Magazine Beaux Arts

Crime et Châtiment

Par Marc Lenot

04c.1269972139.JPG

Et c’est peu dire ! La première salle de l’exposition Crime et Châtiment, au Musée d’Orsay jusqu’au 27 juin) aligne les croûtes du dix-neuvième siècle : à côté de ce splendide Prud’hon (La justice et la vengeance divine poursuivant le crime, 1815/1818), on a aussi droit à Jean-Baptiste Regnault, à Gustave Moreau (ici, avec un Caïn grandiloquent, un de ses pires tableaux), à l’extraordinaire Nikolaï Gay et à quelques autres petits maîtres immortels bien sûr, avant d’arriver à une guillotine (une vraie) présentée dans la pénombre et voilée de noir : pour effrayer davantage sans doute, pour faire de l’effet. On craint le pire et on est à deux doigts de faire demi-tour.

2010-03-expos-015c.1269972300.JPG

La quasi-totalité des tableaux présentés ici sont du même acabit, traduisant l’obsession du commissaire pour cette peinture enflée, pompeuse du romantisme au symbolisme.

19c.1269972431.JPG

Qu’on se restreigne au XIXème siècle, fort bien. Qu’on n’accorde (comme pour Mélancolie) qu’une portion congrue au XXème siècle dans une petite salle finale où se bousculent Magritte, Masson, Warhol et (ciel !) David Lynch, comme pour une corvée vite bâclée, passe encore : les préjugés de Jean Clair sont bien connus, et c’est tout à fait en ligne avec la nouvelle direction ‘retour à l’ordre’ du Musée d’Orsay. Mais que dans la centaine de tableaux XIXème siècle, on présente surtout des seconds couteaux, avec à peine un Courbet, un petit Cézanne, deux Rouault, deux Munch (j’avais montré ici les contre-vérités autrefois proférées par Jean Clair sur Munch;

2010-03-expos-009b.1269972928.JPG

son tableau la Mort de Marat, version 1906, ci-dessus, est présenté avec les autres toiles sur Charlotte Corday, alors que cette scène n’était qu’un prétexte, un motif pour Munch qui y parle de tout autre chose), un beau Degas certes, mais que seul un titre (Le viol) apocryphe insère dans le thème de l’exposition. Van Gogh est absent, et nous avons par contre droit à profusion à Baudry, Füssli, Signol, Prouvé, Bonnat, Vallotton et autres Steinlen, hélas. Au passage, néanmoins, une gouache étonnamment moderne de l’inconnu Marcel Louveau-Rouvergue, Sainte Pélagie (la prison où Courbet fut enfermé), avec la belle scansion des barreaux et ce soudain écartement, bien étrange.

46b.1269972529.JPG

Et pourtant, c’est une bonne exposition, intelligente, argumentée, sous-tendue par une vraie réflexion, déroulant sa thématique clairement au fil des salles. Car c’est essentiellement une exposition documentaire historique et l’erreur, mon erreur, à cause du commissaire et du lieu, est de la regarder comme une exposition artistique. Vous saurez tout sur la vision du crime au XIXème siècle, avec, par exemple cette superbe tête phrénologique.

67b.1269973352.JPG

Vous découvrirez les couvertures des ‘Détectives’ de l’époque pour mieux saisir le regard du grand public sur le crime. Vous comprendrez le rôle de la photographie dans la documentation et la prévention du crime avec toute une salle consacrée à Bertillon (non seulement les photos d’identité, mais aussi comment photographier la scène du crime). Il y a aussi des moulages de têtes décapitées, une porte de prison véritable et une reconstitution grand-guignolesque de la Machine de la Colonie Pénitentiaire de Kafka (construite en 1975 par l’Atelier Loeb Berne pour l’Agentur für geistige Gastarbeit d’Harald Szeemann).

22b.1269972730.JPG
23b.1269972816.JPG

Alors, l’oeil curieux, on repasse dans les salles pour trouver ici ou là de belles accroches. Ainsi, Goya, dans les Brigands dépouillant une femme, (1798-1800) montre la victime dénudée, couvrant son visage plutôt que ses pudenda, alors que sa compagne ne semble guère se plaindre d’être lutinée par un autre brigand à l’arrière-plan: la lumière du soleil envahissant la caverne est comme une brûlure, une déchirure dans la toile. Juste en face, les Brigands romains (1831) de Charles Gleyre (encore un petit maître cher au commissaire, ineffable auteur de cette formule assénée à son éphémère élève Monet : “Rappelez-vous, jeune homme que, quand on exécute une figure, on doit toujours penser à l’antique”) infligent le même traitement à leur victime, qui, elle aussi, voile ses yeux, pas ses appâts : tableau plat et anecdotique.

2010-03-expos-017b.1269973068.JPG
2010-03-expos-018b.1269973135.JPG

Voilà enfin, dans la dernière salle, le dessin anonyme de la couverture de la revue Acéphale du 24 juin 1936, revue de Klossowski et de Bataille (sans doute inspiré d’un dessin voisin d’André Masson, Tossa de Mar, 1936): cet homme sans tête, qui tient une grenade / sacré-coeur et un poignard / pique de lance, a, sous ses intestins bien visibles, un crâne à la place du sexe. Est-ce un crime ou un châtiment ? 

C’est ainsi qu’on tente de se raccrocher à quelques oeuvres pour échapper à la médiocrité des toiles présentées ici, médiocrité qui ne parvient pas, toutefois, à occulter l’intérêt de l’exposition.  

Photos 1 (Musée de l’Hôtel Sandelin à Saint-Omer, RMN, Daniel Arnaudet), 3 (Munch Museum, Oslo), 5 (Museum National d’Histoire Naturelle, Daniel Ponsard), 6, 7 (Collection du Marquis de la Romana) et 8 (Cleveland Museum of Art) courtoisie du Musée d’Orsay. Photos 2, 4, 9 et 10 de l’auteur. Edvard Munch et André Masson étant représentés par l’ADAGP, les reproductions de leurs oeuvres seront ôtées du blog à la fin de l’exposition.


Vous pourriez être intéressé par :

Retour à La Une de Logo Paperblog

Ces articles peuvent vous intéresser :

  • 50 Cent : Clip Crime Wave – Vidéo

    Découvrez le nouveau clip de 50 cent intitulé Crime Wave, issu de l’album ” Before I Self Destruc “. Lire la suite

    Par  Paps01
    CULTURE, MUSIQUE, RAP/R&B
  • Questions sur "L'armée du crime"

    "L'armée du Crime" est un film que l'on peut voir avec intérêt. Le réalisateur concède avoir pris quelques libertés avec la chronologie des faits. Grand mérite... Lire la suite

    Par  Mtislav
    CINÉMA, CULTURE
  • Le crime de monsieur lange (1936)

    crime monsieur lange (1936)

    Film de Jean Renoir FRANCE, Genre: Drame Avec: René Lefèvre, Florelle, Jules Berry, Maurice Baquet, Marcel Levesque, Odette Talazac, Jacques-Bernard Brunius,... Lire la suite

    Par  Littlebigxav
    CINÉMA, CULTURE
  • Sam Worthington signe pour American Crime

    Worthington signe pour American Crime

    Sam Worthington tiendra le premier rôle dans l’adaptation cinématographique d’un roman graphique intitulé « The Last Days of American Crime ». Lire la suite

    Par  Ac2k8
    CINÉMA, CULTURE
  • Associés contre le crime - Agatha Christie

    Associés contre crime Agatha Christie

    Associés contre le crime- Agatha Christie Club des Masques - 128 pages. Tommy et Tuppence Beresford, après avoir traversé la période héroïque et combien... Lire la suite

    Par  Karineetseslivres
    CULTURE, LIVRES
  • Le crime de Rouletabille

    crime Rouletabille

    de Gaston LerouxLeur ami Sainclair a-t-il tort de s'inquiéter ? Ivana, la femme du reporter Rouletabille, lui paraît accueillir avec une dangereuse coquetterie... Lire la suite

    Par  Krri
    CULTURE, LIVRES
  • Les amis du crime parfait

    amis crime parfait

    AUTEUR : Andrès Trapiello TITRE : Les amis du crime parfait ÉDITEUR : La Table Ronde RÉSUMÉ : Le club des Amis du Crime Parfait réunit périodiquement, dans un... Lire la suite

    Par  Madame Charlotte
    CULTURE, LIVRES

A propos de l’auteur


Marc Lenot 482 partages Voir son profil
Voir son blog

l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte