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Par Ernestoviolin

Le Secret de la Licorne
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Contrairement à ce qu’on aimerait nous faire croire depuis quelques temps, un homme est défini d’abord et avant tout par son passé. Il est le réceptacle d’un sang qui a irrigué des régiments de chair avant lui, et en tant que tel il porte le témoignage, les marques et les scories de toute une lignée de combattants. « Nous n’avons pas à payer pour les crimes de nos aïeux », répètent les déserteurs d’aujourd’hui, qui espèrent maquiller le tatouage de l’Histoire avec un fond de teint commode. La généalogie, les crimes du passé, ce sont des ardoises que personne ne veut régler, et dont les dettes s’accumulent d’une génération à l’autre. Mais depuis Caïn et Abel, un sang meurtri crie vers le Ciel, et ce cri qui se perpétue sous les yeux de l’espèce depuis des millénaires, et qui est la marque du péché, on ne le fera pas taire en faisant croire aux foules qu’elles sont toutes-puissantes, qu’elles sont nées de rien, nulle part, et qu’elles n’ont aucune peine à purger pour réparer l’affront de leur naissance. Vivre a un coût, fût-il moral.

C’est (en gros) le message d’Hergé dans ce volume. En dotant le Capitaine Haddock d’une histoire, d’une lignée prestigieuse et tragique, il lui rajoute une nouvelle dimension : la douleur. Nous ne voyons plus un vieux loup de mer crayonné à la va-vite, mais une statue de chair qui prend forme sous nos yeux. En projetant son ombre sur l'Histoire, Hergé nous le donne enfin à voir en relief. Son combat pour restaurer la gloire passée des Haddock, c’est un peu notre combat à tous pour trouver une place dans ce grand cimetière sous la lune, une lutte pour inscrire notre nom sur les stèles de la Postérité et ne pas sombrer dans l’oubli. Ce combat (vain et perdu d’avance, cela va sans dire), Haddock va s’y engager avec la ferveur du nouveau converti. Il mettra les bouchées doubles pour retrouver les reliques familiales, se battant contre des nuées d’anges déchus (cachés sous le pseudonyme transparent des frères Loiseau), et pour sortir victorieux, il devra questionner sa foi (le chevalier François de Haddock a-t-il existé ? n’est-il que le symbole d’une époque révolue ?) A la fin, les trois parchemins (= la Trinité) seront réunis et l’Histoire pourra continuer dans le volet suivant.

Bien sûr, l’obsession du Capitaine naît en même temps d’une deuxième blessure. Cette fuite éperdue vers un passé de cape et d’épée, c’est également un refus du monde moderne, un refus d’embrasser ses instances séculaires pour se précipiter dans un imaginaire rocambolesque et y sentir son cœur battre. C’est une fuite, oui, mais une fuite qui mène au combat, non pas à l’arrière-garde. Une reddition qui impose de prendre les armes. Haddock, en prise à des démons intérieurs, se choisit des ennemis chimériques, et illustre par là le désarroi de l’homme moderne face à un monde qu’il ne comprend plus, qu’il ne peut plus combattre car tout est fait pour anéantir sa volonté, sa capacité de Résistance. "Le XXeme siècle est une pourriture dont nous ne verrons jamais la fin, mais qu’on me donne des palmiers, du sable, du rhum et un trésor, et là oui, je croirai en l’homme, et je me battrai pour la vie" — c’est plus ou moins ce que nous raconte Hergé entre les lignes.

A côté de ça, l’histoire (insignifiante mais ce n’est pas le propos) est menée tambour battant, au gré des tourments intérieurs du capitaine. C’est le premier chef d’œuvre de l’ère Haddock.


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