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En réponse à l'article de Jacques Roubaud sur la poésie (Monde diplomatique de janvier 2010), par Dominique Dou

Par Florence Trocmé

L'orgueil du poème
par Dominique Dou

"Malheur à vous qui avez abordé
mon coeur sous un mauvais angle."

Lisant l'article de Jacques Roubaud dans le numéro de janvier du Monde diplomatique et lisant la même semaine (ce serait un hasard)"Le monde est sans objet" de Vadim Kosovoï, je tombe sur ces deux vers qu'il cite de Velimir Khlebnikov et, ma foi, ils me semblent résumer l'effet que l'article me fait.
Car, vrai, J. Roubaud fait des vers et même des sonnets et il est publié et chez Gallimard, il compte, il rime et en public ce me semble une fois par mois et dans la Très Grande Bibliothèque - de quoi se plaint-il?
Mais il n'est pas content. C'est qu'il y a de l'ombre sur lui.
Voudrait-il défendre ses pairs, dans une entreprise journalistique ? Mais s'il s'agissait de réelle colère, on aurait pu écrire bien d'autres choses, en somme – et cela aurait été plus vrai – je n'ose écrire plus honnête.
Car il se trompe d'angle. Plus exactement il cherche une cible : le coupable de ce grand fourre-tout poétique qu'il appelle "poésie" à longueur de colonne.
     
D'abord il faut que je vous dise que je l'ai compté Roubaud: 55 fois le mot "poésie" c'est trop ; 5 fois le mot "poème" et encore deux fois seulement au singulier, c'est peu. Quant aux noms de poètes vivants, seul Bonnefoy cité, c'est chiche. Lorsqu'on veut défendre ses pairs, on les nomme.
Mais c'est la "POESIE" majuscule que semble défendre Roubaud, et non ceux qui la font.
Et lorsqu'on dénonce, on nomme aussi ?
Il préfère le dénigrement allusif Roubaud, la méthode globale de la rumeur : cela permet de s'y cacher et l'amalgame est un procédé simple, juridiquement sans risque.
     
Tous comptes faits, que reste-t-il de ce qu'il dit? De cette obstinée petite colère, il ne surnage que du ressentiment, de la dénonciation, de la hargne, de l'analyse de produit, du regret. Ce sont des passions tristes, disait Spinoza.
Indignes de quelqu'un né à Caluire, indignes de la Belle Hortense, du Grand incendie de Londres, indignes donc tout simplement de ses propres recherches.
     
Il y a aussi qu'il se défausse Roubaud. Tout ça n'est pas clair : "honorable" le prix Nobel à Le Clézio ? – "honorables" les productions vroum-vroum (comme ils les appellent) ? Il faudrait savoir ! Rien à voir avec la "poésie" ?Alors pourquoi en parler ?
     
Parler d'autre chose. Si l'on ne parle pas du poème, il faut au moins parler de son engobe : parler d'édition, parler d'éditeurs. De ceux qui font leur travail : parler de Corti, de Dumerchez, de La Différence, d'Obsidiane, de Fata Morgana, de la Dragonne, de Tarabuste, d'Arfuyen, de tant d'autres qui se débattent pour publier.
Ne pas évoquer les anthologies qui sont des digestifs d'après promenade du dimanche, quand on s'ennuie et que le trouble de la fin du jour fait remonter la culpabilité bête de n'avoir lu aucun poème depuis le CM2.
Et puis ce fatras de revues ! Passons, il serait trop long ici de nommer les valables.
     
Dire honnêtement, réellement, dans la vérité qu'est le poème, que Luca, Celan ou Kosovoï, sur ce territoire qui vit Villon parler de sa mort avant le temps, dire qu'ils sont morts prématurément, affligés, étouffés, suicidés sous le poids de la rime et du comptage d'éditeur.
Ne pas parler du vers libre ou "international" ! Parler du poème qui couve sous les cendres de glace. Parler de Bernard Noël dont la voix puissante dit quelque chose des temps qu'on nous fait, parler de Pey aussi que le bâton de pluie fait plus grand que l'homme, parler de Bianu et de ses multiples variations, parler de Gatti qui vit encore dans le battement d'aile de la familière anarchie.
Parler d'eux vivants; parler de nous au cœur du vivant.
     
Mais ne pas accabler ceux qui lisent sous l'arbre: ils font ce qu'ils peuvent. Ne pas accabler les lectures municipales : dans la foule induite et accablée, un lecteur de poème se glisse, même un seul. N'en parler pas vaudrait mieux.
Et puis surtout, ne pas accabler le Slam : c'est à la limite de la haine de l'autre – et il n'a pas vu, Roubaud,le "Timon d'Athènes" à la Maison de la poésie. Lui aussi, le Slam, fait sortir des voix et cela n'a rien à voir avec la démocratie, mais tout avec le désir d'être. (pour lire la suite, cliquer sur le lien ci-dessous)

     

Et ne pas ajouter, je cite : "Cela ne veut pas dire qu'il ne pourrait pas être produit ainsi de la poésie, au sens usuel du terme." D'abord, il se défausse encore Roubaud, alors qu'il doit penser que le Slam c'est de la merde. Qu'il le dise, ce sera plus clair. Ensuite la poésie ne se "produit" pas et il n'existe pas de "sens usuel" de ce terme.
Enfin le Slam n'est ni un détournement ni une dégénérescence du Rap mais une autre branche. Et le Rock n'est pas un "détournement" du Blues. Comme si l'Oulipo était un détournement de Mallarmé !
Conclusion : si le Slam n'est pas de la "poésie" pourquoi, encore une fois, en parler?
     
Il emploie souvent les termes, ou les notions, de dénaturation, détournement, décomposition, dévoiement, dérive, dégénérescence, Roubaud.
Mais il n'y a pas de progrès en matière d'art, il n'y a pas d'art "originel" qui se serait dévoyé, qui aurait été détourné, qui serait dégénéré!
Il n'y a pas de norme en matière d'art et encore moins dans le poème qu'ailleurs, si j'ose dire. Donc pourquoi y aurait-il détournement ? Détourné de quoi ?
Tout cela dénote une bien étrange appréhension de l'histoire de l'art.
     
Il écrit, et je cite encore : "C'est assurément la quasi-inexistence de la poésie dans le réel économique qui permet cette dérive dérisoire." Mais s'il n'y a pas de poésie dans les productions "vroum-vroum", en quoi sont-elles une "dérive" ? Par ailleurs, qu'est-ce que tout cela a à voir avec "le réel économique" ?
Il confond la partie et le tout : il confond la poésie avec le poème. Il fait du global – c'est la maladie du temps – de l'ensemble, de la production. C'est que, malgré lui et croyant défendre, il ne fait qu'accuser et compose avec le capital éditorial. Il est "en plein dedans" le néolibéralisme : il cherche le rendement poétique.
Et surtout, surtout il cherche un coupable. C'est le cœur et l'antienne de l'article. Elle est terrible cette recherche obstinée : il nomme alors l'obscurité, le vers libre, le vers international, le produit de substitution, la Toile, le Slam, la performance, le vroum-vroum.
Mais sait-il Roubaud que sur la Toile il existe Poezibao, l'un des meilleurs sites qui soient, consacré à la poésie ?
Il ne sait pas de quoi il parle en fait. Tout doit pouvoir co-exister, toutes les formes, toutes les recherches – même les siennes.
     
Dégénéré ? C'est aussi une notion à la limite de – je n'écrirai pas cela ; je ne ferai pas cette injure ; je ne pense pas que ce soit cela, que jen'écris pas, que Roubaud veuille dire ; j'en donne quitus. La langue lui fourche et l'emporte. Et la sous-jascence du texte défendeur est, peut-être, la générosité. Mais cela aurait été le moment de peser le mot, de compter – sinon c'est un crime d'idée.
     
Non, il n'y a pas de coupable à ce désert très encombré que voudrait décrire Jacques Roubaud. Chercher un coupable c'est toujours se sentir coupable – l'est-il Roubaud ? – et esclave de la culpabilité : rien n'est plus éloigné du poème que la culpabilité – oui, on a écrit des poèmes après Auschwitz et l'on a eu raison – "Todesfuge" en est la preuve illuminatoire.
     
Ou alors, si l'on parle de ce qui ne va pas, dire la vérité. Oui, on voudrait nous faire prendre des vessies pour des lanternes – pour des "lampes" dirait Mandelstam.
Aux lecteurs de faire le tri.
     
Oui, on fait de la poésie d'idée, des expérimentations, des apprentissages verbaux, on est sûr de rien – pas même de ses colères changeantes –, – on fait des textes, on narre de petites histoires personnelles, on fait de la pornographie, des vers – aurait dit Tsvetaieva – croyant faire l'amour à mots en public ("devant des auditoires de dimension respectable" dixit Roubaud –   – (dans quel sens d'ailleurs encore ce mot-là, respectable ?).
Aux lecteurs de faire le tri.
     
C'est légion –, – on rend hommage à Char et à Ponge, régulièrement - les mêmes – les mêmes – qui lisent la dernière lettre de Guy Môquet à l'école.
On croit faire la guerre dans des mondanités verbales – billet de train réglé aller-retour Paris le Sud – et des conversations d'après lecture avec l'auditoire, qui n'est plus un public, mais de l'audience, mesurée par les hommes du marketing éditorial.
Aux lecteurs de faire le tri.
     
On a oublié que Tarkos creva seul à l'hôpital après avoir pondu des proses poèmes extraordinaires venus de sa tumeur au cerveau – de la prose, oui Jacques Roubaud, mais du poème du cœur crevé à s'en flinguer. Et Tarkos les disait, oui, et c'était la guerre.
Dans le poème − dans le poème seulement – c'est toujours la guerre.
Aux lecteurs de faire le tri.
     
Il y a, en réalité, que Roubaud a abordé l'univers par le mauvais angle en effet. Il a parlé depoésie à la place du poème et de la langue à la place de la parole.
C'est cela qui lui manque à lire : une parole. Elle n'est ni dans le compte ni dans la rime. Pourtant, elle y fut et nul ne pourrait dénier aux poètes rimeurs de la Résistance – Aragon, Max Jacob par exemple – ou même à l'Apollinaire de la guerre d'avant – une parole. Mais qui pourrait dénier une parole à ceux qui ne rimaient point et je pense au Soupault de "L'ode à Londres" ?
     
Alors qu'est-ce qui manque?
Il dit, Roubaud, qu'ils sont obscurs dans la langue contemporaine – certes car pour ce qui est d'une parole poétique : "Ne nous reprochez pas le manque de clarté puisque nous en faisons profession" disait Celan dans son discours dit du Méridien. Comprenne qui pourra.
     
Alors qu'est-ce qui manque?
Il y a des temps où le poème montre "une forte propension à se taire" et des temps où "la poésie ne s'impose plus, elle s'expose". Sibyllin aphorisme que celui-ci − les deux citations sont de Celan −qui prête à confusion ou à contresens... Comprenne qui pourra,encore une fois. "Les mots ne sont pas de ce monde" disait Hofmannsthal. Peut-être pas, en effet.
     
Alors, peut-être, sommes-nous entre deux temps, celui où "Les dieux n'étant plus et le christ n'étant pas encore, il y eut, de Cicéron à Marc-Aurèle, un moment unique où l'homme seul a été." écrivit Flaubert.
Alors tenter de comprendre ce qu'il se passe. Laisser les poètes écrire et dire s'ils le souhaitent. Ou pas.
Seuls ? Perdus sommes-nous donc ? Las ! nous sommes des milliards et les dieux font florès...
     
Une voix - une seule. Probablement, cette rencontre doit avoir lieu. Elle eut lieu : bien que rare, elle advint entre une voix et un continent : Neruda ; entre une voix et une nation : Whitman ; entre une voix et un peuple : Darwich ; entre une voix et une histoire : Mandelstam; entre une voix et une époque : Villon.
Sûrement, ils ne sont pas des fantômes mais des voix – une parole – qui parlent encore à ceux dont ils parlent toujours.
     
Et puis non, Roubaud, la poésie ne parle pas de "tout, de rien" ou plutôt si mais le poème, lui, ne parle que de nous. Cette rencontre doit avoir lieu, en se serrant le plus possible entre ses propres bras, au plus près de son propre cœur, sûrement on doit parvenir au cœur de son siècle – et des humains de son siècle.
Mais l'important n'est pas tant d'être publié que d'écrire – ce qu'on ne choisit pas. "On ne sait pas ce qu'on fait" dit Meschonnic.
     
Roubaud cherche la "POÉSIE". Elle n'existe pas. Il faut chercher le poème. Alors soyons orgueilleux. Soyons humbles. Mais ne soyons pas modestes dans la colère. Si on l'est, en colère, disons-le par le poème. Car ce qui est décrit, à petits mots, dans l'article de Roubaud, c'est le déni de la poésie en train de se faire. Et c'est mon siècle.
     
La dernière fois que l'on nomma un poète dans le champ du politique, à l'Assemblée nationale, ce fut le jour de la mort de Michaux. Mais quelque temps plus tard, la même année, 1984, pour son premier numéro, "L'autre journal" publia sans autorisation le poème que Michaux avait écrit après la mort de sa femme et interdit de publication, trahissant ainsi son "espace intérieur".
     
Aujourd'hui la "
POÉSIE ", au sens où l'entend Roubaud, n'est faite que par des traîtres. C'est pourquoi il faut chercher le poème d'une parole.
     
Alors qu'est-ce qui manque?
"Il ne s'agit pas pour un poète d'être un penseur −dit Supervielle − mais de donner la soif anxieuse, la nostalgie de la pensée."
En ces temps de pur cauchemar, où l'on aurait envie de dire comme Michaux dans "Passages": "Penser! plutôt agir sur ma machine à être (et à penser) pour me trouver en situation de pouvoir penser nouvellement (...) "− qu'est-ce qui manque?
Pas Roubaud.
     
     
©Dominique Dou −Février 2010
Poezibao ne peut malheureusement reproduire l’article du Monde Diplomatique ou fournir un lien valide y renvoyant, mais rappelle les articles suivants publiés sur Internet :
Polémique Roubaud/Smirou vs Bobillot, le point de vue de Christian Prigent 
Jean Pierre Bobillot "répond" à l'article de Jacques Roubaud dans le Monde diplomatique 


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