janvier 2010 par Christian Cottet-Emard

La version 2009 intégrale de ce mini-roman humoristique que j'ai écrit en 2008 est parue en édition pré-originale dans la revue des éditions Orage-Lagune-Express qui en conservent l'entier copyright. Tous droits réservés.

3

Pour la première fois depuis un quart de siècle, la gouvernante du professeur Alastair Bang, posa trois semaines de congé, ce qui eut pour effet immédiat de lui fournir un surcroît de travail. Le plus dur fut de trouver une remplaçante qui parlait un peu le français car le professeur avait la double nationalité et il donnait souvent ses instructions dans cette langue. La gouvernante résumait ses dernières directives à sa remplaçante, une jeunette pleine de bonne volonté mais peu expérimentée, lorsque retentit la sonnerie du téléphone. « Le professeur est occupé mais je peux prendre un message. Non, non, c’est impossible, on ne peut pas le déranger. Oui, c’est cela. Oui, oui, j’ai bien pris note. C’est entendu, je transmets au professeur. » La gouvernante raccrocha, soupira et s’adressa de nouveau à la jeunette. « Vous voyez, ma petite, il faut filtrer les appels car le professeur est très sollicité. Où en étais-je ? Je crois que je vous ai tout dit. Ah oui, j’allais oublier... » Une expression de léger embarras effleura le visage de la gouvernante. « Voyons, comment vous dire... Le professeur est attaché à ses habitudes et il est bon que vous connaissiez ses petites lubies, oh rien de bien méchant, de simples manies qu’on peut parfois rencontrer chez un homme de cet âge, hum, je veux dire chez un célibataire de cet âge... » La jeunette fronça les sourcils. « Je vois ce que vous pensez , dit la gouvernante, mais ne vous inquiétez pas. Le professeur est un homme d’apparence un peu rustique mais tout à fait correct. Quoique légèrement dépressif depuis quelques années, il aime cependant plaisanter, vous voyez, ce genre d’humour qui peut nous agacer nous autres femmes mais croyez-moi, cela ne va pas plus loin, je peux vous l’assurer. Jamais un geste déplacé, excepté lors de ma prise de service il y a longtemps lorsque nous étions encore jeunes lui et moi. Mais je l’ai remis aussitôt à sa place. Ceci dit, il ne faudra pas prendre ombrage de son humour particulier. Que voulez-vous, les hommes sont ainsi faits. Mais ce ne sont que des mots. Et puis ça le met de bonne humeur, alors, du moment qu’il ne dépasse pas les bornes...
— Ça lui fait baisser la pression, diagnostiqua la jeunette.
— Oui, c’est cela. On peut le dire ainsi. C’est bien ma fille, je vois que vous comprenez vite. Ce n’est pas compliqué, une sorte de rituel. Le professeur vous voit, vous salue et vous lance une petite plaisanterie, comment dirais-je, une plaisanterie...
— Leste ?
— Hum, oui, une petite plaisanterie, rien de bien extraordinaire... Alors vous prenez un air choqué, pas trop quand même, et vous répondez ceci  : « Professeur, vous êtes un cochon ! » Quand vous aurez  prononcé cette phrase, il vous répondra en imitant le cochon et partira vaquer à ses occupations.
— C’est tout ?
— C’est tout.
— Mais, de ma part, il ne risque pas de se fâcher que moi, une inconnue, je le traite de cochon ?
— Aucun danger, ma fille. Au contraire, ça va le mettre à l’aise et de bonne humeur, je vous le certifie. Tenez, voici un numéro où me joindre si vous avez le moindre problème. Une dernière chose, le professeur souffre de digestion difficile, ce qui explique sa mauvaise haleine. Il ne faut pas oublier de lui acheter ses pastilles Zéphyr.
4
Vautré sur le sofa, la bedaine velue débordant d’un peignoir en éponge, Alastair Bang pointait mollement la télécommande et faisait défiler les chaînes. Il s’arrêta sur le film pornographique de TV XXL dont le slogan est moins de débats, plus d’ébats et contempla les figures acrobatiques des actrices et de leurs partenaires avec mélancolie. À l’heure des bilans, il pensait à sa jeunesse studieuse consacrée à l’observation au microscope de l’ingénieuse sexualité des insectes.  Un regret l’envahit :  j’aurais mieux fait de m’occuper un peu plus de celle des humains et de la mienne en particulier. La jeune remplaçante de sa gouvernante vint au bon moment le distraire de ses amères pensées. « Professeur, on vous demande au téléphone, un appel de France, un monsieur qui se présente comme un grand ami... » Dans sa hâte à presser la télécommande pour éteindre la télévision le professeur lâcha le boîtier. En voulant le récupérer, il ne put éviter l’ouverture béante de son peignoir. Par malchance, le son du téléviseur monta brusquement, amplifiant une gamme variée de râles et de soupirs, et le grand écran se remplit d’obscènes gros plans.
— Un grand ami ?  J’aurais préféré une petite amie...
— Il dit que c’est très urgent, professeur, dit la jeunette en détournant les yeux, c’est pour ça que je n’ai pas filtré.
— Soyez gentille, mademoiselle, prenez les coordonnées de ce grand ami et je l’appellerai.
Le professeur referma son peignoir, éteignit la télévision, lorgna le chemisier de la jeunette dans lequel les petits seins nichaient en liberté et lança : « Alors, on circule en roues libres aujourd’hui ? »
— Professeur, vous êtes un cochon ! rétorqua la jeunette.
— Grouips, grouips, fit le professeur.
Dès qu’elle sortit de la pièce, la jeunette respira profondément. Elle avait oublié d’acheter les pastilles Zéphyr.

À suivre... Prochain épisode mercredi 20 janvier 2010.

© Éditions Orage-Lagune-Express, 2009.


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