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Discours inaugural du professeur Jean François pour sa ch...

Publié le 08 mars 2010 par 509
Discours inaugural du professeur Jean François pour sa chaire d'études haïtiennes de l'Etat de New York
Discours inaugural du professeur Jean François pour sa ch...Sortir des chemins étriqués de la mémoire, éviter les pièges tendus au fil de l'histoire haïtienne depuis longtemps, rendre possible une analyse honnête fondée sur une philosophie humaniste du politique, voilà certains des thèmes les plus percutants du discours prononcé le 17 février dernier par le professeur Jean François - plus connu sous le pseudonyme d'Avin ou A20 -, à l'université d'état de Rockland, New York, dans le cadre de l'inauguration de la chaire d'études haïtiennes créée grâce à deux sénateurs de l'état de New York: Thomas P. Morahan et John Sampson. Rendant hommage au monde intellectuel haïtien, le discours propose de se pencher sur l'histoire d'Haïti à la lumière du tragique dans son acception la plus noble et la plus digne: celle de l'antiquité grecque. Il est également porteur d'une grande humilité et générosité envers le peuple haïtien et sans concession avec la classe politique : après avoir rappelé aux représentants du parlement américain le rôle de leur pays dans le destin d'Haïti, Jean François a rejeté l'ensemble de la classe politique haïtienne et demandé la convocation d'une assemblée constituante.
Je voudrais pour commencer exprimer une pensée à l'endroit du sénateur Thomas P. Morahan, qui est à la base de cette chaire d'Etat d'études haïtiennes à Rockland Community College et à Medgar Evers College. Sénateur Morahan attendait la rencontre d'aujourd'hui, mais malheureusement, il n'a pas pu y participer en raison de son état de santé. J'espère qu'il sera en mesure d'assister à mes séminaires.Ces jours-ci, Haïti est devenue le pays le plus populaire du monde, où que vous alliez, vous tombez sur des affiches sollicitant de l'aide pour venir à son secours. Elle est devenue tristement populaire. Je deviens timide quand je débarque dans un endroit où l'on sait que j'étais à Port-au-Prince le 12 janvier dernier. La compassion mêlée à de l'admiration sur le visage des gens - je suis un survivant - est émouvante. Mais le geste de sympathie ne suffit pas pour étouffer mon désappointement quand je constate que nombre de ces gens ne savent pas plus d'Haïti que son nom. Dans de telles circonstances, une seule expression me vient à l'esprit, elle est de Michel Trouillot : silencing the past. Le passé d'Haïti a toujours été tu, Haïti a toujours été ignorée. Cette attitude est observable même au niveau de l'université. Pour vous référer à ce que je considère comme l'exemple le plus scandaleux : il y a trente trois ans, l'université de Virginia, à l'occasion du bicentenaire de l'indépendance des Etats-Unis, a confié à Jacques Derrida, le grand philosophe français, la tâche d'offrir un nouvel éclairage sur la Déclaration d'Indépendance Américaine. Comme d'habitude, le philosophe a exécuté la commande avec beaucoup de finesse. La conférence a été publiée sous forme de livre sous le titre Otobiographies.
Mon propos ici n'est pas de vous en livrer le contenu, mais de vous dire combien j'ai été choqué en découvrant que seule la Déclaration des Droits de l'Homme des Français a été jugée apte à être rapprochée du texte fondateur de la République américaine, eu égard à la problématique de la liberté, de la problématique de l'établissement d'une nouvelle nation, d'un nouveau monde. Pas un mot de l'Acte d'Indépendance d'Haïti. Pourtant, M. Derrida aurait trouvé dans ce dernier document une meilleure illustration de ses deux concepts majeurs : Différence (avec un e) et Différance (avec un a). Tout s'est passé comme si le monde universitaire attendait que ce soit un Haïtien qui se penche sur l'Acte d'Indépendance d'Haïti. Inutile de vous dire que j'ai inséré dans ma thèse de doctorat une analyse de cet Acte à la lumière de la propre théorie de Derrida.
Je sais que beaucoup d'entre vous viendront à mes séminaires pour en savoir davantage sur l'expérience des Haïtiens aux Etats-Unis, et que beaucoup de participants seront des étudiants haïtiens. Mais laissez-moi vous dire tout de suite que l'expérience des Haïtiens aux Etats-Unis commence avec l'expérience des Haïtiens dans le monde ; et vous serez surpris d'apprendre que cette expérience est au coeur de la modernité.
Si nous acceptons l'idée que la vraie modernité a commencé au dix-neuvième siècle avec la révolution industrielle associée aux principes de la liberté, l'égalité et la justice, il nous faut aussi admettre que la plus importante étape de ce processus a été l'abolition de l'esclavage. Rappelez-vous que la révolution haïtienne, qui avait commencé en août 1791, était le premier acte d'abolition de l'esclavage dans le monde. C'est de ce mouvement que l'Etat d'Haïti va naître treize ans plus tard. L'histoire nous a enseigné que l'un des principaux objectifs des pères fondateurs était de convaincre le reste du monde de suivre leur exemple. Mais malheureusement, comme je l'ai déjà mentionné, des puissances obscures ont essayé d'ignorer ce fait, et elles continuent à le faire.
Vous comprenez combien je suis irrité quand dans mes cours de sciences humaines des étudiants me demandent de leur dire en quoi Haïti a contribué à la civilisation moderne. Nous avons apporté la liberté au monde, nous avons apporté l'abolition de l'esclavage.
Vous devez vous dire aussi que cette action n'était pas non plus gratuite, nous l'avons payée cher. C'était le point de départ de notre destin tragique. C'était aussi le commencement de l'expérience des Haïtiens aux Etats-Unis. Néanmoins, mon point de vue peut être rejeté par certains historiens qui préfèrent dater le début de l'expérience des Haïtiens aux Etats-Unis dans les années 1770, nous rappelant que c'est l'époque où Jean-Baptiste Pointe du Sable a fondé la ville de Chicago, et où, à Savannah, Henri Christophe, le roi haïtien, qui était à l'époque un soldat, a combattu avec beaucoup d'autres Haïtiens à côté des Américains pour chasser les Anglais. Je comprendrai leur point de vue, mais en même temps je me rappellerai que ces événements ne constituent pas le point de départ de notre destin tragique. Pour faire la lumière sur le terme destin tragique, laissez-moi préciser que je ne me réfère pas du tout à une situation dans laquelle la tristesse et le désespoir prévalent, c'est la conception vulgaire du tragique ; au contraire, le tragique, dans mon vocabulaire, implique un état où un individu ou un groupe doit subir un châtiment parce qu'il revendique ce que Nietzsche appelle la « volonté de puissance ». C'est un état où le sujet s'identifie sans compromis ou n'importe quelle forme de compromission. Un tel sujet fera l'objet d'un rejet auquel il doit faire face toute sa vie. L'archétype du destin tragique c'est Prométhée qui a affronté Zeus en donnant le secret du feu aux humains.
C'est dans cette perspective qu'il faut circonscrire le rejet d'Haïti par le monde entier. Cet isolement s'est étendu sur tout le dix-neuvième siècle. Les Etats-Unis, eux-mêmes, ont choisi d'ignorer l'existence d'Haïti pendant soixante ans. Peut-être est-il nécessaire de vous rappeler que le panaméricanisme était créé en Haïti par le Président Alexandre Pétion et Simon Bolivar. Plus tard, les Américains ont rallié le mouvement, mais quand il était question d'organiser le premier congrès, Haïti a été exclue.
Cela dit, je veux simplement remarquer en passant que la première réponse des Etats-Unis à la révolution haïtienne a été l'interdiction de l'importation d'esclaves de la Caraïbe. L'argument était que ces noirs étant rebelles, pouvaient saboter le système esclavagiste américain, comme ils avaient fait en Haïti. Si vous voulez en savoir davantage sur l'expérience des Haïtiens aux Etats-Unis, attendez mes séminaires, où je vous indiquerai d'autres références. Vous serez étonnés d'apprendre que l'insurrection en Haïti - à l'époque où elle était encore Saint-Domingue - a débouché sur un exode de maîtres et d'esclaves vers les Etats-Unis. Vous serez davantage étonnés d'apprendre que des chercheurs respectables suggèrent que ces immigrants sont les principaux créateurs du blues, du jazz, de l'église pentecôtiste.
La mise en quarantaine d'Haïti n'est que le refus d'un dieu arriviste de reconnaître la grandeur de l'humanité. En effet, le dix-neuvième siècle coïncide avec un effort de l'Occident pour proclamer sa légitimité dans le monde, le consensus était de tirer une ligne droite des ancêtres grecs aux nouveaux Occidentaux. En conséquence, mis à part les intérêts économiques que l'esclavage pouvait leur procurer, ils n'étaient pas prêts à recevoir des leçons de citoyens noirs. Ils on préféré tourné en dérision toute action provenant de ces derniers. Il était évident que le règne de l'esclavage était révolu : le capitalisme émergeant nécessitait des matières premières au lieu de plantations.
La gazette occidentale raffolait des histoires cocasses venues d'Haïti. Quelle joie pour ces racistes qui refusaient absolument l'idée d'une république noire. Quand ils ont compris qu'Haïti était à l'avant-garde de la modernité, ils ont choisi de récrire l'histoire, ils se sont approprié notre héritage et ils ont présenté leur abolition de l'esclavage comme un acte humanitaire.
Entre-temps, la communauté haïtienne avait perdu ses repères. Elle a perdu sa foi dans son destin tragique, et elle a choisi le chaos. L'idéal de 1804 a été oublié. La société est devenue profondément insulaire, elle s'est repliée sur elle-même, et les politiciens ont développé le goût des guerres civiles. Ils se sont mis à se battre entre eux, à se tendre des pièges partout, avec Zeus tirant leurs ficelles.
En 1915, cinquante trois ans après avoir reconnu officiellement l'indépendance de la nation nègre, les Etats-Unis l'ont envahie, sous prétexte de la sortir de sa chaotique situation. Cette occupation a duré vingt ans, le temps nécessaire pour modeler l'armée nationale sur leur goût. Avec une Haïti soumise, contrôlée par la poigne de fer de la nouvelle armée, la terre américaine est devenue un passage obligé pour les Haïtiens.
Ainsi, un cycle d'exode a commencé, provoquant scandales sur scandales, et notamment le phénomène connu sous le nom de boat-people. Un tel exode n'est que le corollaire de ce qui se passe en Haïti. Il doit être associé à la détérioration de l'environnement national où la pauvreté, la misère prévaut. Parallèlement, la communauté haïtienne expatriée aux Etats-Unis n'est pas en état de se pencher sur ses vrais problèmes dans une société où beaucoup d'opportunités sont offertes. Il en découle qu'à chaque fois que le besoin d'un bouc émissaire se fait sentir, on réfère aux Haïtiens. Je pense à la décision de la FDA d'interdire aux Haïtiens de faire des dons de sang.
Cependant, ce n'est pas le moment d'aborder en profondeur l'expérience des Haïtiens aux Etats-Unis, je voudrais revenir à mon propos, à savoir que l'isolation d'Haïti a amené les Haïtiens à perdre foi dans leur destin tragique. Ceux de ma génération avaient une interprétation particulière de l'Histoire : nous croyions que la fin de la dictature de Duvalier nous permettrait de nous réconcilier avec nous-mêmes, cette conception nous a donné un regain d'énergie, elle nous a aidés à renouer avec notre foi. Mais quand nous avons compris que l'ennemi était plus puissant que nous ne le croyions, nous nous sommes plongés dans le pessimisme. En parlant d'ennemi, je ne fais pas référence à un quelconque ennemi qui viendrait du dehors, mais bien à l'ennemi intérieur. Après un ensemble de coups d'état gratuits nous avons sombré dans un nihilisme plus stérile que celui qui s'appesantissait sur nous avant. Nous nous sommes rendu compte que nous avions tout planifié contre nous-mêmes, par exemple, nous nous sommes donné une constitution ridicule qui ne favorise que les gangsters qui ont envahi le parlement, le gouvernement. Nous avons loué un président parce qu'il a dissout l'armée nationale, le symbole suprême de notre histoire.
Le tremblement de terre a frappé Haïti au moment le plus sombre de son histoire. Il est venu nous surprendre alors que nous souffrons d'une grande crise de conviction. Aujourd'hui, la tendance générale est de rendre le président Préval responsable de tous les malheurs du pays. Je crois que c'est une manière injuste d'aborder la question. Préval appartient à une génération qui ne croit pas en Haïti, qui ne croit pas du tout. Il a été réélu en raison de l'inconsistance des autres candidats. Le peuple voulait lui accorder une seconde chance, car on croyait qu'il saisirait l'occasion pour prouver sa bonne foi. Malheureusement, il nous enseigne une nouvelle forme de paganisme. La vérité est qu'il ne s'est jamais senti interpellé par son peuple ; avec lui, tout peut tourner à la dérision. Le tremblement de terre l'a pris de court : c'est la première fois durant sa présidence qu'il s'est vu contraint de rendre des comptes à son peuple, c'est la première fois de sa vie qu'il a été contraint de rendre compte au monde de la situation d'Haïti.
Laissez-moi saisir cette occasion pour vous dire qu'avec ce tremblement de terre, Haïti, une fois de plus, a marqué l'Histoire universelle, elle l'a marquée de la même manière qu'elle l'avait fait en 1804. Je m'explique : savez-vous que la révolution haïtienne a été vue comme un désastre ? En 1804, nous étions sommés de rendre compte de la condition humaine, c'est ce que j'appelle notre destin tragique, aujourd'hui encore, nous avons à faire la même chose. Le peuple haïtien doit comprendre qu'il ne lui sera plus permis de gommer sa mémoire. C'est le moment de fonder une nouvelle république, c'est le moment de se défaire de la classe politique dans sa totalité, afin d'apporter du sang nouveau à notre cause. C'est le moment de convoquer une nouvelle assemblée constituante, afin d'avoir une constitution qui nous rende responsables par rapport à nous-mêmes. C'est le moment de reprendre foi dans notre destin tragique. Au nom de nos morts, nous devons nous responsabiliser par rapport à nous-mêmes.
Juste une anecdote pour finir : la chanson la plus triste de ma vie m'est venue le 13 janvier dernier, quand j'ai appris la mort de deux jeunes femmes, deux soeurs, Fabiola et Cassandra Jeune :Fabiola et Cassandra avaient les plus beaux visages du mondeUn dieu méchant les a écrabouillés parce qu'elles étaient haïtiennesFabiola et Cassandra ne savaient pas qu'elles avaient les plus beaux visages du mondeJusqu'à ce qu'un vilain poète chantât la chanson à leur enterrementVoilà le genre de conte de fée qu'il ne nous sera plus permis de raconter à nos enfants.

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