Depuis un quart de siècle d’existence, cette revue compte
ses habitués qui, à quelques exceptions près, ne sauraient guère être situés du
côté dit expérimental de la littérature. Cela étant, on peut tout de même trouver
de quoi lire dans des formes qui paraissent a priori sans grande audace.
Ainsi, entre autres textes, on pourra retenir de ce dernier numéro la nouvelle
d’Henri Droguet, Nord-Ouest, longue dérive qui, des anodines premières
phrases (Il est quinze heures. Presque.), en vient à tourner au drame
provoqué comme sans y penser, sans particulière malveillance et
s’achève sur un constat qui évoque le soulagement de soi : C’en est
fini de mes borborygmes, de mes soliloques et ma ventriloquie. Tout ça fait
désormais un zéro pur.
De même, on appréciera l’humour subtil de Cyrille Fleischman dans une nouvelle,
l’Arrondissement du monde, se déroulant dans le milieu ashkénaze
parisien qui lui est familier :
Politsker dépassait d’ailleurs largement les mariages maintenant. Il
disait :
- … Au fond, est-ce qu’on sait si les choses ont un sens avant qu’on leur donne
un sens ? Vous comprenez ce que je veux dire ?
Beaucoup hochèrent la tête ; ça ne prouvait pas qu’ils comprenaient; ça ne
voulait pas dire le contraire non plus.
Les notes de Jean-Pierre Georges valent aussi le détour par leur justesse de
ton, illustrant bien la citation de Manuel Daull qui y est glissée : Le
concept d’intime impersonnel est mon cheval de bataille. – échantillons :
Un sacré vantard, il se disait plus vide que les autres.
Le poisson rouge, à l’abri de deux fléaux majeurs : l’ennui et la rage
de l’expression.
Encore une ruelle qui ne descend pas vers la mer.
Il est passé de son très peu à son très pas.
Par ailleurs, Pascal Commère, outre une nouvelle (où l’enfance manque. Et
d’abord à elle-même. C’est un trou.), propose Au surgissement du gris,
une lecture attentive de l’œuvre de Petr Král dont quelques poèmes figurent
également au sommaire :
PAYSAGE
A
Petr Motýl
Au-dessus du champ la fumée déchire l’air
comme le rideau d’un temple distant,
pour un peu, le péché n’existerait pas,
seulement le châtiment prochain.
Et les usines dans la brume,
l’humidité suintant des murs.
Un biseau dans la cour
tombe loin du marteau,
une discrète pluie d’épingles, côté féminin,
descend de la bouche vers le fond des mousses
alors que l’aube pointe dans les hanches, de biais.
D’un gris à l’autre, les multiples nuances de celui qui appartient aux livres de
Gilles Ortlieb peuvent être approchées d’une part à travers une prose intitulée
Berceau du fer :
Hayange, donc, et ses anges nombreux et satellites : Florange, Erzange,
Sérémange, Knutange, Illange, Nilvange, Algrange. Tous posés d’un côté ou de
l’autre du ruisseau qui parcourt la vallée et l’a creusée, avant d’aller se
jeter plus loin, usé, souillé, noirci, dans la Moselle – qu’on n’en parle plus.
et d’autre part avec les réponses que l’auteur apporte aux questions précises de
Thierry Bouchard, permettant ainsi de mieux cerner ses influences et son
travail d’écrivain.
Enfin, refermant ce volume, quelques commentaires ont pour objet les hyperactivités
de N.S. :
Le mot de crise a ceci de merveilleux : il permet de se débarrasser de
toute responsabilité. En crise depuis trente-cinq ans au bas mot, l’Occident
est le plus grand irresponsable de la planète. Notre Seigneur Pérein a très
bien compris que la dénomination de crise lui permettait cette
irresponsabilité. Et il est irritant de voir à quel point Notre Seigneur
comprend toujours tout très bien, au bon moment.
Contribution de Bruno Fern
Revue Théodore Balmorall, n° 61, « De
la peau et des poils », hiver 2009-2010, 20 €
P.S. : Quant au titre de ce numéro qui paraîtra énigmatique à beaucoup, il
est tiré d’un livre de Jean Clair, Le Voyageur égoïste : Passé
la soirée à couvrir des livres. (…) Toute une manucure, une cosmétique, une
esthétique, une microclinique improvisée traiteraient les livres avec la même
attention et le même amour qu’ailleurs on traite de la peau et des poils.