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"Le Début des pieds" de Ludovic Degroote

Par Florence Trocmé

Ce livre est composé de trois poèmes de longueurs inégales : un peu de monde, un peu plus au bord, le début des pieds. Le dispositif d’écriture reste le même : une suite de séquences courtes faites de vers brefs très espacés avec parfois quelques courts passages en prose. Cela donne une forme très libre, poreuse ; le texte a un aspect troué, lacunaire, qui correspond bien à la difficulté centrale du livre, celle d’exister. Poésie du mal être, à la fois dans le corps et dans le monde : « nous ne pouvons guère nous désolidariser de nous-mêmes / sous peine de nous laisser nous abandonner / de ne plus nous sentir étranglés dans cette misérable défaite / du monde et de soi / qui nous tombe dessus et transperce tout » (p 111). 


Poésie de la dislocation, aussi : le « je » ne saisit pas de cohérence stable, ni dedans ni dehors, il ne saisit que des parties qui passent : bouts de corps, bouts de pensée, bouts de monde… pris dans une sorte de vertige, comme dans un lent mouvement giratoire. « tout cela semble défait » (p 27), « c’est difficile d’être continu » (p 47), « le monde est compliqué » (p 51)… 


La pensée peut tenter d’affirmer sous forme aphoristique quelques lois sûres : « c’est au moment de mourir qu’il faut tenir la route » (p13), « dès qu’il y a manque ou perte, ça sent son homme » (p 14), « nous ne sortons pas de nous-mêmes » (p 46), « quelles que soient les circonstances on nedescend pas plus bas que soi » (p 41)…

Mais ces balises pèsent peu face au sentiment dominant de débordement et de désorientation : « cela commence par les pieds / quand on en a fini avec eux il reste les yeux / les yeux se déchirent / (ils déchirent le monde) / je suis perdu / nous sommes vraiment affreux » (p 72) 
 
Même la logique semble parfois tourner à vide, produisant un son qui pourrait rappeler celui de J.L. Parant dès que la séquence s’allonge un peu (cf. p 18). Mais un tel développement reste rare dans le livre. Domine bien davantage l’émiettement, la dispersion des éléments, une sorte de puzzle défait. Dans le poème qui donne son titre au livre, même si le motif du pied unifie fortement l’ensemble, on est frappé par l’autonomie de chaque séquence : c’est une juxtaposition de moments « réflexifs » sans lien entre eux, ce qui donne l’impression de patiner sans réellement avancer. Et c’est une réussite parce que voilà exactement ce dont il s’agit : on patine face à vivre, on ne s’élance que pour retomber, avec pour seule certitude, pascalienne et angoissante, celle de la mort : « personnellement je n’en peux plus de devoir mourir » (p 110). D’où peut-être cette scrutation du corps, des indices de fragilité qu’il donne : poids, vergetures… 
 
Dans cette vision assez sombre, impuissance face au monde et difficile cohabitation avec soi, il reste cependant deux éléments positifs : l’humour et l’écriture. L’humour peut naître au détour d’un vers, par un rapprochement absurde et du même coup cocasse. Mais il peut être plus construit : dans un peu plus au bord, le poète donne en contrepoint de sa plainte existentielle des bribes d’une série télévisée visiblement nulle contant les amours à rebondissements de Nathan et Nirina. Ou bien encore, de brusques éclats de réel peuvent venir comme aplatir ce qu’il pourrait y avoir de trop « pensé » dans cette écriture : par exemple parmi beaucoup d’autres, « j’entends une voix qui me dit putain ludo fais gaffe à tes pieds » (p 97). Tout cela ne fait pas du Début des pieds une livre riant, léger, printanier, primesautier, optimiste et allègre, mais cet humour permet une distance lucide autant qu’il écarte le risque d’un pathétique larmoyant. S’il y a bien souffrance à vivre, il ne s’agit pas de geindre. 
 
Écrire, l’issue ? Sans trop y croire. Pas de salut ou de sortie par le haut. La poésie est présente comme de surcroît, par une heureuse coïncidence : « je suis pressé de vivre / à cause de la peur de ne pas durer / je vérifie les pieds en comptant les orteils / par exemple : j’écris de façon décousue et par petits bouts sans suivi de rien je ne peux prévoir aucun bord ce n’est pas une liberté c’est une coïncidence / coïncidence de la poésie /voilà qui me montre le monde en m’ouvrant à moi-même / par exemple : j’écris le début des pieds en comptant les orteils je suis déjà passé chez moi je souhaite que chacun s’y retrouve » (p 82). On songe aussi au nombre de « pieds » d’un vers… Mais non, décidément la poésie n’est qu’un soin palliatif, une petite trousse de secours, un viatique bien peu sûr face à la maladie de vivre : « emmène tes petits pansements / j’aimerais bien pouvoir écrire que le petit pansement c’est l’écriture ou que l’écriture en ôtant le pansement met le monde à nu plaie du monde plaie de soi écrire quelque chose qui active son petit symbole et apporte sa grandeur au poème j’aimerais bien écrire une petite obscurité populaire en achevant le torrent oh rail du peuple libre incendie le froid chambranle des montagnes / mais j’en reste à la vie qui nous ronge / j’ai emmené mes petits pansements / je vis dans l’attente qu’ils me servent puisque / la vie ne saurait tarder  » (p 112). 
 
par Antoine Emaz

  
Ludovic Degroote 
Le début des pieds 
Ed. Atelier La Feugraie 
118 pages 
14 euros 


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