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L'Affranchie du périphérique, Didier Daeninckx

Par Clementso
L'Affranchie du périphérique, Didier DaeninckxS’il y a quelque chose qui me déroute dans un roman, c’est bien, lorsque je le referme après l’avoir dévoré jusqu’à la dernière page, de m’apercevoir que le héros, ou l’héroïne, qui m’a parlé tout au long des chapitres que je viens d’avaler, n’a pas de nom, ni même de prénom. Comment l’appeler alors ? À quelle page de mon calepin noter ses références pour ne pas le (la) perdre ?
C’est exactement ce qui m’est arrivé avec « L’Affranchie du Périphérique ». Elle a réussi à me parler de son copain Alain dont elle s’est rapidement débarrassée après quelques pages seulement. Elle a réussi à me parler de son amie d’enfance Sabine qui a disparu tout aussi vite à l’issue d’une discussion amère autour du comportement d’un autre Alain avec les clochards à quelques mètres des Buttes-Chaumont. Mais d’elle, rien ! Elle ne se présente à personne : ni à ses lecteurs, ni à ses interlocuteurs !
Pas même à ce marginal dont elle envahit la maison en ruine qu’il occupe, mais est cependant en train d’abandonner pour aller planter ses racines ailleurs, beaucoup plus au Sud. Une ruine étonnante par son architecture qu’elle a découverte au hasard d’une promenade à vélo, pas loin du pont de Landys, alors qu’elle cherchait à poursuivre, dans un amoncellement de branchages odorants et d’arbustes emmêlés, le vol rapide et coloré d’une mésange charbonnière.
L'Affranchie du périphérique, Didier DaeninckxUne ruine intrigante, dont Patrice (le marginal qui disparaîtra aussi vite que les autres !) ne sait pas lui dire grand-chose puisqu’il loge là, comme certainement beaucoup d’autres avant lui, sans se préoccuper de payer un loyer à un éventuel propriétaire. En quête d’un logement suite à la rupture récente avec Alain, incapable de justifier des ressources qui lui permettraient de prétendre rester à Paris intra-muros, notre cycliste du dimanche s’éprend de ces murs sans fenêtres et sans toit.
Et se lance tête baissée dans une sorte de quête dont le charme de ces vestiges devient le moteur. Mais ce charme n’est pas que visuel ! C’est un peu l’histoire de cette maison qui semble vouloir ressurgir du passé en la poussant à tout faire remonter à la surface, à reconstituer certaines des vies qui ont habité des murs, leur ont donné une mémoire. Et finalement, après avoir tenté « de découvrir (le) nid » de mésanges charbonnières, « (elle) ne savait pas encore qu’(elle était) sur la piste du (sien) » ! Le sous-titre de ce livre s’intitule « Secrets de Banlieue.». C’est bien de cela qu’il s’agit.
Car dans ce jeu de piste, cette enquête que ne renieraient pas nombre de nos « privés », ce sont bien des morceaux de ces secrets de banlieue qui se dessinent. Les marginaux, certes, sont presque une image d’Épinal, mais avec eux les mariniers, les ouvriers, les anciennes activités industrieuses qui se sont développées autour de la capitale une fois franchi le périphérique.
Et c’est là que tout le talent de Didier DAENINCKX fait la différence ! Il nous embarque dans un roman et nous fait subrepticement découvrir l’Histoire ! L’Histoire de ceux qui, dans la première moitié du XXe siècle ont donné le ton et la vie de ces quartiers décentrés.
L'Affranchie du périphérique, Didier DaeninckxC’est ainsi qu’il nous conduit, dans les pas de son héroïne sans nom, à la poursuite des fondateurs de « L’Internationale Lettriste » dont l’un d’entre eux s’est signalé en annonçant en chaire de Notre Dame « la mort de Christ Dieu pour qu’enfin vive l’Homme » !!! Mais aussi dans les pas de Madeleine Viannet qui fut, un peu avant Coco Chanel, une immense couturière à laquelle les femmes doivent notamment la disparition du corset ! Sans oublier Jürg Kreienbülh qui a peint « dans le froid des berges, à Carrières-sur-Seine, (…) des portraits (…) d’inconnus exilés dont c’est la seule trace sur terre », ou Matisse et ses « fameux papiers découpés dans le la gouache bleue ».
J’ai adoré la façon dont le roman s’est imbriqué dans la réalité pour me faire découvrir des facettes qui m’étaient totalement inconnues de cette vie banlieusarde qui n’en a pas moins marqué la capitale. J’ai adoré le ton, j’ai adoré l’intrigue et son fil conducteur qui, profitant de l’accroche de moments d’exception, mettent en avant la passion d’un passé tellement responsable de notre présent.
Retrouvez L'Affranchie du périphérique, de Didier Daeninckx, en librairie

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