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Les Emmurés par Blanc et Noir. Descaves par Renard

Par Bruno Leclercq

Suite des chroniques de Jules Renard au Mercure de France.

Cette fois c'est le roman de Lucien Descaves sur les aveugles, Les Emmurés, qui fait l'objet d'un compte-rendu original sous forme de dialogue.


Mercure de France, Janvier 1895, Les Emmurés, roman par Lucien Descaves (Tresses et Stock) « Les Livres » signé J. Renard
Noir. – M. Descaves a commencé son livre en janvier 1890 pour le finir en décembre 1893. combiens dois-je mettre d’heure à le lire ce qu’il met quatre années à écrire ?
Blanc. – Soyez large. D’ordinaire, ne vous préoccupez-vous pas de l’épaisseur et du poids d’un livre, de sa couverture et de son titre ? Que le temps même fasse quelque chose à l’affaire. Vous aurez une chance de plus d’être juste.
Noir. – Pensez que la mode est aux petits livres légers de texte et riches de papier. Les Emmurés ont 471 pages. Quel mur ! je ne ressortirais jamais. J’entre, parce que j’ai lu Sous-Offs. Voilà un livre.
Blanc. – Vous le relirez après. Il s’agit maintenant d’aveugles et non de soldats.
Noir. – Pourquoi ? les soldats se vendent mieux que les aveugles.
Blanc. – Précisément. M. Descaves veut répondre aux critiques qui « l’accussent de chercher le succès dans la violence et le scandale ».
Noir. – Une histoire d’aveugles n’intéresse personne.
Blanc. – Elle intéresse d’abord les aveugles. Elle intéresse leurs parents, leurs amis, ceux qui les plaignent et ceux dont ils piquent la curiosité, les musiciens, les physiologistes, les éducateurs, les philanthropes. Elle intéresse la société, l’humanité, rien que ça.
Noir. – Pardon, vous intéresse-t-elle ?
Blanc. – Oui, comme œuvre d’art.
Noir. – M. Descaves n’est-il pas un naturaliste obstiné ?
Blanc. – C’est un écrivain qui aime la littérature, qui lit beaucoup, préfère ceci à cela, selon son droit, et s’efforce de comprendre les esprits les plus opposés, avec un culte pour Flaubert et du goût pour M. Maeterlinck.
Noir. – Comment peut-il traiter des aveugles après M. Maeterlinck ?
Blanc. – Pour cette raison que M. Maeterlinck ne « traite » pas des aveugles. L’éducation des siens reste à faire. Leur vie est enfantine, leurs sens mal cultivés. Ils ne distinguent point le bruit d’une feuille morte du bruit des pas. Ils n’ont jamais l’orgueil d’aveugles diplômés. Ils regrettent d’être aveugles. Ils croient que les yeux en connaissent plus que les mains, et qu’il faut voir pour aimer, voir pour pleurer. Ils ne savent rien sous leurs pauvres yeux morts. Ils ont peur de parler de leurs yeux.
Noir. – C’est heureux que M. Descaves change au moins le titre.
Blanc. – Par un scrupule délicat, excessif à mon avis. Mais ne lui reprochez-vous pas de spéculer sur la récente épopée de Montmartre ?
Noir. – Je lui reproche ses pages du début, son écoeurante description du jardin de la cécité. Et, il la trouve terne. Il imagine encore, pour nous monter ces yeux de plus près, « quelque déjeuner interrompu de cannibales, des œufs entamés, oubliés dans les coquetiers orbitaires ou concassés à ce point que l’écale même n’est plus là pour attester qu’ils ont été gobés. Certains, décalottés, exhibent des blancs durs et couvis sous la pellicule en lambeaux. D’autres, au fond desquels l’albumine et le jaune se confondent, semblent avoir été battus par une mouillette désordonnés, qui aurait entrainé, en se retirant, des glaires. Pareillement, en des yeux où c’est le glauque qui prédomine, on dirait d’absinthes-orgeat passionnément agitées. » Pouah !
Blanc. – Voulez-vous qu’il peinture fadement, comme lis et rose, ce que rien n’égale en horreur ?
Noir. – Je veux qu’il se modère. Son livre est une débauche d’images. Chaque idée simple se double d’une image. Et M. Descaves ne domine pas l’image. Elle ne lui sert plus de complément lumineux. Elle l’assaille. Il la subit. Il en est la proie. De là ces erreurs : « des larmes à revendre, deux fontaines qui coulent sans discontinuer, comme si o, les remplissaient la nuit, afin de pouvoir offrir, le jour, des tournées d’afflictions ! »… « Deux bras l’étreignirent et un visage tiède le sauça de larmes. »
Blanc. – Oui, mais ces trouvailles : « ses gros doigts en bourrelets de croisée… le petit marteau de la mort frappait un dernier coup, le coup du commissaire-priseur qui adjugerait un âme… quelqu’un dont l’aveugle discernait la présence au voile fugitif, à l’espèce de toile d’araignée qui lui avait effleuré la figure. »
Noir. – Oui, mais des bizarreries : « l’indulgence, la sainte, la praticable, la purifiante indulgence à l’odeur de souffre… le clairon fanatique continuait de broutait ses sonneries. »
Blanc. – Oui, mais cette perle : « ce silence qui n’appartient qu’à la province, où l’économie commence au bruit. » et ses louables efforts pour rendre la voix, l’indescriptible voix humaine.
Noir. – Théophile Gautier dut y renoncer. Accordez-moi que toutes ces métaphores alourdissent de deux cent pages ce livre dur à lire, même pour qui lirait des pierres.
Blanc. – Je n’accorde plus rien, et puisque vous me poussez, je me roidis et j’admire Les Emmurés de la première à la dernière ligne. Se plaindre des longueurs, c’est avouer sa paresse. La portée des considérations musicales vous échappe ! Tant pis pour vous : apprenez la musique. Vous boudez l’auteur, parce qu’il se soucie peu de vous séduire. Au moins, le romanesque du roman vous plaît-il ?
Noir. – Sans réserve. Bien, le séjour de l’aveugle Savinien Deuleveult dans sa famille. Très bien, la figure du vieux Lourdelin. Enigmatique et gracieuse celle du petit guide Jules Neuve, la passade de l’aveugle chez la fille Clara, qui par pitié, refuse l’argent. « Je n’ai plus vingt ans, mon petit, lui dit-elle. Ça ne fait rien, va, ça te donnera toujours une idée. » Cocasses, les fiançailles de Savinien et d’Annette, leur nuit et leur voyage de noces : « Ils allaient l’un derrière l’autre, simplement unis par une petite baguette à laquelle Annette, toujours en tête, imprimait des mouvements de droite et de gauche ou de haut en bas et réciproquement, selon la nature des accidents de terrain. »
Cela dure jusqu’à ce qu’Annette, vite lasse, ait la nostalgie des regards. Elle veut voir des yeux. Elle quitte Savinien. Elle rompt par lettre, mais par une lettre originale, pointillée, que le pauvre aveugle lit avec lenteur, « s’enfonçant dans la pulpe de l’index les petites élevures pareilles à des têtes d’épingles au dos d’une pelote. »
Blanc. – Et que vous semble la scène du retour ?
Noir. – A la fois hardie et choquante, extraordinaire et immorale, mais d’une rare émotion. Annette rapporte l’enfant d’un autre. L’aveugle accepte la mère et l’enfant, à cause de l’enfant. Il se sent soulevé de bonne volonté, émancipé par l’amour de la créature universelle en détresse… c’est l’adultère réhabilité par la maternité… Père adjudicataire, Savinien offrira un bel exemple de solidarité humaine aux ménages stériles ou défruités… un transport d’orgueil colore vivement ses joues… « Par sa victoire sur soi-même, sur le préjugé, sur les conventions sociales, ouvrage des clairvoyants qui en perpétuent l’étroitesse et l’hypocrisie, il s’estime au-dessus d’eux, et plaint à son tour leur incurable aveuglement. »
Sur ces hauteurs la tête me tourne. Déconcerté, je demeure incrédule. J’ai envie de descendre pour me ressaisir, éplucher un dernier texte, critiquer une phrase, cet adjectif…
Blanc – Allez, vous êtes un ingrat. Ne tombez jamais que sur de pareils livres.

– J. Renard


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