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Haïti : la situation universitaire

Publié le 08 février 2010 par 509

La présente article est tiré 

Source:  http://usbek.blogs.nouvelobs.com/archive/2010/02/07/haiti-la-situation-universitaire.html

Haïti : la situation universitaire

Depuis le séisme du 12 janvier 2010, j’ai essayé d'informer, au fur et à mesure que des informations me parvenaient, d’abord de l’Amérique du Nord (Boston et Québec surtout) qui, en raison de l’importance des populations d’origine haïtienne qui y résident, ont toujours eu des relations privilégiées avec Port-au-Prince, et de ce fait, disposé d’informations que nous n’avions pas en France) soit, dans la suite, par des courriels venus d’Haïti même.
L’un des premiers documents de quelque étendue a été la lettre de Jacky Lumarque, Recteur de l’Université Quisqueya que je ne puis reproduire à nouveau ici dans son ensemble mais que vous pouvez aisément retrouver dans l’un de mes premiers posts sur le sujet. Je remercie, à cet égard, Marc Prou, Secrétaire Général de la Haitian Society of America, qui me l’a fait parvenir très tôt. Cette lettre, remarquable par sa hauteur de vue comme par le courage dont elle témoigne a été l’un des premiers éléments dont j’ai pu disposer ; c’est sa lecture qui m’a poussé à tenter de donner une information dont on ne peut guère disposer par ailleurs.
Pour tenter d’obtenir un point officiel et des détails plus précis sur la situation universitaire dans le pays, je me suis donc rendu à nouveau hier sur le site de l’Agence Universitaire de la Francophonie (< AUF.org >), puisque non seulement l'AUF a un bureau à Port-au-Prince même, mais l’Université d’Etat d’Haïti (UEH) et l’Université Quisqueya (UNIQ) sont membres, l’une et l’autre, de cette association. J’avais, bien entendu, déjà consulté ce site ; je n’y avais pris connaissance que de l’extrait d’un discours prononcé, à Montréal, devant le corps diplomatique, le 15 janvier 2010, par Bernard Cerquiglini, Recteur de l’AUF ; je le reproduis ci-dessous :
« Notre chagrin est grand aujourd’hui. L’Agence universitaire de la Francophonie est solidaire du peuple haïtien, pour la jeunesse duquel elle œuvre depuis longtemps. Nous avons en Haïti un bureau régional, un campus numérique, des formations ouvertes et à distance, un institut de formation à la gestion ; nous préparions un dispositif de formation des maîtres.
L’Agence universitaire est blessée aujourd’hui, comme est meurtri le peuple haïtien. Le bâtiment de l’Institut de formation à la gestion pour la Caraïbe, qui doit beaucoup à la générosité des États que vous représentez, et que nous avons inauguré en avril, est en partie détruit. Un professeur et plusieurs de ses étudiants sont morts écrasés ; c’est une peine immense.
Sachez que nous faisons le maximum pour secourir nos étudiants et nos collaborateurs. Soyez certains que nous continuerons à exercer notre solidarité envers le peuple haïtien. L’institut poursuivra, dès que possible, ses activités hors les murs ; la formation en gestion, dont ce pays a tant besoin, sera assurée, les diplômes délivrés. Puis, nous rebâtirons »
J’avais, entre temps, reçu d’Haïti, les nouvelles les plus alarmantes, à la fois de Quisqueya (de la main même du Recteur Lumarque) et de la Faculté de Linguistique appliquée par des collègues haïtiens ; j’avais appris ainsi que non seulement trois enseignants y avaient trouvé la mort, mais deux cents étudiants y étaient également morts. J’en ai parlé dans mon post d’hier et je n’y reviens donc pas.
Même si depuis quelques jours, dans les bandeaux défilant du site de l’AUF figure, parmi d'autres publicités, le drapeau haïtien, les informations du discours du Recteur concernent surtout l’AUF elle-même et on ne trouve rien sur les établissements haïtiens d’enseignement supérieur eux-mêmes (UEH, Quisqueya, Ecole Normale Supérieure, etc.). En quête de telles informations, je suis donc allé, sur ce même site, dans la section « Bureau Caraïbe ». Quelle n’a pas été ma stupeur de constater que, ce jour, le 6 février 2010, soit près d’un mois après la catastrophe, cette section spécifique du site AUF que je pensais vouée à l’état actuel de la situation et aux suites du séisme ou même peut-être purement et simplement fermée en signe de deuil (ce que chacun pourrait comprendre) était non seulement ouverte, mais surtout se trouvait exactement dans l’état où elle était avant le séisme, comme si rien ne s’était passé, et avec, sinistre ironie, une rubrique « Actualités » !
Le pire de tout est que la « vitrine » de ce site a toujours, comme élément central, une vidéo d’une quinzaine de minutes, dont la plupart des séquences sont désormais, vu les événements provoqués par le séisme et les conséquences funestes de ces destructions, d’une macabre ironie, car toutes, bien entendu, évoquent Port-au-Prince avant la catastrophe. Une partie importante de ce film est même consacrée à l’Institut Francophone de Gestion de la Caraïbe (IFGCar), situé au Canapé Bert et qui avait pris le nom d’Aimé Césaire.
Cette construction, dont la vidéo en cause montre à la fois le chantier et l’état achevé, avait été inaugurée en avril 2009 ; à juste titre, l’AUF s’en montrait particulièrement fière, mais hélas elle n’a pas résisté au tremblement de terre, ensevelissant dans ses décombres un professeur et un nombre indéterminé d’étudiants. Quoique le bâtiment ait été co-financé par des Etats de la zone et des fonds internationaux, l’Etat haïtien y avait apporté un demi-million de dollars à ce que j’ai entendu dire
Dans les séquences de la vidéo, on voit, longuement, l’architecte de ce bâtiment qui en souligne avec fierté la position, l’architecture et l’esthétique, comparant même l’IFGCar à « un navire posé sur la montagne », ce qui, vu ce qui s’est passé dans la suite, apparaît comme une métaphore singulièrement malheureuse. Une zone exposée à de tels risques sismiques ne se prête assurément guère aux hardiesses architecturales de ce genre et des fondations anti-sismiques auraient sans doute été préférables !
Il est, en tout cas, incompréhensible que depuis près d’un mois, nul n’ai songé à modifier ce site où tout prend une résonance insupportable, depuis les rues de Port-au-Prince, animées et joyeuses, jusqu’aux propos résolument enthousiastes de nombreuses personnalités universitaires haïtiennes. Naturellement, les deux recteurs, Vernet (UEH) et Lumarque (UNIQ) ne savent pas que cette vidéo est toujours proposée aux regards et à l’écoute de ceux qui, comme moi, cherchent des informations sur la catastrophe. Je n’illustrerai ce point que par la phrase qui clôt cette vidéo. Elle est prononcée par le Recteur Vernet (de l’Université d’Etat d’Haïti, mais sans parenté avec Pierre Vernet, le Doyen de la Faculté de Linguistique Appliquée d’Haïti, mort avec 200 de ses étudiants, dans l’effondrement de son établissement) : « On va améliorer la situation du pays » !
Le bilan, très provisoire et très incomplet, établi d’après les informations que j’ai pu avoir, ici ou là, est le suivant pour trois établissments de la ville
Université Quisqueya :
Plusieurs cadres et enseignants religieux sont morts ; 16 étudiants morts ou disparus. Plusieurs dizaines ont pu être sauvés, avec les moyens, du bord comme le précise le témoignage du Recteur Lumarque : « Je remercie spécialement les étudiants et les jeunes volontaires (dont la plupart n’ont même pas fait leur certificat d’études primaires) pour le courage extraordinaire dont ils ont fait preuve en travaillant 48 heures d’affilée afin de sortir des décombres près d’une vingtaine de survivants, sans moyens techniques et au péril de leur vie. Ceux que nous avons vu mourir sous nos yeux sont morts faute de moyens et d’équipements pour écarter les poutres et les dalles entre lesquelles les corps se trouvaient coincés.
Tous nos bâtiments ont été détruits y compris le Musée qui accueillait une exposition consacrée au célèbre peintre américain d’origine haïtienne Jean Michel Basquiat et les trois appartements que nous avions dédié aux professeurs invités en mission d’enseignement pour Quisqueya et les autres universités haïtiennes reconnues par l’Etat. Nous devrons recommencer à zéro et je n’ai aucun doute sur notre capacité collective à trouver les moyens, l’énergie et la détermination pour le faire. »
Faculté de linguistique appliquée de l’UEH : 3 professeurs morts ou disparus ; 200 étudiants morts ou disparus.
Ecole Normale Supérieure. Le bilan humain est moins lourd en raison de la configuration des lieux ; il ne semble pas y avoir eu de victimes dans le corps enseignant et les étudiants, car l’effondrement principal a touché le rez-de chaussée où se trouvaient la bibliothèque, les salles de cours et les locaux administratifs étant au premier étage. Beaucoup de livres sont sans doute perdus ; le matériel informatique a été détruit ou volé.

PS Ce dimanche 7 février 2010 dans C/Politique sur la Cinq, j'ai entendu le ministre Luc Chatel dire que l'ENS avait été détruite et une génération d'étudiants tués ; je pense qu'il confond avec la FLA, car à ma connaissance, il n'en est rien pour l'ENS. C'est dire la piètre qualité de l'information, même aux niveaux les plus élevés de l'Etat.

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