Magazine Culture

Balade en Gaule

Par Amaury Piedfer

Chapitre 8 - Préparatifs

La cérémonie des Javelles a marqué les esprits. Il n'y a plus personne dans le village, maintenant, qui doute des capacités extraordinaires de Kay, quand bien même celui-ci se défende d'être autre chose qu'un homme ordinaire.
Le chef a pris l'habitude de le consulter, au même titre que les autres notables, à chaque fois qu'un problème le tracasse. Ainsi le convoque-t-il lorsqu'un émissaire des Arvernes, au nord, apporte des nouvelles alarmantes.
Bituit, Ambigat, Eporédax sont déjà présents, et rapidement les autres guerriers, chevaliers et ambactes, arrivent. Dagolitos a été convié aussi, et sa présence renseigne tout de suite l'assistance sur la nature de ce qui se prépare : guerre !
L'émissaire des Arvernes est un géant brun, à la moustache impressionnante, qui lui tombe jusque sous le menton. Son casque est en fer, le premier de ce genre que voient les villageois de Vogua, et les cornes qui en dépassent sont à la proportion du guerrier, énormes. Il est vêtu de façon traditionnelle, mais porte curieusement deux épées au côté gauche, de tailles semblables, mais visiblement de factures différentes. L'une est à l'évidence en fer.
«Le noble Épogatorix
[1], chef de la cavalerie arverne des Véloniens, vient de nous apporter des nouvelles inquiétantes, commence Bogiorix lorsque tous sont présents. Des bandes armées celtes, la plus forte concentration que l'on ait jamais vue, arrivent régulièrement depuis le printemps, venus de toutes parts, et toujours là où on ne les attend pas. Ils ont déferlé par la vallée de la Savôna [2], vers le sud, mais aussi par celle de la Sequana [3] vers l'ouest; et non contents de suivre les vallées, ils ont aussi investi les monts, depuis la source jumelle du Rhidan et du Rhôdan jusqu'à Lugdunum [4] et au-delà.
- Ils ont saccagé de nombreux villages, reprend l'Arverne, et même une ville d'importance au nord de Lugdunum. Ils attaquent sans prévenir, frappent comme la foudre, massacrent les guerriers, et prennent femmes et enfants; ils terrorisent les survivants, et repartent en affirmant qu'ils sont dorénavant les chefs de ce village, de cette contrée. Deux ou trois d'entre eux restent sur place et maintiennent leur "loi" sur le village conquis. Quelques jours ou semaines plus tard, arrivent femmes et enfants, artisans et clergé, avec les bagages et quelques vieux guerriers, et ils s'installent. C'est une véritable politique de conquête.
- Mais combien sont-ils, pour réussir un tel tour de force contre nos guerriers, qui ne sont tout de même pas manchots ? s'exclame Nertoviros.
- Les guerriers, seuls, voyagent par centaines, et vivent sur le pays.
- Personne ne s'est donc opposé à eux, demande Bituit ?
- Si, les clans véloniens, dont je fais partie, se sont regroupés en force là où leur prochaine attaque semblait probable, et les ont attendus. Les Celtes ont fait mine d'attaquer, ils ont amusé nos guerriers pendant trois jours, sans jamais accepter le combat franc; puis ils se sont retirés. Pendant ces trois jours, certains de l'impunité, ils ont envoyé le gros de leurs forces saccager et piller l'arrière-pays, violer les femmes, profaner les lieux sacrés. Nous sommes revenus sans presque avoir combattu, pour ne retrouver que ruines chez nous !
- Quelle honte !
- C'est inadmissible
- Il faut les punir !
- Il faut les massacrer !
- Prenons les armes !»
C'est un beau tollé qui salue les phrases d'Epogatorix. Tous les guerriers présents, et même ceux qui ne font pas habituellement profession de la guerre, comme Dagolitos ou Claparédos, vocifèrent leur indignation et leur volonté féroce de partir combattre ces maudits Celtes.
«Calmons nous, dit Bogiorix. Vous avez vu, Epogatorix l'a bien expliqué, qu'il ne suffit pas d'être courageux et de prendre les armes. Que nous servirait de nous regrouper à cinq cents ou mille Helviens, peut-être même deux mille, sur les bords du Rhôdan, pour attendre cent ou deux cents Celtes qui ne viendront pas, si pendant ce temps-là ils sont à Chauvac, ou au Nez Elevé, en train de piller et de massacrer ?
- C'est clair, ils ont l'avantage du mouvement et de la surprise, surenchérit Kay. Ils sont mobiles, sans leurs familles pour les ralentir, sans intendance. Ils auront toujours un temps d'avance sur les Gaulois.
- Mais que faire, alors ? Nous ne pouvons pas abandonner nos familles, nos villages, pour les chasser à travers tout le pays !
- Il n'y a qu'à fortifier nos demeures, barrer nos chemins, tendre des pièges, s'exclame un guerrier.
- Oui, la belle idée, et ils passeront par la forêt et la montagne, ils attaqueront les lieux non défendus, et ils nous nargueront devant nos fortifications, comme ils ont fait aux Véloniens ! Se retrancher n'est pas une solution !
- Allons les attaquer chez eux, dans le nord-est, et détruisons leurs bases !
- Quelles bases ? Ils sont en route, ils viennent ici, ils n'ont plus de bases dans le nord, n'avez-vous pas compris ? Ils émigrent, quittent leur pays, veulent s'installer dans le nôtre. Nous n'avons nulle part où les frapper.
- Il n'y a pas de solution...»
La discussion, véhémente, se poursuit, sans résultat notable, pendant la matinée. Tout le monde parle en même temps, tout le monde y va de son avis, les solutions les plus invraisemblables sont proposées, et de ce brouhaha fébrile rien ne sort. La discipline n'est pas le fort des Gaulois, pense Kay.
C'est aussi l'avis, apparemment, du druide Esugenos, qui a écouté sans rien dire depuis le début. Il est jeune, nouveau dans la fonction, et cela explique peut-être sa réserve. Mais peut-être aussi est-ce de la sagesse, se dit Kay. Il attend de se former une opinion. Il laisse se tarir les élans de colère et d'enthousiasme irréfléchi.
Kay lui-même, à part une ou deux questions au début, n'a plus rien dit quand les Gaulois ont commencé à parler tous en même temps, de plus en plus fort, sans prendre la peine d'écouter ce que les autres avaient à dire. Il réfléchit intensément, reconnaissant que le problème n'est pas simple.
Il n'est pas nouveau non plus. Dans son monde d'origine aussi, de tous temps, ce genre de confrontation a eu lieu : une population paisible, sédentaire, courageuse mais non agressive, en proie aux attaques imprévisibles de petits groupes de pillards ultra-mobiles et n'ayant rien à perdre.
La question a pu être résolue, cependant. Certaines populations ont su se défendre... en appliquant à la guérilla les techniques de contre-guérilla. En créant des groupes mobiles pour contrer ceux de l'ennemi, en privilégiant l'action d'hommes seuls ou de petits commandos par rapport aux actions de masse, en se fondant dans la population, ce qui est plus facile pour les défenseurs que pour les envahisseurs, et en reprenant l'avance, l'initiative...
Plus facile à dire qu'à faire. Mais il faudra en passer par là, pourtant, si les Gaulois veulent préserver leur intégrité territoriale et culturelle.
Je pourrai les aider, pense Kay. Dans des circonstances bien différentes, mais pourtant analogues, j'ai acquis une expérience du combat clandestin. Et je dispose de moyens...
Il marque une pause dans ses pensées, terrifié par ce qu'il vient d'évoquer. Que suis-je en train de dire ? Voudrais-je vraiment utiliser mes armes, ma technologie de super-civilisé, pour prendre parti dans cette guerre entre primitifs ? En ai-je le droit ? N'avais-je pas décidé, dès mon arrivée, de ne jamais le faire ?
Oui. Mais je me voyais comme un étranger au milieu de sauvages. Et les choses ne se sont pas passées ainsi. Je me suis installé chez ces gens. Ils m'ont accepté. Je suis devenu l'un d'eux. Je suis un Gaulois, maintenant. Je dois les aider. Et ce ne sont pas des sauvages !
Les pensées s'agitent ainsi depuis un moment dans sa tête, tandis que les palabres continuent, et il n'a pas perçu l'attention toute particulière que lui porte le druide. Celui-ci en effet l'observe intensément, comme s'il lisait ou cherchait à lire ses pensées. Et ce jeu singulier, finalement, n'échappe pas à Bogiorix, qui s'est lui aussi un peu retiré du tumulte depuis un moment, se réservant sans doute d'intervenir pour arbitrer, lorsque des propositions intéressantes seraient faites.
«Bon, assez discuté ! Faites silence, tous ! Vos disputes ne mènent à rien. Silence !»
Le chef a parlé d'une voix forte, et petit à petit le calme revient dans la salle de conseil. Quelques uns tentent bien de faire prévaloir une dernière fois leur point de vue, mais sont vite réduits au silence par la foule même de ceux qui vociféraient jusque là. Le chef, satisfait, attend encore quelques secondes, puis reprend :
«Il y a eu de bonnes propositions dans tout ce que vous avez dit, mais il est clair que personne ne détient la solution idéale. Et deux personnes, ici, n'ont pas encore donné leur avis. Le nouveau membre du village, Kay, qui sait fondre et forger l'acier, sait aussi s'en servir au combat, comme il l'a déjà prouvé. Et nul doute qu'il a des idées sur ce que nous pourrions faire. Et cela semble être précisément l'opinion de notre druide, qui observe Kay depuis un moment. Tu n'as pas encore parlé non plus, Esugenos. Voudrais-tu nous éclairer de ton avis ?
- J'ai un avis, en effet, Bogiorix. Mais j'aimerais entendre d'abord celui de Kay.» Le druide a parlé d'une voix ferme, d'un ton autoritaire. Il n'y a aucune hésitation dans son propos. Le chef ne s'y trompe pas.
«C'est normal. Tu es le druide. Tu as droit à parler en dernier. Eh bien, Kay, qu'as-tu à dire sur notre problème ?
- Il n'est pas simple. Mais tu as raison d'évoquer mon passé. J'ai déjà rencontré ce genre de situation, et mieux, j'ai profité de l'expérience de gens qui avaient trouvé des solutions applicables.
La maîtrise du fer n'est pas tout. Certes, nous ne l'avions pas, et maintenant, nous l'avons. Je vois que les Arvernes aussi, de leur côté, ont réussi à maîtriser cette technologie.» Epogatorix touche machinalement la poignée de son arme. «Mais cela ne fait que nous mettre à égalité avec les Celtes, sans nous donner pour autant d'avantage décisif sur eux.
Les deux principales possibilités évoquées ici, une guerre de position, ou une guerre de mouvement, ont toutes les deux des avantages et des inconvénients. Se retrancher, fortifier les villages, piéger les chemins, mettre des veilleurs aux points stratégiques, tout cela est bien, et devra être fait. Mais nous n'aurons ainsi jamais l'initiative, et devrons attendre le bon vouloir de nos ennemis. D'un autre côté, les pourchasser à travers tout le pays, les espionner dans leurs déplacements, les frapper lorsqu'ils ne s'y attendent pas, cela nous redonnera l'initiative, et permettra de désorganiser un peu leur action. Mais ils réagiront vite, se cacheront mieux, nous tendront des pièges à leur tour. Ce n'est pas suffisant, parce que nos forces sont connues d'eux, bien ciblées, et par nature moins mobiles que les leurs : nous ne vivons pas de pillage, nous avons donc une intendance; nous laissons derrière nous, au village, femmes et enfants, labours et échoppes, maisons et trésors, au lieu d'être des pillards sans attaches, sans rien à perdre... Nous ne savons rien d'eux, mais ils savent tout de nous.
Les guerriers Gaulois, dans leur ensemble, ne peuvent donc pas prendre part à une contre-offensive mobile, utilisant les méthodes de l'ennemi. Il faut au contraire les laisser dans les villages, pour défendre ceux-ci - mais bien armés, bien équipés, et retranchés derrière des positions plus faciles à défendre, grâce à quelques constructions dont je vous donnerai le détail.
Des petits groupes rapides, secrets, super entraînés à la guerre clandestine, doivent par ailleurs être formés, pour pouvoir porter la guerre dans les rangs mêmes des Celtes, sans leur fournir de cible identifiable. Ces groupes, je dirai des patrouilles de cavalerie fantôme
[5], auront les meilleures armes, les meilleurs chevaux, et seront capables de se fondre dans la population de n'importe quel village. Ils devront accepter d'être sans attaches, de quitter leurs familles pour de longues périodes, des semaines ou même des mois, et de ne pas toujours être là quand se livreront les batailles "honorables". Ils devront penser comme l'ennemi, prévoir l'ennemi, savoir où l'ennemi doit venir et ce qu'il va faire.
C'est une guerre clandestine que nous allons mener sur notre propre sol. Je peux me charger de l'entraînement des "brigands", de leur équipement, et de la coordination de leurs actions. Je peux donner aussi des conseils sur la fortification des villages. Pour ce qui est de la tâche des guerriers chargés de la défense statique, je n'ai pas la prétention de la leur enseigner. Mais ce que je sais sur la guerre de mouvement et l'utilisation des armes en fer, j'en ferai profiter tout le monde.
- Bien parlé, Kay.» Bogiorix semble profondément satisfait de l'intervention de Kay. «A toi maintenant, Esugenos.
- Je viens d'entendre ce qu'a dit Kayenour des Wermani, et je m'en réjouis. Je me réjouis d'entendre enfin des paroles de bon sens. Je l'ai aussi observé, pendant tout le début de cette réunion, alors que vous parliez tous et qu'il gardait le silence. Et je l'ai observé comme un druide peut observer un homme...»
Un frisson parcourt l'assistance, nettement perceptible, et l'on dirait que la température a baissé subitement de dix degrés. Les hommes les plus proches d'Esugenos s'en éloignent presque malgré eux. Mais le jeune druide, semblant ne pas remarquer, poursuit :
«Kay peut faire ce qu'il a dit, pour nous aider. Et je suis d'avis de lui faire confiance. Mais il peut faire aussi d'autres choses, qu'il n'a pas dites, et qui nous aideront encore plus. Et sur ce point aussi, je lui fais confiance.
- Qu'entends-tu par là, druide ? Bogiorix semble perplexe. Kay est parmi nous depuis de nombreux mois, et il s'est comporté comme l'un des nôtres. Nous a-t-il caché quelque chose ?
- Il y a plus de mystères dans la tête de cet homme que dans tout le village. Il y a une ombre en lui. Je peux connaître ses pensées superficielles, mais je ne peux percer cette ombre, je n'en ai pas le pouvoir. Peut-être Teutomatos l'aurait pu; mais c'est quelque chose d'étrange, comme s'il n'était pas humain. Pardonne-moi, Kay - le druide s'adresse maintenant directement à lui - je n'ai aucune intention d'offense envers toi. Au contraire, je te respecte et je t'admire. Mais je dis ce que je ressens. Tu es fermé à mes pouvoirs de perception...»
Cette déclaration jette un trouble dans l'assistance. Tous les gens du village, tous ceux de ce peuple, savent depuis leur enfance les pouvoirs des druides, leur extraordinaire faculté de perception extrasensorielle. Pour ces gens simples, les druides semblent réaliser des miracles. Entendre l'un d'eux, même s'il est plutôt jeune, dire qu'un homme résiste à ses pouvoirs, c'est en soi une chose anormale, et bigrement inquiétante. Les guerriers assemblés regardent maintenant Kay comme une bête étrange et menaçante, eux qui l'avaient plébiscité et admis dans leurs rangs depuis son combat aux Javelles.
«... Tu es, et je crois que tu resteras, un étranger parmi nous, Kay, même si nous t'acceptons et t'aimons comme un ami. Comprends bien, ce n'est pas nous qui te fermons des portes : c'est toi qui as gardé des portes fermées pour nous. Est-ce que je me trompe, Kay ?»
Kay est sidéré par la prescience du druide. Certes, Clapa, Diouhogna, et d'autres, lui avaient déjà dit que la caste des Connaisseurs - il ne peut s'empêcher de leur donner le nom que, sur son monde d'origine, l'on attribuait aux mages et aux savants - était capable de grands exploits, nettement supérieurs aux capacités humaines. Mais il imaginait plutôt quelques connaissances secrètes de physique, de chimie, de médecine. Jamais il n'avait soupçonné cela... la télépathie !»
- Non, Esugenos, tu ne te trompes pas. Continue.
- Je le répète, je te fais confiance, Kay. Tes propos sont justes, et je crois que nous devons accepter ton aide et tes conseils pour résoudre le problème celte. Mais je crois aussi qu'il y a plus, derrière tes propos, que ce que tu nous as dit. Tu sembles certain de pouvoir vaincre les Celtes, quoi qu'il arrive. N'as-tu pas affirmé, aux Javelles, que tu étais capable de vaincre au combat n’importe quel guerrier gaulois ! Est-ce que je me trompe ?
- Non, Druide, tu ne te trompes pas.
- Et peut-être que notre Claparède, qui n'a pas semblé aussi surpris que les autres de tes exploits, sait un peu de ton secret...
- Mais, Druide... Clapa bafouille.
- Non, Claparédos, ne parle pas. Je ne te demande pas de trahir le moindre des secrets que ton ami t'aurait confiés. Pas plus que je ne lui demande de nous les révéler lui-même directement. Tout homme a droit à ses secrets. Je fais simplement le point de ce que j'ai remarqué. Et en faisant le total de tout cela, je dis : faisons confiance à Kay, suivons son plan, et laissons-le organiser aussi bien la défense des villages que l'entraînement des patrouilles. J'ai parlé.
- Et bien parlé. Moi, Bogiorix, chef de ce village, j'approuve ce qui vient d'être dit. Y a-t-il d'autres avis ?»
Un brouhaha, quelques chuchotements, mais aucune voix ne s'élève. Le chef attend quelques instants, puis reprend :
«Bien. Nous commençons tout de suite. Mais notre village n'est pas le seul impliqué. C'est toute la région, tout le peuple des Helviens, qu'il faut défendre contre les raids celtes. Comment allons-nous convaincre les autres, Kay ?
- Commençons par mettre en place le dispositif ici, Chef. Ce sera plus facile ensuite de démontrer ce qui existe, plutôt que de discuter sur des plans. Et puis, un druide doit pouvoir convaincre un autre druide...
- Oui, dit Esugenos, j'irai parler à mes pairs.
- Soit. Que proposes-tu ?»
Kay reprend la parole, et expose en quelques phrases les principes simples qu'il compte mettre en pratique pour défendre les villages.
Les semaines qui suivent voient une activité fébrile dans le bourg de Vogua. Des tranchées sont creusées, de petites impostes placées aux points d'interception, des chicanes murées viennent ralentir le passage sur les chemins d'accès. Des réserves de vivres, d'armes, de projectiles, sont créées, bien cachées dans les points les plus défendus. Les paysans, armés de bâtons et de javelots
[6], s'exercent sous la direction de quelques guerriers. Les artisans du bois et du métal travaillent comme des forcenés pour produire des armes, des boucliers, des casques, des abris, des barricades. Dagolitos sait maintenant enchaîner plusieurs coulées sur une seule chauffe du four, et les belles épées de fer sortent à la chaîne, qui équiperont bientôt chaque homme du village. Il a trois nouveaux apprentis, et les deux premiers sont devenus ses compagnons. A eux six, plus l'aide occasionnelle de Kay et de Clapa, ils peuvent faire fonctionner la fonderie jour et nuit, et les journées sont emplies du bruit des marteaux sur les enclumes de la forge. Les fours de recuit et décarburation ne s'éteignent jamais, et les charrettes transportant le minerai, le combustible et le calcaire défilent sans arrêt.
Kay a participé à la mise en œuvre de toutes ces activités, et il intervient encore ponctuellement pour aider, conseiller. Mais le gros de son travail, il le réalise maintenant hors du village, discrètement, avec l'embryon de groupe d'action rapide qu'il a constitué. Et en secret même de ce groupe-là, il confère de son plan avec ses deux seuls confidents, Clapa et Diouhogna.
Depuis qu'il a montré la grotte et son contenu à la jeune femme, ils n'y sont pas retournés. Ce soir-là, Kay prend sa décision. Puisque le cuivre n'est plus un problème - sa "fortune" personnelle, arrivée récemment du sud, se monte à plusieurs tonnes de métal raffiné - il envisage, non seulement d'utiliser la barge, avec tous les dispositifs qu'elle contient, mais encore de retourner au vaisseau pour prélever d'autres matériels.
Le problème est de transporter ce cuivre. Lorsque Clapa a demandé pour lui ce métal, au lieu d'or, en récompense de ses exploits et de ses services, les gaulois ont été surpris, mais ont obtempéré sans discuter. Il a reçu, dès le retour de l'expédition au littoral qui a rencontré le navire phénicien, la moitié des charrettes revenues chargées des lourdes barres de métal rouge. Depuis, elles attendent, garées derrière la maison d'Ambigat, le bon vouloir de leur propriétaire. Personne ne lui a demandé ce qu'il comptait en faire, personne ne s'est plus étonné de cette étrange lubie. A présent, il faut l'amener de Vogua à la grotte - ou faire venir la barge.
Les deux possibilités semblent à Kay également mauvaises. Amener les charrettes au pied de la grotte, c'est déjà toute une expédition, pour qui ne possède même pas un cheval à lui; monter ensuite leur lourd chargement à la grotte relève de l'exploit. Amener la barge ici pour charger directement semble plus tentant, mais tellement peu discret ! C'est pourtant cette solution que retient Kay, et il en fait part ce soir-là à sa femme et son ami, qu'il a réunis dans un coin désert du village.
«Nous allons procéder de nuit. Je vais partir chercher la barge, et je reviendrai secrètement cette nuit même, quand tout le monde dormira. Soyez vigilants, et prévenez-moi depuis le sol, quand j'arriverai, si la voie est libre ou non. Il faudra faire vite.
- Comment vas-tu arriver si vite à la grotte ?
- Je vais me déplacer en susma, évidemment. Je prendrai toute précaution pour ne pas être vu.
- Bien, à tout à l'heure, donc. Nous allons veiller ton retour.»
Il donne à Diouhogna une torche électrique, se gardant la deuxième pour pouvoir faire des signaux à son arrivée. Il hésite à confier à Clapa un des communicateurs, mais il ne lui a pas encore appris à s'en servir, et il craint que son ami ne commette une maladresse qui les trahirait, en parlant à haute voix à un absent !
Le matin précédent, il a fait part à leur groupe - une douzaine d'hommes, parmi lesquels Ambigat, le seul guerrier noble, et le jeune frère de Clapa, Cernomat - de l'imminence du départ.
«Nous quitterons le village dans une semaine, dit-il. Ce soir, je vais m'absenter seul, et demain, Clapa et Diouhogna me rejoindront. Nous serons absents quelques jours, pour effectuer certains préparatifs. Vous serez tenus au courant, mais pas tout de suite, après notre départ commun.
Avant de passer à l'action, je tiens à vous donner à tous un entraînement spécial, loin des yeux du village. Nous irons dans un endroit discret que j'ai traversé à mon arrivée. Prévoyez des vêtements chauds, de bonnes chaussures.
- Comment allons-nous nous déplacer, demande Ambigat ? J'ai bien trois chevaux, mais je veux en laisser au moins un à ma femme; Brigos en a un, Matucenos aussi, mais tous les autres sont à pied, y compris toi, Kay. Ce ne sera ni rapide, ni discret !
- Nous partons tous à pied, Ambigat. Laisse tes chevaux à ta femme, ou à un défenseur du village qui en est dépourvu. Nous n'aurons pas besoin de chevaux au début, et par la suite, nous aurons ceux des Celtes !
- A pied ! Mais...
- Ne t'inquiète pas, intervient Clapa. Kay sait de quoi il parle. S'il te dit que nous voyageons à pied, tu peux lui faire confiance. L'essentiel est d'appliquer à la lettre ses instructions.
- Chargez-vous légèrement, vêtements, armes - épées, dagues et javelots, pas de boucliers - vivres pour deux ou trois jours, couverture pour la nuit. Ah, oui, prenez aussi chacun deux ou trois gros ceinturons de cuir, et des sangles de cuir aussi longues que possible.»
Toute la journée, Kay a éludé toutes les questions de pure curiosité, donnant pourtant encore quelques précisions à sa troupe. Il est maintenant temps de partir. Après les dernières recommandations à sa femme et son beau-frère, il s'engage seul sur la route de l'Arche. Le soleil se couche.
Il ne prend pas la route habituelle, mais s'enfonce rapidement dans la forêt dans une direction qui ne mène nulle part. Au bout d'une demi-heure, se jugeant suffisamment éloigné, il s'arrête, jette un coup d'œil rapide autour de lui, et sort de sa poche un appareil de la taille d'une grosse noix, qu'il règle soigneusement par une multitude de petits curseurs. Quand il est satisfait de son travail, il pose l'objet au pied d'un arbre, et s'éloigne de quelques mètres en prenant soin d'interposer un gros rocher. Puis il prend une télécommande et interroge l'appareil distant : rien dans toutes les directions, sauf un vecteur au nord, répond le détecteur d'ondes vitales. Moi, pense Kay. Vérifions.
Il contourne le rocher, vient en vue du détecteur. La télécommande le renseigne : forte augmentation de l'amplitude de l'onde vitale, dit l'appareil, la présence s'est rapprochée.
Kay s'éloigne maintenant de vingt-cinq ou trente mètres, interposant plusieurs rochers. Toujours une présence, faible, sur un seul vecteur, dit le détecteur. Rien d'autre à moins de deux kilomètres.
Parfait, se dit Kay, je suis vraiment seul. Il récupère son matériel et dégage son vêtement pour actionner le susma. Il s'élève prudemment dans la pénombre au milieu des arbres, puis dépasse leur cime, retrouve une certaine clarté, et acquiert rapidement une cinquantaine de mètres d'altitude. Il s'oriente, et bientôt se dirige vers l'Arche.
La sensation est grisante. Sans entrave, sans artifice mécanique perceptible, il vole au milieu du vent, et peut atteindre une vitesse impressionnante. Il ne lui faut que quelques minutes pour apercevoir le pont naturel sur la rivière, avant que l'ombre n'ait noyé tout le paysage. Il a vite fait de repérer l'entrée de la grotte et s'y dirige sans hésiter.
La barge est toujours là où il l'a laissée, intacte et immobile. Comment pourrait-il en être autrement, d'ailleurs ? Même si un fort groupe d'hommes avait voulu la bouger, ils n'auraient pas pu la déplacer d'un seul millimètre, ancrée comme elle est par les champs de force au magnétisme terrestre.
Il préfère attendre que la nuit soit plus noire pour repartir, aussi prend-il le temps de fixer les extraordinaires peintures pariétales avec une petite caméra électronique qu'il a sortie d'un des coffres. Plus de raison de se priver maintenant, il a de l'énergie à revendre, avec tout ce cuivre, et une telle facilité pour s'en procurer d'autre !
Il procède prudemment pour dégager son véhicule de la caverne, et prend le chemin du retour vers Vogua.
Arrivé au-dessus du village, il utilise ses lunettes à infrarouge pour repérer Clapa et Diouhogna qui l'attendent dans le sous-bois derrière la maison d'Ambigat. Les chariots sont tout près, à découvert, mais à cette heure il n'y a plus aucun mouvement, tout dort.
Il ôte ses lunettes, saisit la torche, et envoie une impulsion lumineuse, brève, vers les deux silhouettes. Il entend une exclamation étouffée, et un instant après, un éclair lui parvient du sol. Un seul. La voie est libre.
Il pose la barge aussi près qu'il peut des charrettes, et entreprend aussitôt de transférer leur chargement à l'aide d'un susma.
Clapa vient l'aider avec l'autre sustentateur, au maniement duquel il s'est exercé ces derniers jours. Il leur faut malgré tout plus d'une heure de travail intense pour vider les charrettes, et Kay, au dernier moment, réalise, que la barge ne pourra pas soulever tout ce poids...
Il a un instant de panique, et se maudit de sa stupidité. Comment a-t-il pu oublier ainsi les limitations de son véhicule ?
Clapa et Diouhogna ne savent rien de son problème, et se sont déjà installés, l'attendant sous le roof tandis qu'il fulmine, seul à l'extérieur. Comment faire ?
Il a encore les deux susmas des harnais, un gros et un petit. Il adapte le gros à l'avant, où il n'y en avait qu'un, et le petit à l'arrière, avec les deux autres. Il lui faut encore dix minutes pour réaliser une interconnexion des circuits, de façon à pouvoir tout commander à la fois, et pour syntoniser les champs de façon à ce que leurs puissances s'ajoutent sans se contrarier.
Clapa et Diou, pendant ce temps, le regardent faire, maintenant un peu inquiets, comprenant qu'il y a un problème. Lorsqu'enfin il les rejoint, ils savent que l'heure de vérité a sonné.
Kay lance l'énergie progressivement. Jusqu'à 80% de puissance, rien ne se passe, pas même une vibration, au point qu'il se demande s'il n'a pas commis une erreur de branchement. Puis un léger frémissement le rassure au moins sur ce point. Il pousse encore les générateurs, dépasse 95%, et soudain, comme à regret, le lourd véhicule fait un bond minuscule au-dessus du sol, quelques centimètres, avant de retomber, repris par la gravité. Kay monte à 98%, 99%, et enfin la barge quitte le sol, très lentement, mais cette fois de façon continue. Avec les générateurs à 100%, il réussit à lui donner une vitesse verticale d'un mètre seconde environ, et s'en estime finalement satisfait.
Dès qu'ils sont plus haut que la plus haute maison du village, Kay enclenche la propulsion horizontale et met le cap sur la grotte. Clapa repère ce fait, et s'en étonne.
«Allons-nous passer à la caverne ? Je croyais que nous devions rejoindre directement ton vaisseau...
- C'était mon intention, mais tu vois comme nous sommes chargés, il y a près de trois tonnes de métal à bord, et je ne veux pas courir de risque avec un tel handicap. Je vais déposer dans la grotte la moitié au moins de ce cuivre - le reste sera bien suffisant pour redonner vie à mon vaisseau.
- Mais nous avançons plutôt bien, objecte Diou. Nous n'allions pas si vite il y a un moment, en quittant le village.
- Evidemment. Pour nous soulever, nous étions à la limite de capacité des susmas. Mais pour avancer, il y a l'inertie, nous ne luttons plus contre la gravité : lentement, mais régulièrement, notre vitesse peut augmenter. Cela a un prix, toutefois : il nous faudra songer à ralentir bien avant d'être arrivés.»
Même dans ces conditions, le trajet est vite accompli. Pour freiner, Kay doit inverser la poussée horizontale des susmas, et pour la première fois après la griserie des premiers vols, les deux Gaulois découvrent le revers de la médaille, les désagréments de la décélération. Ils se sentent oppressés, leur corps leur transmet des messages qu'ils ne savent pas interpréter, et tous deux, au dernier moment, avec un ensemble presque parfait, sont pris d'une nausée et doivent se soulager précipitamment par-dessus bord. Mais la barge finit par s'arrêter, et Kay, charitable, leur laisse le temps de récupérer avant de se diriger vers la grotte à une vitesse d'escargot.
Ils ne s'attardent pas, et sont bientôt prêts à repartir, avec un véhicule nettement allégé, dont la maniabilité est redevenue normale.
La nuit est déjà bien avancée, et Kay ne veut pas être vu de jour. Il fonce donc aussi vite qu'il l'ose vers le sud, survolant la vallée du Rhôdan comme il l'a fait à l'aller, mais parcourant le même chemin en moins d'une heure, là où il lui avait fallu plusieurs jours !
Une petite balise automatique, qu'il avait placée au sommet de la colline surplombant le vaisseau et alimentée sur les mêmes cellules solaires que ce dernier, le guide infailliblement. Il a tôt fait, dans les premières lueurs de l'aube, de repérer le monticule artificiel qu'il a élevé au début de l'été pour cacher son navire spatial. Il y pose la barge, coupe les susmas. Rien ne bouge. La construction est solide ! L'herbe a poussé, atténuant l'aspect étranger de l'éminence, et les orages de l'été ont commencé à remodeler le relief, creusant des ravines, érodant la couverture d'humus par endroits, accumulant la terre en d'autres. Il y a même des traces d'animaux, des terriers, des fourmilières...
Clapa et Diouhogna, d'ailleurs, n'ont pas conscience d'être ailleurs que sur une colline ordinaire. Kay actionne un communicateur radio.
«Wid, Wid, ici Kayenour. Réactive-toi. Wid, réponds !»
Une interminable poignée de secondes, seul le silence angoissant d'une bande radio vide, sans parasites, sans émissions, sans interférences d'origine technologique...
«Kayenour, ici Wid. Je vous reçois bien. J'ai reconnu votre voix, et les noms que vous avez prononcés. Mais dans quelle langue vous exprimez-vous donc ?»
Kay reste interdit. Il a parlé en gaulois !
C'est au tour de Clapa et Diouhogna de s'étonner, au son de la voix synthétique qui est sortie de la boite que tient Kay. Les sonorités de la langue du visiteur les surprennent profondément, et là, pour la première fois, ils réalisent enfin toute l'étrangeté de leur compagnon. Mais le dialogue a repris :
«Bien sûr, Wid, je me suis exprimé dans la langue des habitants de cette région ! Je ne parle plus qu'elle depuis mon départ...
- Heureux de vous entendre, Kay. Comment allez-vous ?
- Bien. J'ai trouvé des humains sur cette planète.
- De quel niveau ?
- Primitif. Passage de la métallurgie du bronze à celle du fer.
- Les contacts ont-ils été amicaux ?
- Tout-à-fait. Je me suis intégré sans difficulté.
- Avez-vous révélé votre origine étrangère ?
- Non, sauf aux deux individus qui m'accompagnent, ma femme et mon beau-frère.
- Votre femme ? Vous êtes-vous marié ?
- En effet. Depuis l'équinoxe.
- J'en conclus que vous n'avez plus d'espoir de retrouver les autres vaisseaux...
- Comment le pourrais-je, Wid ?
- En effet.»
Ce ne sont pas les sentiments qui t'étouffent, foutue machine, pense Kay. Mais que peut-il espérer d'autre ? Il est malgré tout bien content de retrouver l'ordinateur, seul contact animé avec son passé.
«Où en sont tes réserves énergétiques ?
- Les cellules solaires ont bien donné pendant l'été, si bien que je n'ai pas trop puisé dans le cuivre. Il me reste douze barres. Un an de survie en état d'alerte légère, un à deux siècles en sommeil.
- Oublie tous ces calculs de rationnement, Wid. Je te rapporte du cuivre. De quoi décoller !
- Il me faut au moins mille cinq cents kilos de métal pour décoller et quitter ce système. Mais il en faut le double pour faire fonctionner les systèmes de survie pour vous.
- J'apporte une tonne et demie ici, j'en ai encore autant à l'abri dans une grotte, et je peux m'en procurer dix fois plus à tout moment.
- Voilà une excellente nouvelle ! Où allons-nous ?
- Nulle part, Wid. Je reste ici, et toi, tu vas simplement te mettre en état de veille accrue, pour surveiller l'espace, chercher la trace des autres vaisseaux.»
Tout en discutant dans sa langue avec l'ordinateur, Kay a fait redécoller la barge pour se placer au-dessus du fleuve, face à la colline qui abritait sa première grotte. Tout est effondré, et l'accès n'est plus possible par là. Mais il sait un endroit proche où la paroi rocheuse est peu épaisse, et il oriente ses lasers de façon à la percer, sur une largeur suffisante pour les laisser passer avec l'embarcation. Lorsque le rayon lumineux fuse et commence à faire fondre la roche face à eux, les deux Gaulois sont persuadés d'être en présence de Taranis, le dieu du tonnerre. C'était une chose de savoir que Kay venait de loin, avait des connaissances étranges; c'en est une autre de le voir lancer des éclairs qui transpercent la montagne !
Kay n'est pas satisfait. Chaque nouvelle entorse à la règle du secret déforme un peu plus l'image que ces gens simples, sa femme, son ami et beau-frère, ont de lui. Pour eux, il s'éloigne de l'humanité pour devenir une sorte de surhomme ou demi-dieu. Il le voit dans leur regard. Clapa, pourtant au fait depuis le début, et déjà témoin de bien des exploits, regarde maintenant son ami avec... crainte, respect, peut-être, en tout cas un grand ahurissement. Mais c'est le regard de Diouhogna qui lui fait le plus mal. L'amour et la confiance sont toujours là, certes. Mais il y apparaît une nouvelle nuance, mélange de terreur sacrée et d'admiration aveugle.
Ils ne seront jamais plus des gens simples, pense Kay avec tristesse.
Dans un grand fracas de pierres concassées, jaillissantes, la paroi est percée, et la partie arrière de l'ancienne grotte apparaît. Kay y engage la barge, allume un projecteur, et a tôt fait de repérer, tout au fond de la caverne, l'entrée du tunnel qui mène au vaisseau. Ce boyau, qu'il a creusé en prévision d'un tel retour, est juste assez large pour la barge, mais dépourvu de virages, en pente douce à la descente comme à la montée, il n'offre pas de difficulté particulière. En quelques instants, ils sont à proximité du vaisseau, sous la colline.
Wid a perçu leur arrivée, et le sas principal s'ouvre comme des projecteurs illuminent les lieux. Une musique raffinée, gaie et enthousiaste, est diffusée. L'ordinateur les accueille !
Clapa et Diou, cette fois, n'ont plus de réaction de peur. Emerveillés, ils se laissent prendre à la magie du moment, et leur sourire d'enfants apercevant un trésor réchauffe le cœur de Kay.
«Bienvenue dans mon royaume ! dit-il. Il est petit; souterrain, mais plein de surprises.
- A n'en pas douter, Kay. Comment cet... œuf est-il venu ici, sous la colline ?
- Il n'y avait pas de colline quand il s'est posé, Clapa.
- Tu veux dire que tu as bâti ce tertre par-dessus ?
- Oui.
- De mieux en mieux ! C'est toi que l'on devrait nommer claparède, pas moi.
- Il a tellement de talents différents... combien de noms devrait-il porter, mon bien-aimé époux ?
- C'est vrai, Diou. Quand il m'a sauvé, je l'ai pris pour Lug. Tout-à-l'heure, quand il a fracassé la montagne, c'était Taranis. Par sa connaissance du feu et de la lumière, c'est Bélénos. Et sa science du métal ne le rend-il pas l'égal d'Esus ?
- Oui, tout cela est vrai. Et il parle une langue que les druides eux-mêmes ne comprendraient pas, et son savoir est tout aussi mystérieux. Ne serait-il pas Ogmios ?
- Allons, ne vous emballez pas, interrompt Kay. Je ne suis aucun de ces dieux, je ne suis pas un dieu, et vous le savez bien. Vous m'avez vu manger, boire, dormir, comme vous. Je défèque et je pisse, je pue quand j'ai transpiré; si je fends du bois pendant une journée, je suis aussi fatigué que vous, et si je reçois un coup de bâton, j'ai mal, comme vous.
- Oui. Pourtant, tu es différent, même si tu n'es pas un dieu. Comme les Deiwos sont différents. Ils font toutes ces choses que tu as dites, comme nous; et pourtant, ils nous sont plus étrangers que les chiens, les ours, et même les poissons du fleuve !
- Je suis conscient de cette étrangeté. Je ne pourrai que tenter de l'atténuer, au fil des années, en vivant parmi vous. Mais je peux aussi, et plus rapidement, vous enseigner une partie de ce que je sais. Quand vous comprendrez, même de façon superficielle, certains des principes qui régissent les "exploits" que vous me voyez accomplir, ils ne vous paraîtront plus si miraculeux, ni moi si étrange.
- Vas-tu nous enseigner, Kay ?
- Oui, si vous le voulez. C'est la raison principale de mon voyage ici, au vaisseau.»
Les banques de mémoire de Wid, modifiées par Ogger avant le départ, contiennent pratiquement tout le savoir scientifique et technologique d'Elrina. Il y a aussi des programmes d'enseignement pour tous les niveaux d'intelligence, de culture et d'âge. Ce ne sera pas simple, mais il devrait être possible d'en sortir un enseignement adapté à Clapa et Diouhogna, qui leur donne une bonne teinture de la langue et des connaissances de base, celles qui sont transmises aux enfants habituellement...
Pour l'heure, Kay a besoin de travailler avec Wid. Il fait visiter le vaisseau aux Gaulois, les laisse poser toutes les questions qui leur viennent, puis les ramène à la grotte par le souterrain.
«Visitez les lieux. C'est là que j'ai vécu à mon arrivée, au printemps. L'entrée d'origine est bouchée, mais le reste est intact. Vous pouvez vous y reposer, et vous en servir comme base pour chasser ou pêcher. Je vais devoir vous laisser pendant toute la journée, j'ai affaire au vaisseau. Soyez prudents. Je vous laisse des micro-communicateurs.» Il leur tend à chacun un petit objet de la taille d'un petit pois. «Ils fonctionnent en permanence. Fixez-les dans vos cheveux, et s'il y a le moindre danger, criez au secours. Nous vous entendrons et pourrons intervenir. Quant à moi, pour vous rappeler, j'émettrai une vibration que vous sentirez sur la peau, grâce à ceci.» Il leur passe un communicateur de poignet, réglé en mode réception. Ils ne savent pas s'en servir, mais ils percevront sans difficulté l'activation du vibreur. «Revenez de suite quand je ferai le signal. Nous avons beaucoup de travail.»
Il les laisse, un peu perplexes, mais rassurés par l'impression qu'il donne de maîtriser la situation.
Kay s'installe devant la console principale et commence à travailler.
...
[1] Le "chef des combattants à cheval".
[2] La Saône.
[3] La Seine.
[4] Le Rhin, le Rhône, Lyon.
[5] En Gaulois : Brigantia, origine du mot brigand, désigne toute « compagnie » de guerriers. Eporédoï désigne plus spécialement les cavaliers.
[6] Javelot : Le mot est gaulois. Cette arme, à l'origine, est un simple épieu à pointe durcie au feu, puis à pointe de bronze. Ceux fabriqués par les amis de Kay, bien sûr, sont équipés d'une lame de fer en forme de fleur de lys allongée à triple tranchant. La même arme se retrouvera plus tard chez les Francs sous le nom d'angon. ... Richard Bach.

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