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Crime et Châtiment

Par Marc Lenot

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Et c’est peu dire ! La première salle de l’exposition Crime et Châtiment, au Musée d’Orsay jusqu’au 27 juin) aligne les croûtes du dix-neuvième siècle : à côté de ce splendide Prud’hon (La justice et la vengeance divine poursuivant le crime, 1815/1818), on a aussi droit à Jean-Baptiste Regnault, à Gustave Moreau (ici, avec un Caïn grandiloquent, un de ses pires tableaux), à l’extraordinaire Nikolaï Gay et à quelques autres petits maîtres immortels bien sûr, avant d’arriver à une guillotine (une vraie) présentée dans la pénombre et voilée de noir : pour effrayer davantage sans doute, pour faire de l’effet. On craint le pire et on est à deux doigts de faire demi-tour.

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La quasi-totalité des tableaux présentés ici sont du même acabit, traduisant l’obsession du commissaire pour cette peinture enflée, pompeuse du romantisme au symbolisme.

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Qu’on se restreigne au XIXème siècle, fort bien. Qu’on n’accorde (comme pour Mélancolie) qu’une portion congrue au XXème siècle dans une petite salle finale où se bousculent Magritte, Masson, Warhol et (ciel !) David Lynch, comme pour une corvée vite bâclée, passe encore : les préjugés de Jean Clair sont bien connus, et c’est tout à fait en ligne avec la nouvelle direction ‘retour à l’ordre’ du Musée d’Orsay. Mais que dans la centaine de tableaux XIXème siècle, on présente surtout des seconds couteaux, avec à peine un Courbet, un petit Cézanne, deux Rouault, deux Munch (j’avais montré ici les contre-vérités autrefois proférées par Jean Clair sur Munch;

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son tableau la Mort de Marat, version 1906, ci-dessus, est présenté avec les autres toiles sur Charlotte Corday, alors que cette scène n’était qu’un prétexte, un motif pour Munch qui y parle de tout autre chose), un beau Degas certes, mais que seul un titre (Le viol) apocryphe insère dans le thème de l’exposition. Van Gogh est absent, et nous avons par contre droit à profusion à Baudry, Füssli, Signol, Prouvé, Bonnat, Vallotton et autres Steinlen, hélas. Au passage, néanmoins, une gouache étonnamment moderne de l’inconnu Marcel Louveau-Rouvergue, Sainte Pélagie (la prison où Courbet fut enfermé), avec la belle scansion des barreaux et ce soudain écartement, bien étrange.

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Et pourtant, c’est une bonne exposition, intelligente, argumentée, sous-tendue par une vraie réflexion, déroulant sa thématique clairement au fil des salles. Car c’est essentiellement une exposition documentaire historique et l’erreur, mon erreur, à cause du commissaire et du lieu, est de la regarder comme une exposition artistique. Vous saurez tout sur la vision du crime au XIXème siècle, avec, par exemple cette superbe tête phrénologique.

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Vous découvrirez les couvertures des ‘Détectives’ de l’époque pour mieux saisir le regard du grand public sur le crime. Vous comprendrez le rôle de la photographie dans la documentation et la prévention du crime avec toute une salle consacrée à Bertillon (non seulement les photos d’identité, mais aussi comment photographier la scène du crime). Il y a aussi des moulages de têtes décapitées, une porte de prison véritable et une reconstitution grand-guignolesque de la Machine de la Colonie Pénitentiaire de Kafka (construite en 1975 par l’Atelier Loeb Berne pour l’Agentur für geistige Gastarbeit d’Harald Szeemann).

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Alors, l’oeil curieux, on repasse dans les salles pour trouver ici ou là de belles accroches. Ainsi, Goya, dans les Brigands dépouillant une femme, (1798-1800) montre la victime dénudée, couvrant son visage plutôt que ses pudenda, alors que sa compagne ne semble guère se plaindre d’être lutinée par un autre brigand à l’arrière-plan: la lumière du soleil envahissant la caverne est comme une brûlure, une déchirure dans la toile. Juste en face, les Brigands romains (1831) de Charles Gleyre (encore un petit maître cher au commissaire, ineffable auteur de cette formule assénée à son éphémère élève Monet : “Rappelez-vous, jeune homme que, quand on exécute une figure, on doit toujours penser à l’antique”) infligent le même traitement à leur victime, qui, elle aussi, voile ses yeux, pas ses appâts : tableau plat et anecdotique.

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Voilà enfin, dans la dernière salle, le dessin anonyme de la couverture de la revue Acéphale du 24 juin 1936, revue de Klossowski et de Bataille (sans doute inspiré d’un dessin voisin d’André Masson, Tossa de Mar, 1936): cet homme sans tête, qui tient une grenade / sacré-coeur et un poignard / pique de lance, a, sous ses intestins bien visibles, un crâne à la place du sexe. Est-ce un crime ou un châtiment ? 

C’est ainsi qu’on tente de se raccrocher à quelques oeuvres pour échapper à la médiocrité des toiles présentées ici, médiocrité qui ne parvient pas, toutefois, à occulter l’intérêt de l’exposition.  

Photos 1 (Musée de l’Hôtel Sandelin à Saint-Omer, RMN, Daniel Arnaudet), 3 (Munch Museum, Oslo), 5 (Museum National d’Histoire Naturelle, Daniel Ponsard), 6, 7 (Collection du Marquis de la Romana) et 8 (Cleveland Museum of Art) courtoisie du Musée d’Orsay. Photos 2, 4, 9 et 10 de l’auteur. Edvard Munch et André Masson étant représentés par l’ADAGP, les reproductions de leurs oeuvres seront ôtées du blog à la fin de l’exposition.


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