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Rembrandt à Emmaüs

Par Marc Lenot

J’aime bien ces petits livres monographiques qui s’efforcent en une centaine de pages de faire le tour d’un tableau. Il s’agit ici d’un petit tableau de Rembrandt, Les Pélerins d’Emmaüs, que je vous conseille d’aller voir au Musée Jacquemart-André. Rembrandt l’a peint à 22 ans, en 1628. Plus tard, il reprendra ce sujet à plusieurs reprises : deux toiles sont au Louvre, de 1648 et 1660, cette dernière d’attribution plus contestée. C’est par ailleurs un sujet fréquent en peinture et l’auteur, Max Milner, nous présente, sur le même sujet, les tableaux de Titien et de Véronèse, également au Louvre, et deux Caravage, à Londres et à Milan.

La grande difficulté de représentation de cette scène n’est pas tant la narration : faut-il représenter les pélerins sur la route, puis à l’auberge, deux scènes consécutives. Seul Véronèse le fait, et simplement par un détail lointain. Les peintres se concentrent sur la scène où, soudain, les pélerins réalisent qu’ils ont devant eux le Christ ressuscité : “Alors leurs yeux s’ouvrirent et ils le reconnurent, puis il leur devint invisible.” (Luc, 24, 31). Comment peut-on montrer ce moment central, comment peut-on peindre des yeux qui s’ouvrent, un regard qui soudain découvre et comprend, puis, aussitôt, une disparition confondante ? C’est une révélation, un moment où la vérité éclate.

Cela se montre par l’étonnement des pélerins, leurs yeux écarquillés, leurs poses à la renverse, leurs mains levées en incrédulité ou en défense contre ce mystère; l’agitation de la scène y contribue, verre vacillant, couteau basculant, chaise renversée. Ici, un seul des pélerins est vraiment dans la scène, semblerait-il, en pleine lumière, tout effaré. Où est l’autre ? En regardant bien, on le voit, déjà touché par la grâce, agenouillé aux pieds de Jésus, perdu dans l’ombre. La lumière vient de derrière le Christ, qui n’apparaît presque qu’en silhouette; le mur en devient éclairant, comme une explosion. Et il y a cet étrange nuage blanc mousseux dans l’angle derrière le bras gauche du pélerin, inexplicable.

Analysant finement ce tableau et ceux auxquels il le compare, ainsi que le texte de l’évangile, Max Milner brosse une superbe démonstration de la capacité de la peinture à rendre visible ce qu’on ne voyait pas, à faire reconnaître (dans tous les sens de ce mot, qu’il développe) ce que l’on ne savait pas, à montrer ce qu’on ne peut voir qu’avec les yeux du croyant. Il conclut, en citant Didi-Huberman : le Christ est ailleurs, non pas dans un lieu autre, mais “dans un monde où l’image est en présence et en promesse tout à la fois”; et Milner “Présence, promesse : deux mots qui caractérisent le travail qu’opére dans le visible toute œuvre d’art. La singularité des Pèlerins d’Emmaüs consiste en ce que ce travail est le sujet même du tableau.”

C’est un excellent texte, hélas fort mal édité : la seule reproduction du tableau est en couverture, les autres photos sont dans un cahier central auquel il faut sans cesse se référer, plusieurs des dessins et gravures mentionnés dans le texte ne sont pas reproduits, ou le sont sous des libellés différents, il n’y a pas d’agrandissements des détails que Milner discute, on passe son temps à manipuler le livre dans tous les sens, ça déconcentre beaucoup. Mais nénamoins, allez voir et lisez.

Max Milner, Rembrandt à Emmaüs, José Corti, 2006, 128 pages, 15 euros.


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