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Anthologie permanente : Gérard Cartier

Par Florence Trocmé

(le palimpseste)

Le jardin est de ces parchemins que rend parfois le temps, à qui deux époques ont confié leur récit. L’un calligraphié d’une main ferme, une grammaire régulière scandant les raisons officielles et les possessions : Cartularium Mona Stery doc…. L’autre dans une langue pâle, faite de rides, d’éraflures, dessinant sous la loupe, parmi la liste des avoirs, un réseau de sillons presque indéchiffrables. ici ou là cependant, dans un espace du texte ou dans une marge amputée par la reliure, on devine sous la lumière rasante une série de lettres légères, comme tracées au stylet sur le vélin :

Que ne set si cel dolur
Ad de la mer ou de l’amur…

Le soir le jardin révèle parfois ses secrets : ses formes se relâchent et un monde caché affleure un instant dans la lumière biaise, un semis d’images subliminales que la clarté recouvrait. Cette pente foisonnante est un registre dont je sais seul le chiffre.

Un buis noir peine dans la haie, court et échevelé. Il est fils de ceux qui croissaient à l’aveugle au bord d’un abrupt, sur les collines de Serre. Le vent charriait la brume qui couvrait les contreforts de la montagne. Il y avait là un trou où venir la nuit se soulager, une fade odeur d’urine se répandait parmi les buis agités. On y arrachait avant Pâques l'extrémité d'un rameau puis, coupant à travers les coteaux, on gagnait en groupe une froide basilique de campagne. Là, dressé sur la pointe des pieds, chacun glissait en silence son plumeau vernissé entre les bras du crucifié. Rites et simulacres, délices disparus.

Des roses polyantha suffoquent contre un mur, déracinées d'un jardin disparu. Leur manque la terre noire du Rivier, au fond de la vallée, où elles exultaient entre deux escarpements de roche symétriques. Sur la porte de la maison, face au Vercors, une chouette était clouée. A l’arrière dans de méchantes herbes, vacillait la carcasse noire d’une automobile d'avant-guerre. Le soir, l'ombre  descendait de la montagne et en un instant recouvrait tout. Celui qui, quinze ans plus tôt, ayant planté les buissons éclatants, remisé sa voiture au fond du jardin, et mis sa maison  sous la garde d'un esprit, s'était enfoncé à la nuit dans les replis de la montagne, une valise sur l'épaule, reposait là-bas à un jet de pierre, dans un bosquet encaissé, parmi ses compagnons.

Un cèdre froid. Deux sapins de haie. L'ombelle d’une berce. Une poignée de digitales essaimant sur un maigre talus. Pâles échantillons mimant la grande forêt de Chartreuse. Je suis comme un enfant qui tient dans sa paume un peu de sable rouge que le vent soulève, où il lit le désert. C'était un polygone de hauts murs au flanc d’une serre couverte d'épicéas. Nous descendions parmi les fûts dressés comme les lances des cavaliers d'Uccello. Au fond, dans le grondement du torrent, l'Épicéa Gilles que douze enfants se tenant par la main ne pouvaient embrasser de leurs bras tendus. À leurs pieds, l'eau tumultueuse moquait malicieusement le titan : l 'épissé à Gilles, l’épi c’est agile, les pissés à Gilles....

Les plants emmêlés des tomates. Les nuages, entre deux rangées de piquets, bourgeonnant comme des choux-fleurs en tige. Je suis de retour au jardin de Vinay.

Gérard Cartier, Le Petit Séminaire, Flammarion, 2007, p. 163

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