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Navigation en brousse

Par Crapulax

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Notre dernière incursion dans la civilisation au Cap Skiring date maintenant de deux semaines. Ce soir là, restau, night club et bonnes rencontres étaient au rendez-vous pour une grande nuit de liesse conclue par un retour rocambolesque en annexe, à la recherche de notre mouillage. Perdus, nous avons tourné en rond plusieurs heures jusqu'à l'aube avant qu'une pirogue matinale ne nous indique la direction de Ehidj. Jusqu'au 20, date de notre arrivée à Zinguinchor, nous avons repris notre vie en brousse, entre bolons déserts, campements isolés, villages enclavés ou hôtels pharaoniques fantômes.

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«Naviguer en brousse» est une expression que je viens d'inventer mais c'est précisément ce dont il s'agit en Casamance. Les bolons innombrables, non cartographiés et connus seulement des pêcheurs et des trafiquants courent de la Guinée Bissau à la Gambie. Même les plus proches du fleuve sont un bout du monde. Après Ehidj puis Diakene, où nous tentons en vain au cours d'une exploration en annexe, d'apercevoir des crocodiles dans le bolon du même nom, nous revenons à Kachouane pour un mariage. Il n'echappera pas à ceux qui suivent, que je ne suis plus très fan de ce genre de sacrement mais la version Diola est à ne pas manquer : danse des femmes en transe, magnifiques dans leurs boubous d'apparat multicolores; danse des hommes, apprétés en guerriers menaçant et tournant en cercle autour du tam tam téléphonque sous l'arbre des palabres et enfin, défis des plus valeureux à la lutte traditionnelle sur la place.

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Au fait de la mode locale et en prévision de prochaines occasions sociales en brousse, je me fais confectionner une chemise sénégalaise le jour suivant, à Carabanne. Son fameux couturier, Paco Carabanne, me la confectionne sur mesure ainsi qu'une robe pour Olga, en 30mn. Après avoir salué l'excentrique capitaine du XIXeme siecle qui s'est fait enterrer debout dans le cimetière en bord de plage, nous repartons le lendemain pour Niomoune, un des villages réputés parmi les voileux qui musardent en Casamance. A cette époque tardive, seuls deux autres bateaux y partagent le mouillage. Niomoune est divisé en quatre quartiers distincts et assez éloignés. Dès que nous mettons pied à terre, nous voici déjà conviés pour une fête funéraire où le Bunuk, siroté préalablement comme d'habitude sans aucune mesure, génère une procession d'hommes improbables et rigolards, au fur et à mesure que la cérémonie se prolonge. Et elle dure, comme tout ici... Les femmes observent, s'amusent des approximations et remettent les plus flous dans le droit chemin. Les percussions binaires et inlassables semblent ne jamais devoir s'arrêter... Chaque soir, autour d'une Flag fraîche dans le campement de Hyacinthe et Valérie, les teintes terre, sable et ocre de la brousse perdent en intensité dans des couchers du soleil africains toujours voilés dans un halo diffus, pour se confondre peu avant la nuit soudaine.

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Dernière étape à Djiromait avant de remonter sur Ziguinchor. Si le village de pêcheurs d'une dizaine de cases est des plus modeste, son hôtel pharaonique fantôme mérite le détour. Site romanesque à souhait, l'Hôtel Djiromait est le fruit du fantasme presque assouvi d'un des originaire du village. Ce Gatsby casamançais aurait fait fortune à Dakar et aurait décidé il y a vingt ans de construire un hôtel démesuré juste à côté de son village d'origine. Tout y est presque prêt : 300 chambres avec salle de bains, plomberie, installation electrique et même les lits, piscine olympique vide en bord de fleuve, discothèque, salle de réception, ex-magnifiques jardins et embarcadère capable d'accueillir le Queen Mary. Avec ses bâtiments de trois étages au plus reliés par un dédale de passerelles alambiquées, ses interieurs lambrissés façon chalet en montagne, son exterieur de style colonial, l'ensemble est plutôt intriguant mais réussi.

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Marcher de l'enceinte nord à celle du sud suppose une quinzaine de minutes quand même. Pendant la première heure de notre exploration, Olga et moi pensons y être seuls, sauf à compter les zébus, les chèvres et autres cochons sauvages qui déambulent nonchalement dans les allées. Le délabrement semble pourtant contenu: pas de pillage, pas de casse hors celle du temps, les jardins en jachère semblent même entretenus par endroit. Nous finissons par rencontrer des personnes qui y «travaillent». Elles sont trois au total : le gérant, la cuisinière et le gardien. Optimistes, aucun ne doute de l'ouverture imminente de l'hôtel. Il y aurait juste quelques contretemps financiers depuis 20 ans mais rien de bien grave. Quelques chambres sont même opérationnelles pour les rarissimes touristes désireux de passer une nuit dans cette cathédrale du désert. Après moultes tractations, je parviens à «réserver» pour un dîner chic avec Olga, sur la terrasse délabrée qui prolonge la salle de réception. Nous sommes seuls sous les étoiles pour, faute d'electricité, un surréaliste dîner aux chandelles, Djiromait est probablement le plus grand hôtel au monde que l'on peut privatiser pour moins de 10 euros à deux, repas compris bien-sûr.

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Changement de décor radical à Ziguinchor depuis deux jours. Ziguinchor me permet d'accéder à internet pour skyper avec les kids pour la première fois depuis fin janvier. C'est aussi un point de ravitaillement, la possibilité de varier notre régime alimentaire « poisson-riz », de prendre nos visas pour la Guinée Bissau et de voir Youssou Ndour qui s'y est produit hier. Le dieu musical du Sénégal n'a même pas eu besoin de budget marketing: aucune affiche dans la ville mais tout le monde était au courant, d'autant que le concert était quasi-gratuit. Lumineux, classieux et aérien, Youssou Ndour a mis le feu hier. A part la chaleur étouffante qui règne ici et les grosses pirogues de plusieurs tonnes qui rompent inopinément leurs amarres pour aller fracasser les quelques voiliers au mouillage ayant le malheur de se trouver sur leur chemin, la capitale régionale de la Casamance est un point d'étape plutôt agréable.

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Dans quelques jours, nous serons prêts pour les Bijagos, archipel d'îles au large de Bissau. Les Bijagos attirent, intriguent et inquiètent. Réputées pour être paradisiaques, poissonneuses et, pour l'essentiel, vierges de toute forme de tourisme significatif avec des insulaires qui évoluent encore pour la plupart à l'âge de pierre, ces îles restent pourtant très peu fréquentées. Il y a en effet quelques impondérables: des fonctionnaires rapaces, des Bijagos primitifs qui ont aussi la réputation d'être farouches et occasionnellement belliqueux, le risque d'y faire de mauvaises rencontres vu que la zone est devenue le hub du transit de la drogue en provenance de Colombie via l'Afrique. Quant à la navigation, elle ne doit rien laisser au hasard : cartes imprécises avec beaucoup de zones «unchartered» peu de fond, beaucoup de cailloux vicieux, plus de 5 mètres de marnage, des courants forts, une méteo facétieuse et aucun mouillage vraiment sûr. Au final, peu de voiliers s'y aventurent, moins d'un par mois, mais les rares audacieux qui s'y sont risqués ne le regrettent pas. Alors j'appréhende bien sûr, surtout après un mois de bateau mouche qui a ramolli ma vivacité en condition délicate. Planning précis et redondance des vérifications sont au programme car il n'y pas pire endroit dans la zone pour se retrouver en carafe.


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