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Un film d'amour

Par Thibault Malfoy

Après m'être délecté de son Dictionnaire égoïste de la littérature française et de son dernier roman, Je m'appelle François, je continue mon exploration de l'œuvre de Charles Dantzig par Un film d'amour, roman publié en 2003 par Grasset et récemment réédité au Livre de Poche.

Un film d'amour est un livre de conversations. C'est aussi le seul film que réalisera Birbillaz, centre de gravité de tous les personnages du roman, jeune réalisateur français devenu célèbre par ce premier film (un Lion d'argent au festival de Venise) et qu'un documentaire, cinq ans après sa disparition, entreprend de saisir par des entretiens filmés des personnalités qui l'ont approché, côtoyé et connu jusqu'à son éclipse. Le livre est la transcription de ce documentaire qui alterne les points de vue, les oppose ou les complète les uns les autres par une subtile construction, dont la première qualité est de fonctionner par allusions et explications successives, ménageant ainsi par ellipses un mystère tour à tour évoqué et défloré (mais jamais totalement), ce mystère a un nom : Birbillaz.

Charles Dantzig brosse des portraits en demi-teinte, jamais caricaturaux ou monochromatiques, mais riches et profonds et complexes, et s'amuse con brio à l'étude de caractères, avec une finesse et une subtilité qui ne réduisent jamais un personnage à une explication univoque livrée clés en mains au lecteur. Ils se révèlent autant qu'ils révèlent, c'est-à-dire de manière indirecte, comme par échos aux autres personnages. Et au centre de cette galerie de portraits bavards trône Birbillaz, cible silencieuse de tous les regards et pourtant éternel angle mort de notre compréhension : c'est ce qui le rend passionnant.

Si tous les personnages jouissent d'une autonomie de caractère, d'une personnalité bien individualisée, ils sont aussi les terminaisons nerveuses du cerveau de l'auteur qui leur fait profiter de ses aphorismes savoureux, de ses réflexions et autres digressions. Là aussi la finesse d'analyse témoigne d'une lucidité tranquille sur le genre humain. Charles Dantzig en profite pour nous livrer, au détour de conversations, les clés de son roman (du roman), puisque ce livre est aussi une réflexion sur l'art, pendant fictif au pôle essayiste de l'auteur. On y retrouve son mépris du cliché, qu'il contourne par des images surprenantes de justesse et d'originalité, sa volonté d'extraire son œuvre de la réalité pour qu'elle ne réponde qu'aux critères de l'art, bulle de fiction détachée de la soupe du réel, légère, légère.

Dans ce kaléidoscope que constitue finalement le personnage de Birbillaz et partant le livre tout entier, se révèle Charles Dantzig, ne serait-ce que par le regard qu'il porte autour de lui, avec la discrétion d'un auteur qui sait se faire oublier au profit de son œuvre, qui s'envole parmi les sphères de notre imagination. Dans une célébration stendhalienne de la dolce vita, ce livre a la légèreté d'une glace italienne et les saveurs à double-fond des romans qu'on prend plaisir à relire, car pleinement habités de vie.

  • Un film d'amour, de Charles Dantzig, Le Livre de Poche, 6,00 €.

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