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Luis Sepúlveda, quelques livres...

Publié le 24 janvier 2010 par Irigoyen
Luis Sepúlveda, quelques livres...

Luis Sepúlveda, quelques livres...

Impossible de passer à côté de cet ouvrage qui est une réflexion sur le Chili de la dictature et de la transition démocratique. Luis Sepúlveda porte cette histoire en lui – il a subi, comme d'autres, la violence d'état - mais ne sombre jamais dans le pathos. En résulte un texte écrit avec une très grande dignité que l'on doit aussi lire comme un refus de tout abandon.

Et elle fut longue cette lutte, au Chili et en exil. Les camarades de la résistance intérieure ne laissèrent pas un seul jour de répit à la dictature. Tandis que des dirigeants pusillanimes négociaient une sorte de nouveau modèle inspiré du Guépard, où tout devait changer pour que tour reste pareil, les résistants socialistes, communistes, chrétiens de gauche, du MIR et du Front Patriotique Manuel Rodríguez se chargèrent de rappeler au dictateur, pendant seize ans, qu'il affrontait une dignité inspirée du Comte de Montecristo, dont la devise Ni oubli ni pardon serait adoptée et maintenue, et ce malgré les efforts claudicants de ceux qui négociaient un retour à la normalité démocratique, retour que le dictateur n'accepta que lorsque, malgré les assassinats et les disparitions systématiques, il se vit affaibli face à un peuple qui résistait.

La lecture de cet ouvrage permet de comprendre aussi comment Pinochet, surnommé outre-Manche« le patient anglais », arrive à maintenir une emprise sur son pays, malgré la fin de son régime.

Dans la curieuse démocratie chilienne, tous ceux qui la composent ne sont pas des démocrates et tous les démocrates n'en font pas partie.

J'ai apprécié aussi que l'auteur pointe aussi du doigt les faits et gestes d'hommes politiques appartenant davantage à son camp. Encore que, dans la citation ci-dessous – dont nous avons d'ailleurs parlé lors de l'interview, voir plus haut -, il est fait référence à un homme au parcours sinon sinueux, du moins complexe :

Frei n'a jamais reçu les familles de disparus.

Le livre a été publié en France en 2003. Nous, lecteurs, devons faire attention de replacer les propos dans leur contexte. Quand Luis Sepúlveda nous parle de l'influence du dictateur sur les élections, il fait référence au scrutin de 2006 – celui qui verra l'élection de Michelle Bachelet -. C'est d'ailleurs à la fin de cette année que Pinochet meurt sans jamais avoir été jugé.

Il est indéniable que Pinochet a pesé et pèsera encore sur le résultat des élections, car sa figure garantit la permanence au pouvoir des dirigeants les plus médiocres qu'ait donnés la politique chilienne, tant du côté de la Concertation que de la droite.

Sepúlveda s'intéresse à la société. Il aime comprendre et faire comprendre. D'où cette énergie, cet engagement qui ne se démentent pas même s'il lui arrive, comme ici, de s'arrêter et de constater les dégâts.

Pauvre Chili, condamné à supporter une pluie d'ordures.

Ce livre n'est pas qu'un aperçu de la réalité chilienne. Il y a de l'universel dans les propos de l'auteur. Comment ne pas souscrire à ses dires et ne pas les appliquer à notre propre pays quand il affirme :

Les deux options en jeu ne sont rien de plus que la synthèse d'une théorie : celle d'un consensus pour ne regarder ni derrière ni sur les côtés. Un consensus qui propose la paralysie intellectuelle, culturelle et sociale comme seule force de mouvement.

Ne soyez donc pas surpris de lire Sepúlveda citer des hommes qui ont une dimension universelle : Faulkner, Conrad, ou encore Cervantes.

Il me semble qu'ici, l'auteur devient – même s'il dit ne pas croire à la littérature engagée – un signal d'alarme pour la condition humaine.

De Guimarães Rosa j'ai appris que « raconter c'est résister », et sur cette barricade de l'écriture, je résiste aux assauts de la médiocrité planétaire qui plane sur le XXè siècle agonisant et le XXIè qui commence à peine.

Plus loin :

J'écris parce que j'aime ma langue et que j'y reconnais la seule patrie possible, car son territoire est sans limites et son pouls un acte permanent de résistance.

Quel souffle.

Luis Sepúlveda, quelques livres...

Ce livre fut et reste encore un événement. Il a en effet été traduit dans une trentaine de langues et adapté au cinéma voilà presque dix ans, contribuant à faire connaître Luis Sepúlveda dans le monde entier.

C'est l'histoire d'Antonio José Bolivar Proaño, un homme qui fut autrefois marié de force à une jeune femme stérile. Le couple part pour l'Amazonie. A partir de là, tout va de mal en pis. Le point d'orgue sera le décès de Dolores. Proaño décide pourtant de rester dans un environnement naturel hostile mais auprès des Indiens Shuars qui en font un des leurs.

En appendice, on apprend que Luis Sepúlveda a vraiment passé sept mois dans une tribu. Il a donc utilisé des morceaux de cette vie dans ce roman où, vous le verrez, il est aussi question de vengeance et de traque.

Luis Sepúlveda, quelques livres...

Comme je l'ai dit à Luis Sepúlveda, j'aime ses courtes histoires qui nous parlent d'hommes et de femmes dont la banalité n'est qu'apparente. Naissent de ces croisements de routes des pensées qui touchent, là encore, à l'universel.

Ici, vous ferez de nombreux voyages. Et vous revivrez avec l'auteur des rencontres avec des morts, comme à Bergen-Belsen où Sepúlveda nous dit toute la force d'un mot laissé par un prisonnier - « J'étais ici et personne ne racontera mon histoire » -. Vous serez peut-être ébahis comme je l'ai été par cet homme vivant dans la forêt qui s'incline quotidiennement devant la beauté de la nature environnante. Vous ferez également le voyage sur l'île de Mali Lŏsing dans l'Adriatique qui, avant le déferlement de haine dans les Balkans, était un carrefour d'identité, de langues.

Grâce à Sepúlveda on passe du temps avec un trapéziste uruguayen, avec le responsable bengali d'une casse de bateaux. On entend dans ce livre prononcer les noms de Fitzcarraldo, d'Avrom Sutzkever ou encore de Klaus Störtebecker - qui osa se soulever contre le taux d'imposition décidé par la ligue hanséatique à la fin du XIVè siècle -.

Pour quelques euros déboursés pour l'achat de ce livre, vous irez en Laponie. Vous entendrez parler de chasse à la baleine, de déforestation. Vous ferez la connaissance d'un épicier italien de Santiago, du douanier suisse de Laufenburg, d'un dirigeant socialiste chilien assassiné par la junte. Vous saurez maintenant que Luis Sepúlveda a des enfants, que sa présentation du chat Zorbas ne doit rien au hasard.

Oui, c'est une galerie de portraits à laquelle on a affaire ici. On pourrait penser que l'enchaînement va tuer le plaisir. Mais non. Page après page, Sepúlveda parvient à nous surprendre. Nous voici en compagnie de Miki Volek, d'un groupe de rock tchèque, d'Hemingway, du journaliste Juan Pablo Cárdenas, ou encore de Rosella, la tenancière d'une trattoria dont le commerce est menacé.

J'ai été très ému à la lecture de deux magnifiques textes. L'un est consacré à un plombier selon lequel « tout se répare sauf la mort ». L'autre évoque un morceau de vie du professeur Gálvez qui ne peut rentrer au Chili après avoir assisté aux obsèques de son fils, mort en exil en Allemagne.

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Il s'agit de notes dont l'auteur entend se séparer. Notes qui, une fois mises en forme, nous parlent toujours de « petits » destins dans la grande histoire.

J'ai ri en lisant les mots sur son grand-père anarchiste qui lui fait boire de la limonade pour que, ensuite, il aille uriner sur les portes des églises.

On a affaire ici à un Sepúlveda qui se livre peut-être davantage. En particulier lorsqu'il évoque la prison, la torture.

J'ai évité d'en parler parce que la vie m'ayant toujours paru passionnante et digne d'être vécue jusqu'au dernier soupir, évoquer un accident aussi obscène me semblait une façon méprisable de l'insulter. Et puis parce que trop de livres de témoignage – la plupart très mauvais, malheureusement – ont été écrits sur le sujet.

Car l'auteur, ne l'oublions pas a été enfermé à Temuco pendant deux ans et demi. De ce passage en prison Sepúlveda dit se souvenir de la présence d'étrangers, notamment d'Israéliens, ce qui lui pose d'ailleurs question.

On lira avec effroi le passage où un militaire homosexuel surnommé Margarito lui inflige les pires traitements. Le prisonnier a osé dire en effet que les poèmes soumis pour avis par son geôlier avaient été écrits par quelqu'un d'autre.

Comme pour le livre précédent on voyage. Voyage en Bolivie avec les douaniers qu'il faut engraisser. Voyage en Équateur où le narrateur va au cinéma avec des prostituées. C'est aussi dans ce pays qu'on veut le marier de force. On lui fait croire qu'il est engagé pour rédiger les mémoires d'un colonel un peu gaga.

Mais de cet ouvrage je retiens surtout ce passage – évoqué dans l'interview – qui est d'une grande force émotionnelle.

L'autorisation de revenir dans mon pays me surprit à Hambourg. Pendant neuf ans je m'étais rendu chaque lundi au consulat chilien afin de savoir si je pouvais rentrer au pays. Neuf années où j'ai reçu des centaines de fois la même réponse : « Non, votre nom est sur la liste de ceux qui ne peuvent rentrer. »

Luis Sepúlveda, quelques livres...

Je vous parlais un peu plus haut de Zorbas. Le chat rencontre ici la mouette Kengah. Celle-ci vient de s'échouer sur son balcon. Elle est en train de mourir parce que, en pêchant des harengs, elle s'est faite coller les ailes par des nappes de pétrole. Kengah fait promettre à Zorbas d'apprendre à voler à l'enfant qu'elle porte.

Ne sachant comment faire, le chat va demander conseil à son ami Jesaistout qui passe son temps à lire des encyclopédies. On croise aussi d'autres chats ici qui ont pour nom Colonello, Secrétaria et Vent-debout et dont il s'agit, pour le personnage principal, de s'adjoindre les services. Zorbas ira même jusqu'à négocier avec des rats pour qu'ils ne mangent pas le nouveau-né.

Je ne saurais trop conseiller ce charmant petit livre traduit par Anne-Marie Métailié – dont vous avez pu apprécier la belle voix lors de l'interview de Luis Sepúlveda – à des enfants qui entendent plus que jamais parler d'environnement.

Par l'encre du calamar ! En mer, il arrive des choses terribles. Parfois je me demande si quelques humains ne sont pas devenus fous, ils essayent de faire de l'océan une énorme poubelle. Je viens de draguer l'embouchure de l'Elbe et vous ne pouvez imaginer la quantité d'ordures que charrient les marées ! Par la carapace de la tortue ! Nous avons sorti des barils d'insecticide, des pneus, des tonnes de ces maudites bouteilles de plastique que les humains laissent sur les plages, indiqua Vent-debout avec colère.

Tout se résoudra lorsque Zorbas brisera un tabou : parler le langage des hommes.

Je n'en dis pas plus.


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