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Anthologie permanente : Mimi Khalvati

Par Florence Trocmé


 
La gorge

Revenir sur l’île, c’est être
à la dérive, mais toujours face à la même
mère qui reste sur la grève, et qui est toujours là
malgré la brume. Mon balcon est un berceau.
Par ses barreaux, la mer se rue. Pas un bateau
Pas une mouette, et le ciel, dans sa lente révolution
Fait tourner l’île de Wight sur une clé géante.

Nous tournons à reculons, lentement; nous sommes
hors du temps, dans une faille, une fente,
une gorge qui divise l’esprit en deux, un trait
sur le ventre de la terre. Shanklin. Les jardins de Rhylstone
où un vieillard se roule une cigarette, aussi chiche
avec le tabac que l’ont été pour lui les ans.
Luccombe, avec sa propre gorge, creusée par un ruisseau.

Toute enfance a sa gorge, son monde du haut
son monde du bas. Le temps lui-même paraît vertical
Le mot nomme à la fois la rivière et ses rives.
Revenir sur l’île, c’est marcher
dans les deux mondes à la fois, baisser les yeux
vers le talus les fougères, nichées là depuis l’âge glaciaire,
celui de pierre et de bronze, et toujours présentes ;

c’est lever le regard comme un elfe, l’oreille dressée
vers le silence, dans ce zigzag de limon et l’argent.
Une gorge ressemble a une ruée urgente vers la mer.
Tandis que les côtes s’usaient, les gorges, orphelines
abandonnées sur un plateau, sans la pente
de l’histoire, ont dû prendre un raccourci,
tailler profond dans l’argile tendre des falaises.

L’enfance aussi a sous les gants ses garde-fous,
Rugueux et rouilleux, au fer tordu qui branle un peu.
Des jouets. Car dans un monde du dessus qui transforme
les plages en villes miniatures, les plaques de mousse
en maquettes d’arbres, il n’est de garde-fou
qui ne devienne harpe, ni de barreau où le vent
pourrait jouer une partition autre que celle du créateur.

Il faut tâter chaque feuille, la goûter, éprouver
La souplesse du houx, brosser la poussière du mimosa.
L’esprit voit son travail préparé par les sens,
il faut établir les analogies, reconnaître
en l’inconnu un ami qui nomme les siens.
Shanklin : je te reconnais tel que tu étais jadis. Pourtant, les piles
de ta jetée ont disparu, et les tempêtes ont balayé tes ponts de bois.

Mais dans le monde d’en-bas nous rêvons. Ecoutons.
Non pas l’eau, qui est le bruit de l’écoute
Ni les écolières qui passent au-dessus, invisibles.
Sous les pelouses, les hôtels, nous restons des heures assis au milieu du courant
Tapis sous cent couches. Si les yeux
étaient des oreilles, nous entendrions le lit de boue s’épaissir,
s’enfler en petit tas là où l’eau est limpide

Tous les chemins nous ramènent au commencement.
Shanklin Chine est fermée pour l’hiver, des panneaux
barrent ses deux bouts. Mais pas notre esprit.
Ni notre mémoire. Et le temps tourne à reculons
vers l’âge où l’on ne voyait plus la côte, où
la grande plaine peuplée de troupeaux épars sur le sol de la Manche
qui les noya ensuite, n’était encore qu’une foison de vallées.

De la longue esplanade de lumière de Keats Green,
je regarde les miens, qui ont été nourris par les gorges,
et me revois marcher ici avec ma mère,
glissant ma main sur les garde-fous.
La belle auberge du coin n’est plus que ruines
et au tournant, là où la lumière est si vive,
où les promeneurs abordant le raidillon

s’arrêtent avant de le descendre, torses noirs
sombrant sur un fond de flammes,
quelque chose s’évanouit, là où le sentier s’incline
et un petit garçon dévale la colline.
Accorde-moi, ô Dieu, de ne jamais redouter l’amour
Ces mots sont inscrits sur le banc neuf où je suis assise
face au cap, dont le sommet se perd dans la brume.

Mimi Khalvati, traduction de Françoise du Sorbier paru dans la revue Siècle 21, n° 10, printemps-été 2007, p. 143

(version originale à venir)

Le site de la revue Siècle 21

Françoise du Sorbier, universitaire spécialisée dans le XVIIIe siècle a enseigné la littérature anglaise à Paris VIII.. Elle est aussi traductrice d’une quarantaine d’ouvrages (Joseph Conrad, D.H. Lawrence)

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