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Arto Paasilinna, l'éveilleur venu du Nord

Par Amaury Piedfer
Arto Paasilinna fait sans conteste figure d’auteur très original, très finlandais malgré son prénom bien celtique. Nul doute que quiconque se sentant comme un étranger dans notre société déracinée et aliénante, plongera en compagnie de ce très sympathique homme du Nord dans un univers qui lui semblera familier.
Né en 1942 en Laponie finlandaise, alors que ses parents fuyaient l’avance des Allemands. Il pratique divers métiers manuels, puis devient journaliste et commence à écrire dans les années 1970. Ses ouvrages sont partiellement traduits en français, et avec beaucoup de retard. Mais fort heureusement, les romans mis à la disposition du public francophone sont d’une rare valeur. Arto Paasilina reste cependant relativement peu connu en France, malgré la récente adaptation du Lièvre de Vatanen au cinéma (janvier 2007) ; ce qui n’empêche pas l’auteur l’apprécier le public français, qui d’après son propre aveu, accorde plus de valeur à son œuvre que le public finlandais, parce qu’il a depuis longtemps reconnu le sens philosophique et subversif de son discours, alors que les Finlandais le considèrent comme un auteur comique de seconde zone.
Et précisément, il nous semble que l’œuvre de Paasilina, bien que s’inscrivant dans la grande tradition littéraire finlandaise, avec ses relents naturalistes et lyriques qui rappellent Alexis Kivis, repose sur un socle de pensée profondément nouveau.
Les romans de Paasilina se présentent en effet le plus souvent comme des récits épiques, des annales de voyages, mais dont le sens prend le plus souvent celui d’un rite initiatique, qui conduit immanquablement de la modernité vers la tradition. Et la tradition en Finlande, elle peut prendre la forme d’équipées au cœur des grands espaces de lacs et de forêts, de chasses interminables, de la rencontre avec un chamane, de la convivialité retrouvée, de l’énergie vitale des fêtes du Solstice, et même, dans Le fils du dieu de l’Orage, d’une restauration de la spiritualité grâce au recours aux anciens dieux des Finnois. La fuite de l’absurdité constitue le moteur essentiel des héros, du Lièvre de Vatanen à Petits suicides entre amis. Et il faut le dire, Arto passe au crible tous les délires, toute la folie, toute l’incohérence de notre monde individualiste, marchand et massifié.
Ainsi, dans Petits suicides entre amis, un groupe de suicidaires décide de fuir la Finlande des villes et des hommes, pour trouver le lieu idéal de Mère nature qui sera leur tombeau. Réfléchissant ensemble à la source de leur dépression, leur constat est implacable :
L’on constata qu’il ne faisait pas bon vivre en Finlande, la société était dure comme le granit. Les gens étaient cruels et jaloux les uns des autres. Le goût du lucre était général, tous couraient après l’argent avec l’énergie du désespoir. Les Finlandais étaient sinistres et malveillants. S’ils riaient, c’était pour se réjouir du malheur d’autrui. Le grouillait de traîtres, de tricheurs, de menteurs. Les riches opprimaient les pauvres, leur faisaient payer des loyers exorbitants et leur extorquaient des intérêts prohibitifs. Les déshérités, de leur côté, se conduisaient en vandales braillards et n’élevaient pas mieux leurs enfants : ils étaient la plaie du pays, à couvrir de graffitis les maisons, les objets, les trains et les voitures. Ils cassaient les carreaux, vomissaient et faisaient leurs besoins dans les ascenseurs.

On comprend bien à le lire que Paasilinna n’éprouve guère de sympathie pour le monde marchand et rationnel ; mais on comprend aussi que les Finlandais puissent le considérer avec une certaine défiance ! Pourtant, ce n’est pas la Finlande qui est l’objet des sarcasmes de l’auteur ; elle n’est qu’un prétexte, un cadre commode pour faire une critique de fond des résultats de ce « Progrès » qui aveugle les Européens depuis près de deux siècles. Parce qu’il l’aime, sa Finlande, Paasilinna, il aime tout ce qu’elle a été, depuis les âges les plus reculés. Et ces âges reculés font d’ailleurs parfois encore trembler la Terre. Les récits de Paasilinna montrent souvent l’incroyable juxtaposition dans l’Europe contemporaine de la Tradition apaisante et de structures qui rendent les gens malades ; anti-moderniste, l’auteur dénonce l’agressivité des sociétés « occidentales », qui pourrissent tout et la bêtise des populations déracinées. Ainsi, à l’occasion d’un voyage en Allemagne, les suicidaires de Petits suicides entre amis, admirant la beauté de l’architecture locale, sont immédiatement frappés par le contraste entre le beau des héritages et la vilenie de certains de leurs contemporains :
Les voyageurs soupirèrent d’émerveillement à la vue des pimpants villages et de leurs coquettes maisons. Ils se dirent que s’il installait là ne serait-ce qu’un millier de citoyens des banlieues finlandaises, les sites touristiques de ce parcours romantique seraient couverts de graffitis en moins de vingt-quatre heures, et toutes les pittoresques constructions –pavillons ouvragés, clôtures entourant les églises, pressoirs- seraient démolies à coup de pied. Les petites vieilles éprouvées par les guerres subiraient le même sort.

Les comportements conformistes sont fustigés et se révèlent parfois pires que les comportements des fous. Ainsi, dans Le meunier hurlant, la scène chez le médecin, où un notable respectable, mais échaudé par l’alcool, se prenant à imiter un ours pour conter une partie de chasse, ose s’en prendre à à l’homme simple aux nerfs à vifs que se met alors à imiter une grue. Ou encore, dans Un homme heureux, où le maître d’œuvre un peu marginal et proche de ses ouvriers se révèle finalement bien plus perspicace que les frileux notables qui s’en prennent à lui.
Paasilinna défend l’idée, qui nous est chère, que le monde moderne coupe l’homme de toute sociabilité forte, conduit à la déprime, à l’agressivité, au repli, au suicide. Pourtant, les solutions sont là, toutes simples, à notre portée ; il suffit de se redécouvrir et de réapprendre à aimer ceux qui nous ressemblent. Les suicidaires l’ont bien compris, à l’issue de leur périple à travers l’Europe :
Le long voyage en compagnie de camarades d’infortune leur avait redonné envie de vivre. Le sentiment d’une même appartenance avait consolidé leur confiance en soi et sortir de leur univers étriqué leur avait ouvert de nouveaux horizons. Ils avaient pris goût à la vie.
Le sentiment d’appartenance… comment exprimer mieux que cela ce qui manque à tant de Gaulois comme à tant de Finlandais aujourd’hui ?

L’auteur finlandais est naturaliste, ouvertement favorable au paganisme, plutôt condescendant avec le communisme, mais avec une incroyable légèreté et un humour hors du commun ; des livres qui font rire à haute voix, un exploit inédit depuis notre Petit Nicolas national ! Une grande puissance, un art nordique remarquable de la concision : Paasilinna avance doucement, à couvert, mais détruit tout sur son passage. Suivons la voie !
Arto Paasilinna, à découvrir et à faire découvrir d’urgence, pour éveiller l’esprit des forêts qui dort au fond de chaque Gaulois !
L’œuvre de Paasilinna n’est que partiellement traduite en français, mais le travail est toujours en cours. On trouvera sans difficulté :
- Le Lièvre de Vatanen
- Le Meunier Hurlant
- Le fils du dieu de l'Orage
- La Forêt des renards pendus
- Prisonniers du Paradis
- La cavale du géomètre
- La Douce Empoisonneuse
- Petits suicides entre amis
- Un homme heureux
- Le Bestial Serviteur du pasteur Huuskonen

On trouvera des extraits de plusieurs ouvrages sur :
http://www.librairie-compagnie.fr/finlande/auteur/p/paasilinna.htm
Amaury Piedfer.

.............................Arto Paasilinna, l'éveilleur


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