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Marx, (Engels), Lénine, Staline – et alors ?

Par Argoul

Le messianisme historique vient clairement de Marx. Il provient de sa croyance absolue d’avoir raison, d’avoir découvert les Lois de l’Histoire et le processus de transformation des sociétés humaines. Une telle certitude “scientifique” pousse les disciples au fanatisme. Le système sera porté à éliminer les importuns, par le massacre, la famine, le goulag ou l’exil.

Le cynisme socialiste vient de Lénine. Le léninisme se veut la science marxiste appliquée.  Vladimir Illitch a toujours su adapter la stratégie aux possibilités du moment, et reculer pour mieux avancer par la suite. Mis en minorité, il nie la signification du vote et sort de “l’Iskra” peu après le Congrès de Bruxelles. Puisque les Bolcheviks y sont minoritaires, le journal ne représente plus la majorité “réelle”, et Lénine transporte le centre du parti hors de l’”Iskra”. Il fera de même lors de la prise du pouvoir, en dissolvant l’Assemblée constituante.

La « politique du possible » a été mise en pratique par Staline. Il n’a fait que prolonger le cynisme léniniste de façon systématique et avec absence de scrupules. Il a appliqué ce que Zinoviev nomme le “principe le l’Impératif” : « s’étendre dans toutes les directions possibles; pénétrer partout, dans toutes les organisations, les pays, les continents; avoir des hommes à soi partout; jeter le trouble, brouiller les cartes, semer la zizanie; faire exécuter les “sales” besognes par autrui; travailler à créer sa supériorité; intimidation; chantage ; promesses; mensonges; accepter, tout en continuant à agir comme on l’entend ; impliquer tout le monde dans son jeu; renforcer la “cinquième colonne” par tous les moyens ; voler les découvertes et les inventions; monter des spectacles grandioses, dans le but de tromper et de mystifier”. Staline a fait de Lénine “l’homme devenu mausolée” et de “sa pensée un bunker théorique dans lequel on peut se retrancher à tout moment. »

La dictature partisane soviétique est née de cette réduction de la croyance en philosophie, de la philosophie théorique en pratique politique, et de la pratique en obstination et paranoïa d’un groupe restreint. La politique de puissance vient des conditions historiques : du refus des peuples à se laisser “libérer”, telle la Pologne en août 1920. Pillage des peuples, frontières rectifiées, finlandisation et intervention militaire sont les procédés gradués et concentriques de la consolidation de l’Ego stalinien. Zinoviev dit du système soviétique qu’il a une tendance générale à l’expansion, qu’il “est comme l’eau dès qu’il y a une fissure“.

En 1917, Lénine espère le miracle de la Révolution mondiale dans trois semaines ou trois mois. Staline attend des miracles de la collectivisation des terres et de l’industrialisation forcée. Pour Khrouchtchev, le miracle doit venir de l’exploitation des terres vierges. Brejnev croit aux miracles engendrés “scientifiquement” par l’introduction de la chimie dans l’agriculture. Mais les prophéties ne se réalisant pas, il faut sauver du doute la doctrine et le système. Le responsable, c’est l’ennemi, qu’il faut détruire. Et la coercition commence avec Lénine, qui a écrit de sa main l’essentiel des articles du premier Code pénal soviétique.

Le militarisme tient à ce que la réalité ne colle jamais avec l’idée. Il faut donc « mobiliser » tout le monde et tout le temps. La pente était déjà aux origines du Parti, organisé sur le modèle de l’armée par Lénine, et aux origines du régime qui dut vaincre, avec Trotsky, les oppositions lors de la guerre civile. Pour Boukovsky, l’URSS “n’est même pas un Etat dans le sens habituel du mot, mais une base militaire et un centre de subversion universel. Toutes les structures sont organisées en fonction de cet objectif, et le système ne peut exister qu’en état de guerre permanente“.

Le diagnostic de Gorbatchev, en 1987, sera que l’entreprise s’enlise parce que les dirigeants ont craint de faire confiance aux hommes pour la réaliser : « j’ai depuis toujours apprécié une remarquable formule due à Lénine : le socialisme est la création vivante des masses. » Mais le dernier Président soviétique connaissait l’art léniniste des formules. Pour les premiers dirigeants de l’URSS, il n’était pas question que les masses, “ignorantes” et “secrétant du capitalisme à chaque minute”, prennent en main leur destin : c’était le rôle de leur “avant-garde éclairée“, le Parti.

Les gloses pour partager les responsabilités et chercher à quel moment le socialisme a “dérapé”, n’ont pas de sens : la foi est totalitaire parce que les affidés sont certains d’avoir raison. Le parti n’a pu survivre que parce qu’il s’est montré impitoyables aux errements et aux compromis. L’idéologie n’a pu s’adapter que parce que le marxisme est aussi une théorie de l’action et pour l’action. L’idéologie est un sentiment d’appartenance à « une cohorte cooptée de privilégiés à haut risque », selon l’expression d’Annie Kriegel.

On perçoit ce regret “de gauche” que l’utopie ne soit pas mieux servie. Charger Staline permet de conserver une image pure des origines de la Révolution et de la « pensée Lénine », voire de la philosophie historico-économique de Marx. Les ressources de la dialectique remplacent l’élan. L’évolution historique étant un processus qui avance en surmontant les contradictions, il est toujours aisé de faire du moment présent un moment charnière d’”intensification” des contradictions, qui oblige à une vigilance accrue. L’entreprise prométhéenne du Progrès, bien ancrée parmi les militants du parti tient au volontarisme léniniste. Les Bolcheviks considèrent que la conscience peut agir sur l’histoire (d’où leur confiance dans les vertus d’un parti hautement centralisé). Cette vision des choses n’était pas contenue dans Marx, puisque Plekhanov et les Mencheviks considéraient la révolution comme le fruit d’un développement historique naturel. Jacques Attali l’attribue à la mauvaise influence des bismarckiens sur le parti communiste allemand.

Toute la littérature populaire des années 1920 présente le conflit entre les forces du Progrès (la Science, la Culture, les jeunes athées, les paysans pauvres et les ouvriers agricoles alliés du prolétariat urbain), et les forces réactionnaires (la religion, le paysan riche, le commerçant, le pope). C’est sur cette vision manichéenne que l’illettré, aidé par le militant du parti, accède aux Lumières. Au concret, il faut commencer par transformer la nature. C’est la manie obsessionnelle de Staline après la Deuxième Guerre mondiale, avec le Plan de 1949, les théories de Mitchourine sur les caractères acquis et celles de Lyssenko sur l’agrobiologie. Il s’agit de pousser à l’extrême la quête occidentale résumée par Descartes de se rendre « maîtres et possesseurs de la nature. » Le poète Vladimir Maïakovski traduisait ainsi cet élan prométhéen du socialisme enfant :

 « Nos pieds, c’est la fuite foudroyante des trains;
 nos mains, ce sont les vents qui soulèvent la poussière du monde,
 nos signatures, ce sont les navires - nos ailes, les avions. »

Il y avait de la grandeur là-dedans ; mais aussi du mépris pour l’humain trop humain. Trois générations et 90 ans plus tard, on voit ce qu’il en est : une caste de vieillards chassés par la biologie, des catastrophes écologiques sans nom (Tchernobyl, mer d’Aral), une économie en ruines – et une aspiration des peuples ex-socialistes à suivre le capitalisme le plus pur, le modèle américain des mafias et cow-boys…

A écouter : Alain Besançon, membre de l’Académie des sciences morales et politiques, dans « 7 novembre 1917 », une émission en podcast proposée par Christophe Dickès.


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