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Inédit : un chapitre du “Pilon” supprimé avant impression…

Par Sophielit

L’intégralité de ce qui suit m’a été adressé par Paul Desalmand après la mise en ligne de ma note sur son roman “Le Pilon“.

LE PILON – Chapitre supprimé.

Le chapitre qui suit figurait dans le manuscrit du roman de Paul Desalmand intitulé le Pilon. Il a été supprimé pour des raisons sur lesquelles l’auteur s’explique à la suite du texte. Pour comprendre ce chapitre, il faut savoir que le narrateur est un livre qui raconte sa vie, son séjour dans un entrepôt, son passage dans une mauvaise librairie puis dans une bonne, son premier lecteur, ses amours, la façon dont il échappe deux fois au pilon, etc. Pour plus d’infos, voir le site de l’éditeur (www.quidamediteur.com).

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Acheté par le PrésidentLa bibliophilie c’est la quête du Graal en pantoufles.

Monsieur Chottin, dans la librairie Marie Vaut d’âge.

La librairie B***, rue Mazarine, dans le 6e arrondissement, était spécialisée dans le livre ancien de haut niveau. Elle avait parmi ses clients François Mitterrand, homme sur lequel il y aurait beaucoup à dire, mais à qui il sera beaucoup pardonné parce qu’il avait l’amour du livre et du beau livre. Le Président prenait plaisir à rendre visite aux libraires d’ancien les plus prestigieux, sans gardes du corps, à en croire les médias. En réalité, les gorilles, s’ils se faisaient discrets, ne le quittaient pas des yeux. Le chineur n’avait même pas le droit de monter à l’étage. Pour une raison connue de peu, il appréciait spécialement les libraires de cette rue.

La déclaration d’impôts de B*** laissait à désirer comme celle de 98 % des Français. Dans des proportions tout de même rares. D’où vint la dénonciation ? D’un employé ulcéré, d’une épouse bafouée, d’un concurrent jaloux ? Toujours est-il que ce samedi après-midi, plusieurs agents de la brigade du fisc débarquent en force dans les locaux.

Le libraire n’était pas là. Sa secrétaire, une femme forte, imposante même, mais aussi une forte femme leur dit avec fermeté :

– Monsieur B*** n’est pas là. Vous n’avez pas le droit de perquisitionner en son absence. De toute façon, même si vous aviez le droit, je ne vous donnerais pas les clés des vitrines. Revenez mardi.

À la fois brutale et enjôleuse, elle les décida à partir.

Monsieur B***, qui connaissait Pierre Clerc, libraire d’ancien à Montpellier, et savait pouvoir compter sur son aide, lui téléphona : Ne pose pas de questions. Tu me fous 2000 livres de tout venant dans ton camion et tu débarques. Je t’expliquerai. Je ne vous dis pas le remue-ménage dans la librairie la nuit du samedi. Tous les beaux livres furent emballés et transportés en lieu sûr. Le dimanche matin, les rayons étaient vides. À onze heures, Pierre Clerc arriva, épuisé par le chargement et le voyage. On lui donna de quoi se restaurer et se reposer. Pendant qu’il dormait, la fine équipe tapissa les murs de romans policiers à quatre sous, de livres pour enfants fatigués, de collections dépareillées, bref un incroyable méli-mélo d’ouvrages sans valeur ou de valeur moyenne, dont moi dans cette catégorie. Le dimanche soir, les rayonnages étaient remplis de ce que l’on appelle, dans la profession, de la drouille.

Mardi, à la première heure, qui sonne à la porte ? Mitterrand ! Lequel avait décidé, ce matin-là, de laisser de côté les problèmes de la France pour faire le tour de ses libraires préférés. Vous imaginez son étonnement.

– Mais qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce qui s’est passé ?

J’étais trop loin pour entendre les explications fournies, mais elles durent être singulièrement fumeuses.

Même si mon séjour fut court dans cette librairie, j’ai eu le temps d’entendre quelques belles histoires. Un autre président de la République, Giscard d’Estaing, avait acheté à Daniel Sagenès un livre qui coûtait trois cents francs (moins de cinquante euros). La secrétaire particulière de ce président téléphone pour demander s’il est possible d’avoir une remise. Daniel Sagenès répond :

– Écoutez madame, je ne peux pas faire une remise de trente francs à un président de la République, mais je peux lui offrir le livre.

La secrétaire n’insiste pas et le chèque arrive peu après. Quand Daniel raconte l’histoire à Mitterrand, qui faisait aussi partie de ses clients, celui-ci sourit et dit :

– Oh ! c’est un Auvergnat.

Mitterrand payait ses livres, mais il a toujours eu des problèmes avec l’argent liquide. Son entourage sut très tôt que si l’on se trouvait à quinze au restaurant, il fallait, pour l’addition, diviser par quatorze. Ce n’était pas de la pingrerie, mais une sorte de mépris aristocratique pour ces questions de monnaie qu’on laisse aux manants. Dans les librairies, cela donnait lieu à des scènes cocasses quand il venait avec un ministre.

– Jack, vous n’avez pas deux mille francs sur vous ?

Le ministre de la Culture essayait bien de se défiler, sachant que la mémoire du souverain était parfois défaillante en matière de remboursement, mais il finissait par s’exécuter. La vie de courtisan n’est pas toujours drôle.

Un autre Jacques en fit un jour la cruelle expérience. François Mitterrand discutait de Pierre Benoît avec un jeune libraire en formation. Ses goûts, en effet, le portaient vers les auteurs de sa jeunesse et de son milieu d’origine, Pierre Benoît, Pierre Loti, Bernanos, Claudel, Drieu La Rochelle, Gide, Mauriac, en majorité des écrivains de droite correspondant à l’univers d’où il venait, avec des incursions chez Vallès, Zola, Aragon. Il semble qu’il ait réussi à consacrer du temps à la lecture, notamment pendant les vacances, au milieu du tracas des affaires.

Le jeune libraire parlait avec un certain enthousiasme de l’auteur de L’Atlantide. Derrière le Président, l’une de ses éminences grises, gros pondeur de volumes, ironisait. Mitterrand marque un temps d’irritation. Le jeune libraire continue de disserter avec fougue et le conseiller-courtisan continue d’ironiser. Mitterrand se retourne brusquement :

– Attali, vous m’emmerdez !

La surprise fut d’autant plus forte que ce manque d’urbanité n’était pas dans ses habitudes.

Une autre fois, le Président demande au même jeune homme – appelons-le Benoît pour ne pas le compromettre – ce qu’il pense d’Aragon. Celui-ci écarte rapidement les objections sur le stalinisme appuyé et d’autres comportements douteux du chantre d’Elsa, pour expliquer, exemples à l’appui, qu’il s’agit de l’un des plus grands prosateurs de la langue française. Quinze jours plus tard, le même Benoît, assis devant sa télévision, a la surprise d’entendre le chef de l’État, interrogé, comme par hasard, sur Aragon, ressortir presque mot pour mot, ce qu’il lui avait dit.

Ce matin d’automne où monsieur B*** se battait les flancs pour expliquer à son visiteur pourquoi les rayons étaient remplis de livres sans valeur, mon destin bascula à cause de mon titre et de ma couverture. J’étais au sommet d’une pile de livres pas encore rangés. Mitterrand fit le tour des rayons, apparemment dégoûté, feuilleta quelques livres parmi les moins répugnants, hésita un peu, tendit la main vers moi et dit, avec une allusion évidente à l’Auvergnat :

– Vous me ferez bien une petite ristourne.

Monsieur B***, qui connaissait l’écriture et la signature de Giscard d’Estaing, s’amusa à rédiger un ex dono avec deux fautes d’orthographe volontaires : À François Mitterrand à qui je souhaite de réussir là où j’a échoué : en faisant le doubler. Valéry Giscard d’Estaing, ancien Président de la République.

Une heure plus tard je me retrouvais dans la bibliothèque de la rue de Bièvre où j’ai passé environ deux ans. J’y ai entendu des choses pas piquées des hannetons. Je suis ensuite parti en direction de la bibliothèque municipale de Nevers.

SUR LA SUPPRESSION DE CE CHAPITRE

L’éditeur n’aimait pas ce chapitre et j’ai accepté de l’ôter. Ce qui suppose quelques explications. J’ai accepté, cette demande de l’éditeur parce que j’allais moi-même dans ce sens, sans tout à fait me résigner. On tombe toujours du côté où l’on penche.Quand j’écris, je pense à éviter tout ce qui vieillit trop rapidement le livre. Parmi ces éléments se trouvent les allusions à l’actualité. Quel lecteur saura dans dix ans qui était Attali, Lang, et dans cinquante qui était Mitterrand ? Qui pourra savoir à quoi correspond l’allusion tirée de la rue Mazarine ?

Sur ce point, je travaille comme Stendhal qui se refusait au succès facile et immédiat qu’obtient toujours une référence à l’actualité. Ce comportement est bien mis en évidence dans l’introduction du tome I de la nouvelle édition des œuvres romanesques de Stendhal dans la Pléiade. Stendhal n’écrit pas en pensant à ses relations ou au public de son temps. Il gomme même tout ce qui est trop proche de l’actualité. Il est classique dans la mesure où il se situe dans l’intemporel.C’est à partir de là que l’on peut comprendre ce qu’il dit à plusieurs reprises : que la politique dans un roman est comme un coup de pistolet dans un concert. Le propos est paradoxal puisque ses romans sont bourrés jusqu’à la gueule de politique. Il faut donc comprendre par « la politique » la « politique politicienne », la politique qui se réfère au débat du jour, à tout ce qui sera oublié demain, qui est la pâture du journaliste et non celle du romancier.

Cette intervention de l’éditeur n’est pas exceptionnelle. Très peu de romans paraissent tels qu’ils sont arrivés dans la maison d’édition. Comme je ne veux pas bouleverser ma table des matières, je remplace ce chapitre 22 par un chapitre sur Dostoïevski et sur l’amitié. Le point de départ est une remarque de Patrick Cauvin l’auteur de la Préface. Il me dit qu’il aurait imaginé que ce livre, non content de discuter la nuit avec les autres livres, se fait un ami. Je n’avais pas donné suite. Je décide de suivre le conseil de Cauvin pour remplacer le chapitre supprimé sans changer la table des matières, mais en choisissant Dostoïevski. Quelques ajustements avec l’éditeur et c’est bouclé.Il me reste, pour faire le lien, à modifier le début du chapitre suivant qui porte sur la bibliothèque de Nevers à laquelle Mitterrand a donné presque tous les livres qu’il a reçus avec leurs dédicaces. Car je tiens à ce chapitre. Mais là encore, je vais fonctionner comme expliqué plus haut. Dans ce chapitre, j’aurais pu aussi obtenir un « succès d’actualité » en citant les noms puisque j’en disposais. Le nom de cet auteur qui joue les anarchistes et dédicace flagorneusement son livre au Président aurait sans doute fait sourire. Idem pour pratiquement tous les textes que je cite. Mais, je préfère rester dans la généralité ayant choisi de ne pas être journaliste (qui écrit pour le jour même).

“Même si j’avais été physiquement en état de me promener dans Paris ces jours d’émeute [mai 68], je n’en aurais rien tiré pour le roman [Les Poneys sauvages]. La fiction a de précautionneux rapports avec l’actualité. Il est rare qu’elle sache en parler. Elle doit la dépasser ou l’ignorer”.


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