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Jean Echenoz, troisième

Publié le 11 mars 2010 par Irigoyen
Jean Echenoz, troisième

Jean Echenoz, troisième

Ce roman a obtenu le prix Médicis en 1983. Il s'ouvre sur une scène de bagarre au cours de laquelle un homme de « haute taille » sauve un « homme fort ». Le premier s'appelle George Chave. Le second s'appelle peut-être Crocognan. Peut-être, oui. Rien n'est sûr d'autant que Jean Echenoz semble prendre un malin plaisir à ajouter :

Crocognan, ce n'est rien, ce n'est pas un nom, cela ne veut rien dire.

Cherokee possède quelques similitudes avec Le méridien de Greenwich. On dirait d'ailleurs un duo. Duo de livres peut-être ? Duos de personnages assurément. Citons Rippert et Bock, Guilvinec et Crémieux, Véronique et son ami George Chave, donc, l'homme aux 468 disques de jazz, essentiellement des labels Prestige – nom de l'opération menée dans Le méridien de Greenwich - et Riverside.

Vous l'aurez compris, il y a encore beaucoup de monde ici.

Ne comptez pas sur moi pour vous livrer un résumé de l'enquête. Il suffit de consulter d'autres sites pour cela. Je voulais seulement souligner mon intérêt grandissant pour les détails. Détails sur l'époque. Les romans de Jean Echenoz sont toujours ancrés dans le temps présent – exception faite de Ravel bien sûr -. Et toujours avec cette pointe d'humour.

On entend ici des bruits – clac-clac-boum -. On assiste à quelques instants d'un jeu qui a pour titre « Manque de bol ». Puis, plus loin :

(...) et sur la lunette arrière s'écaillait l'idée qu'Opel défie le temps.

Les chapitres ne se focalisent pas sur un seul protagoniste. Cette volonté de réunir tout le monde est intéressante car elle permet des plans-séquences, comme au cinéma. On en revient toujours là – cf chronique précédente -.

Mais alors de quoi parle donc ce livre ? D'enquêtes. Qui semblent faire du surplace. Celles qui aboutissent ont un côté cocasse. L'une d'entre elles est diligentée afin de retrouver un perroquet répondant au délicieux patronyme allemand de Spielvogel – Spiel : jeu, tout est dit –.

Autres détails qui ont attiré mon attention : une référence à la biographie de Dostoïevski par Henri Troyat et à la rue de Crussol – qui n'a pas d'égal à Paris mais vous n'êtes pas obligés de me croire -.

Est-ce, comme disent certains critiques littéraires le roman le plus abouti de Jean Echenoz ? A vrai dire je n'en sais rien. Pour répondre à cette question, il faudrait déjà délimiter le concept d'aboutissement romanesque.

Je trouve, comme dans le précédent opus, qu'il y a toujours un jeu très agréable avec l'écriture. Serait-elle possible s'il n'y avait pas là chez l'auteur une très grande maîtrise de son art ? Et pourtant, comme chez Pierre Michon – avec, il est vrai, une différence de style évidente – il n'y a pas de posture. Comme s'il s'agissait de proposer quelque chose d'autre au lecteur. Proposer, jamais imposer.

Jean Echenoz joue, et nous jouons avec lui quand, au début de plusieurs chapitres, il use de petites phrases qu'on croirait échappées de contes pour enfants : « C'était », « Il était une fois », « Voici donc »...

C'est pourtant bien un monde d'adultes qui est décrit ici. Un monde où les méchants ne le sont pas tout à fait. Où les vertueux ne le sont pas complètement. Tous ces personnages évoluent dans un monde qui n'est pas contrasté, pas binaire. Jean Echenoz gomme les frontières en un clin d'œil. Exemple quand il s'arrête sur un personnage dont la référence à la couleur des cheveux est assez constante chez lui :

Un type blond et maigre, avec des lunettes à monture sécurité sociale.

Et comment ne pas sourire à cette phrase :

Il (Gibbs) était en sueur, sa coiffe d'émir avait dû s'envoler dans sa course, ses cheveux pendaient en points-virgules rouges sur le front.

J'aime cette mécanique qui s'enraye sans en avoir l'air. Ce sera particulièrement vrai dans L'équipée malaise, on le verra plus tard. Comment s'étonner, avec tout ce qui précède, que tout se dérègle. On avance un peu dans les enquêtes proposées par Jean Echenoz mais on patiente souvent. D'autant que personne ne donne le bon exemple.

La police, c'est comme tout. On attend.

... fait dire Jean Echenoz à un de ses personnages. Moi aussi, lecteur, je suis dans cette position d'attente. Attendre pour voir ces personnages se transformer progressivement en rats de laboratoire dont il s'agirait d'observer les faits et gestes.

Et d'en sourire plutôt que de commencer à les analyser au microscope.


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