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Durch Leiden Freude

Publié le 30 juillet 2009 par Assouf
Il est beaucoup question de jazz et de Marc-Edouard Nabe sur ce blog, ces derniers temps. C'est lui, et Siné, d'ailleurs, qui m'a donné l'envie d'écouter du jazz, par ses textes éblouissants - ceux que j'ai pu lire car c'est la croix et la bannière pour se les procurer - comme La Marseillaise (à propos d'Albert Ayler) et Nuages (sur Django Reinhardt). En fin de compte, ce sont Philippe Val, Claude Askolovitch et Patrick Gaubert que je dois remercier puisqu'en jetant leur dévolu sur Siné l'été dernier, ils ont remué un couteau dans une plaie qui est celle du cirque médiatico-politique. De là j'ai pris Siné plus au sérieux, peut-être, et me suis réellement plongé dans la pensée nabienne. Et c'est ainsi... J'étais moi-même dans une évolution qui me portait tout naturellement à me jeter dans la gueule du loup nabien, mais peut-être serais-je passé à côté sans ce grotesque épisode. J'avoue que cela me fait froid dans le dos. Je n'en pouvais plus du pop-rock que j'écoutais depuis des années, j'ai cherché, avant, ailleurs, j'ai trouvé (le métissage qawwali - flamenco par exemple, extraordinaire). Il manquait quelque chose. Je suis tombé dans le jazz. Ecouter du jazz me fait comprendre Nabe ; lire Nabe me fait comprendre le jazz ; lire Nabe en écoutant du jazz me permet de me comprendre moi-même. Beethoven, par exemple. Toujours été fasciné par l'homme, meurtri par sa musique. Le romantisme d'une manière générale. Celui du XIXe siècle évidemment, pas les niaiseries avec les acteurs à la mode. Je suis complètement débordé par l'invraisemblable violence du monde qui m'est insupportable ; celle dont se plaignent Goethe, Tourgueniev, Dostoïevski, Flaubert et les autres.
Ah ! ce ne sont pas vos grandes et rares catastrophes, ces inondations qui
emportent vos villages, ces tremblements de terre qui engloutissent vos villes,
qui me touchent : ce qui me mine le cœur, c’est cette force dévorante qui est
cachée dans toute la nature, qui ne produit rien qui ne détruise ce qui
l’environne et ne se détruise soi-même… c’est ainsi que j’erre plein de
tourments. Ciel, terre, forces actives qui m’environnent, je ne vois rien dans
tout cela qu’un monstre toujours dévorant et toujours ruminant.

Goethe - Les Souffrances du jeune Werther.

Mais il y a une profonde morbidité dans ce romantisme, elle-même insupportable. J'aime lire ces témoignages de lucidité ; je ne sais me résoudre à accepter l'amère constat. J'en reviens donc à Ludwig van. Lui qui écrivit : Muss es sein ? Es muss sein ! comme une force poussant à l'action. Une de ses devises : Durch Leiden Freude (la joie à travers la souffrance) qui n'est certes pas un slogan sado-maso, mais le programme de ralliement de tous ceux qui aspirent à autre chose que l'imbécilité heureuse. Nabe : "Tous ceux qui sont dans la vie comme un poisson dans l'eau noient le poisson".
La question est : Beethoven a-t-il réussi ? La Neuvième ? Vraiment ? Rah ! Je ne sais pas. Peut-être. Je doute, et pourtant ma vénération pour Beethoven est sans limite et j'aimerais pouvoir lui accorder cela. Je n'en suis pas certain. Et Nietzsche ? En voilà un autre, icone iconoclaste, dieu athéologue... au même rang que Ludwig van dans mon Panthéon personnel. Lui a réussi. Oui. Il a réussi à plonger ses racines suffisamment profondément et les étaler si loin autour du tronc que l'arbre qu'il est atteint les cimes vertiges. Son écriture est pleine de cette jubilation, de cette santé, lui le grand malade. Il a réussi. Et c'est d'un côté ce qui m'a si lontemps fasciné, et de l'autre laissé perplexe, incapable que j'étais de comprendre.
Nabe et le Jazz m'ont apporté l'éclairage nécessaire. Nabe est de la même trempe : un génie qui détruit tout sur son passage. Tout. Certes pas pour détruire, dans une espèce de nihilisme bien contemporain de la débâcle occidentale. Non, il détruit au nom de quelque chose. Au nom de la vie contre la mort ; au nom de l'Art, contre la culture ; au nom de la Poésie. C'est un mystique, un théologien, un prophète. En revoyant son passage chez Pivot en 1985, j'ai été amusé de voir qu'il épargnait deux catégories : les noirs, les femmes. J'ai toujours pensé ça également. En fait, j'aurais tendance à élargir à toutes les victimes, à tous les perdants. Mais parmi eux : même choix.
Je ne voudrais pas m'égarer, et j'en arrive donc au jazz. Le jazz a réussi quand je doute que Beethoven y soit parvenu. Le jazz est si profond. Je rappelais que Nietzsche disait qu'on écoute avec ses muscles (il disait aussi qu'on pense avec ses pieds, et ces deux idées suffisent à indiquer la portée de son oeuvre) ; pour le jazz, on écoute d'abord avec les tripes. Cette musique ne vient pas de nulle part. Elle est chargée, chargée du poids de l'histoire, chargée de toutes les souffrances d'un peuple, de l'universalité de la souffrance. C'est en vain que l'on voudrait venir à bout de ses racines. La tristesse est à son comble. Mais le jazz a aussi cette légèreté qui vient non pas annuler, non pas contredire, mais dépasser, surmonter sa lourdeur. C'est juché sur une montagne de cadavres qu'Ahmad Jamal donne sa fête. Car il n'y a pas plus festif que le jazz : le finale de Devil's in my den, de Human Nature du grand Miles suffiront à prouver ce que j'avance. Ecoutez ce fantastique morceau de Sidney Bechet, à rendre fou : Blues My Naughty Sweetie Gives To Me. Et dites-moi si ce ne sont pas toutes les larmes du monde qui font la fête ces cinq minutes durant. Existe-t-il un équivalent ? Le jazz - meilleur antidote à la superficialité ambiante. La lueur d'espoir.


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