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Des femmes qui se dérobent

Publié le 09 février 2010 par Marc Lenot

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Sont-ce encore des portraits ? Peut-on encore distinguer les traits de ces jeunes femmes, qui semblent être des soeurs au même visage fin encadré de longs cheveux ? Cette série de Yousouf Wachill se nomme Effacements : non point qu’à la manière de tel ou telle jeune artiste conceptuel, il efface la matière même de ses photographies.

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Mais s’interpose entre l’objectif et le sujet, entre notre oeil et la représentation, une forme floue, molle, ouateuse, indistincte, un nuage qui diffracte et qui brouille, une impossibilité de voir. Peut-être la jeune femme a-t-elle interposé sa main en mouvement, comme une défense ultime, ou peut-être le photographe a-t-il dissimulé son modèle derrière un écran de pudeur, de protection, de tromperie aussi. On voit ici un oeil sévère, là une bouche charnue, ici une mèche rebelle. La plupart des visages se détachent d’un mur granuleux, sur lequel on aimerait

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promener le doigt, au risque de l’égratigner, pour se raccrocher à un peu de réalité au milieu de ces semi-fantômes. Ce sont des femmes qui ne se dévoilent pas, qui nous épient parfois, qui toujours se dérobent à notre vision, à notre préhension, à notre désir. Et c’est très beau; les reproductions ne peuvent être qu’imparfaites, hélas.

Yousouf Wachill, Mauricien de Castres, est présenté à la Maison Européenne de la Photographie

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(jusqu’au 4 avril) par Jean-Claude Lemagny, dont le texte fait rêver. Il m’a plu de lire la liste des expositions auxquelles Wachill a participé : l’épaisseur de l’espace, le corps du visible, éloge de l’ombre, portraits-visages. Comme une déclaration de point de vue face au monde, comme une différence face à tant d’autres photographes bruyants.

Ce qui n’est pas du tout le cas de l’autre photographe des profondeurs de la MEP, Luc Choquer, qui a entrepris une série de portraits des Français : vaste ambition où ses sujets, de tous types, posent in situ, dans leur cadre de vie, qui avec ses chiens et qui avec sa collection de tableaux. Beaucoup de portraits de groupe et de famille, où l’affection est visible, avec des gestes de confort, et la tension parfois. Certains affichent leur différence, un boxeur, des châtelains et leurs enfants noirs, un grognard napoléonien. D’autres, nous les avons toujours connus : ce paysan pourrait être mon grand-père, cette adolescente ma fille et ce cavalier moi plus jeune. Luc Choquer n’est ni August Sander (il n’en a pas la méthode impersonnelle), ni Martin Parr (il n’en a pas la méchanceté acide), il travaille plutôt dans l’empathie, la proximité.

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Mauvais esprit que je suis, la photo de Choquer que j’ai préférée est -là aussi- celle d’une dérobade, d’une fuite, la seule exposée ici qui ne soit pas une description, un portrait, la seule où l’énigme vienne de l’image et non des personnages. Elle est un peu floue et mal cadrée, le couple va sortir du champ, elle est déjà dehors, on tente de s’accrocher au rouge de ses escarpins, à la texture dentellière de la robe sur ses fesses, au bronzage bizarre de ses mollets. Mais elle s’enfuit et ne reste que lui, froissant nerveusement son carton d’invitation à la main, oiseau noir triste sur un fond de feu. C’est une photo de mystère, d’absence, complexe et dérangeante au milieu de tous ces beaux portraits quotidiens; c’est celle devant laquelle je suis resté longtemps.

Photos de Yousouf Wachill courtoisie de la MEP.


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