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Magdalena Kožená : le chant baroque enfin incarné ?

Publié le 15 novembre 2007 par Philippe Delaide

Concert lundi dernier 12 novembre au Théâtre des Champs-Elysées (TCE). Magdalena Kožená interprète des arias d'opéras de Haendel, accompagnée par le Venice Baroque Orchestra, sous la direction d'Andrea Marcon. Ces arias sont ponctuées par des concertos et une sinfonia de Vivaldi.

Le détail du programme est le suivant.

Ce concert reprend pour partie les arias du disque que viennent de sortir ces mêmes interprètes chez Archiv Produktion.

Les lecteurs du Poisson Rêveur savent combien j'admire Magdalena Kožená qui est certainement au sommet de son art. Parmi les innombrables albums de récital que se sentent obligés de sortir les grandes voix du circuit à coup de surenchères de vocalises sur des arias baroques d'un intérêt d'ailleurs très variable, la mezzo slovaque a pris le pari risqué de sortir du lot en enregistrant.... une sélection d'arias d'opéras de Haendel !

Cette audace s'avère d'une redoutable efficacité. Elle n'a visiblement jamais interprété les arias qu'elle a sélectionnées et certaines d'entre elles sont magnifiques. Quelle alchimie a donc fait que Magdalena Kožená ne tombe pas dans le piège du Nième récital ?

Tout simplement le fait qu'elle incarne avec force et conviction ses caractères (Alcina, Agrippina, Sesto, Ariodante, Theodora...) en leur conférant - enfin ! - de la chair et des larmes. Anne-Sofie Von Otter avait déjà effectué une partie de ce parcours risqué, avec sa touche de sensualité irrésistible. Cependant, ses interprétations manquaient encore de densité, de cette sorte de folie, de désespoir que sont sensés atteindre les personnages des drames haendéliens. Cecilia Bartoli a apporté, avec la vélocité incroyable de sa voix, plus de l'éclat que de pathos. C'est donc enfin Magdalena Kožená vient qui nous rappeler à juste titre que les protagonistes de ces opéras sont soit meurtris par le chagrin, soit fous de rage et avides de vengeance, soit écartelés par les tourments et les regrets.

Elle prend alors une option étonnante, mais finalement tout à fait intéressante, d'une expressivité hors du commun, en marquant plus les traits, sans pour autant les forcer, avec une voix qui, comme un caméléon, change subitement de couleur, passant des teintes les plus vives aux tons les plus sourds. La voix peut même devenir presque rauque, avec des phrasés très marqués, comme si les rôles étaient parfois sur-joués. Tout cela ne tombe toutefois pas dans la caricature.

Le panorama est alors très complet. Il commence avec le sublime air "With darkness deep" (Theodora), ténébreux et empli d'un mystère envoûtant. Il se prolonge avec "Scherza infida" aria d'Ariodante qui est le sommet, tant du concert que de l'album. Cette aria alterne désespoir, mélancolie, colère pour arriver au basculement ultime avec le mot "a morte" prononcé avec une expressivité qui donne le frisson. Il ne fallait simplement pas regarder lundi dernier les deux violoncellistes de l'orchestre qui marquaient leurs pizzicati d'expressions malicieuses et d'une gestuelle burlesque dignes des Marx Brothers (ces vénitiens ont vraiment un sens inné du second degré...).

La chanteuse continue le "Cara speme" (Sesto de Giulio Cesare") où la voix est accompagnée d'un solo de violoncelle presque nonchalant et très émouvant. Elle termine enfin par le célèbre "Ah ! mia cor !" d'Alcina et le "Dopo Notte" d'Ariodante.

La maîtrise vocale de Magdalena Kožená est tout simplement parfaite. Sa virtuosité est entièrement au service de cette audace interprétative, avec un timbre voluptueux, une voix très bien portée et canalisée ainsi qu'un phrasé très expressif.

L'ensemble Venice Baroque Orchestra, que j'avais découvert dans les enregistrements des concertos de Vivaldi avec Giuliano Carmignola (cf. note du 30 octobre 2006) cisèle avec finesse les motifs orchestraux et soutient de façon admirable la soliste. Cet ensemble restitue un son très racé et de superbes couleurs.

L'interprétation des concertos de Vivaldi qui alternent avec les arias s'est faite avec vivacité mais élégance, sans excès. Cela change des outrances et approximations d'un Fabio Bondi.

Très beau concert d'une chanteuse envoûtante dont la complicité avec l'orchestre est évidente.

On peut ne pas aimer cette dernière option. Pour ma part je la respecte complètement.

A noter que la dernière aria de l'album n'est autre que le célèbre "Lascia la spina" également interprété de façon magistrale par Cecilia Bartoli. Intéressant de comparer les deux approches.

Lien direct vers l'album des mêmes interprètes, tiré du site Deutsche Grammophon.

PS : malgré leur qualité indéniable, je dois avouer que ce concert et l'album associé, n'ont tout de même pas réussi à me procurer un choc aussi fort que l'association Magdalena Kožená / Marc Minkowski sur les Cantates Italiennes de Haendel, sous le même label (cf. note du 27 septembre 2006).


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